Aux limites du son de Jacques Barbéri, Francis Berthelot, Philippe Curval, Lionel Ecrard, Emmanuel Jouanne, Frédéric Serva et Jean-Pierre Vernay

Ce recueil de nouvelles demande très certainement deux lectures, voir plus.
Les différentes histoires ne sont pas toutes narratives, il s’agit plus de dépeindre une ambiance, autour du son (et non de la musique) ou de son absence. La capacité des auteurs à ne pas réellement raconter mais plutôt à décrire, est vraiment surprenante.
Les différents auteurs ont ceci en commun : tous sont largement dignes des meilleurs auteurs de littérature blanche. Les textes ne sont pas évidents, certains sont difficiles, voir extrêmement difficiles, mais la sensibilité, la sensualité, sont au rendez-vous.
J’ai retrouvé des similitudes, dans les ambiances, avec Des anges mineurs, de Volodine (en parlant des “anciens” du groupe Limite, ceci n’est pas totalement absurde…)
L’absurde est un genre littéraire qui a ses lettres de noblesse, que l’on apprécie ou pas. Il me semble cependant que pour des non-amateurs, la succession de situations étranges et parfois absurdes est très (trop) déconcertante. Toutes les nouvelles ne sont pourtant pas de cette trempe, et le lecteur pourra avoir la joie d’avoir de bonnes surprises.
Certaines de ces nouvelles sont comme des rêves, des images poétiques dont il faut peut-être décoder le sens, ou peut-être pas. Peut-être qu’il faut juste apprécier. Pour certaines nouvelles, je ne suis pas certaine qu’elles soient directement dans le thème, ou je n’ai pas compris bien des choses.

Dies irae, Jacques Barbéri et Emmanuel Jouanne :
Construite comme un requiem inversé, cette nouvelle est des plus déroutante. Pour commencer le recueil, nous sommes vraiment gâtés, car il s’agit sans doute de la nouvelle la moins accessible de l’ensemble. Jacques Barbéri et Emmanuel Jouanne ont construit un univers sombrant dans l’apocalypse et la psychose. A vrai dire, à la première lecture, on ne comprends pas grand chose, même si les différents éléments prennent un sens. Il y a une absurdité agréable dans ce bout de monde.

Le retour de l’homme-poisson, Jean-Pierre Vernay :
Nous sommes toujours d’avantage dans la construction d’ambiance avec cette nouvelle que dans la narration. J’avoue avoir cherché un instant s’il y avait réellement un homme-poisson dans cette histoire, mais il me semble que l’on s’en fiche un peu. Tout l’art est dans la construction. Construction par chants et construction d’une tempête au fil de ces chants.

Mes relations avec Lugrustan, Philippe Curval :
Cette nouvelle marque l’entrée dans des récits non plus structurés, mais dirons nous aux formes plus habituelles, moins déroutantes. Le thème est, je dirais, la tentative de montrer la réalité à des sociétés qui n’ont plus foi qu’en la fiction, par deux extraterrestres dont un photographe utilisant des procédés extraordinaires. Certes bien. On se laisse prendre dans leur quête, bercé par la nonchalance du narrateur. Dès que nos deux personnages partent pour la visite de Szyggey (la planète de Lugrustan, l’ET photographe), j’avoue avoir été surprise par la coupure nette qui se produit. On est soudain pris à contre-pied, ce qui est particulièrement déroutant, vu le point où nous en sommes dans l’histoire. Ce second mouvement, tout aussi intriguant que le premier, se transforme en quête de soi, de connaissance de soi, dont il n’est pourtant jamais question qu’à demi-mot.

Soliloque des limbes, Lionel Evrard :
Sans doute, à mon humble avis, une des grandes réussites du recueil. Nous sommes accompagnés dans la découverte de la douceur du monde d’un foetus, avec une impression d’être environné de son et du bourdonnement continu que peut être la vie. Ce monde se voudrait clos, autosuffisant et douillet, mais les influences à la fois intérieures et extérieures se dépêchent de tout transformer. J’ai beaucoup apprécié la douleur et la souffrance qui pointent lentement, en demi-teinte, dans cet univers qui semblerait pourtant parfait.

Expériences en sous-sol , Emmanuel Jouanne :
Découverte du monde clos d’un sous-sol armé d’équipements qui donnent à voir, mais pas à entendre. A ce moment du recueil, j’avoue être totalement perdue. Ces différents univers décrits dans les nouvelles sont peints par touches, nous n’avons pas accès à la réalité des mondes, et pour ma part je me suis retrouvée noyée entre le plaisir de la lecture et une incompréhension totale. Un lutin, une attaque de commando et un sous-sol plein d’image et si peu de sens. Ou alors un sens qui n’est pas accessible à mon petit cerveau.

Fais voile vers le soleil, Jacques Barbéri :
Plongé dans ce qui semble un univers pur SF. La sur-invention et sur-utilisation de néologisme doit faire partie du style de Jacques Barbéri. Je ne suis pas amateur de ce genre de procédé, mais il faut bien dire que le texte n’en perd pas sa fluidité. Une fois de plus, nous découvrons une intériorité, pour aller ensuite vers une ouverture. Tout ceci reste cependant assez sibylin. Il faut sans doute bien connaître les écrits précédents de chaque auteur pour apprécier la substantifique moëlle.

Petites musiques entêtantes, Frédéric Serva :
Cette nouvelle est la seconde très bonne surprise du recueil. Montée comme des séquences de films, le texte est introduit par des citations d’oeuvres musicales qui ont l’effet de clin d’oeil. L’absence de sonorité accompagne le parcours du narrateur à travers un monde qui semble en ruine et qui essaye de retrouver du sens, dans une recherche lente de quelque chose, ou quelqu’un. Sensible, poétique, émouvante, non-sybiline : j’aime.

La symphonie inacessible, Francis Berthelot :
Histoire de la musique, histoire tout court, et recherche de la perfection, de l’expression. Francis Berthelot nous offre une nouvelle “reposante” ou disons “familière” en ne faisant pas autant l’impasse sur la narration que certains de ses collègues. Peter Adam, tel est du moins son dernier nom, a traversé les âges et l’histoire de la musique à la recherche de l’accomplissement de sa vie : la composition de la Symphonie inaccessible. L’écriture de Berthelot est tout en finesse, délicate.

Le monde intérieur, Lionel Evrard :
Nous plongeons ici dans l’univers carcéral, du point de vue du visiteur. Et du visiteur enfant. Murmures et bruits de portes, à la recherche d’un dialogue. Très descriptive, j’ai trouvé que l’expression d’une volonté d’évasion péchait quelque peu. J’ai cependant apprécié le décalage entre le monde de l’enfant et la réalité adulte.

Acrobaties hors de propos, Emmanuel Jouanne :
Le recueil s’achève sur un nouvelle plongée dans le “bizarre”. Très grossièrement, nous nous retrouvons face à un bonhomme qui semble découvrir un bruit venant de l’espace. Un buit “mange-bruit”, vu le silence qui naît tout autour. Ce récit est apparemment le prolongement de “expériences en sous-sol”. On y retrouve la même absurdité, des scènes qui pourraient être rêvées. Et je ne comprends pas bien les tenants et les aboutissants de tout cela.

Lire ce recueil est une expérience. C’est vraiment étrange et déroutant, mais agréable.

La bande originale du livre :
Il est préférable d’être amateur de musique électronique, avec un goût prononcé pour la musique expérimentale, avant de mettre le CD dans la platine. Ceux qui n’apprécient pas les compositions étranges comme celles de Tuxedomoon devraient éventuellement s’abstenir d’écouter le CD. Certains morceaux resteront inévitablement du presque-bruit, d’autres compositions sont particulièrement agréables.
En entendant le CD avant la lecture de certaines nouvelles, on peut être surpris. Tout d’abord parce que l’on se rendra compte que l’on connaît le début de la nouvelle “Mes relations avec Lugrustan” quasiment par coeur, pour l’avoir écouté La danse de Lugrustan, de BeNe GeSSeRiT (personnellement à plusieurs reprise). En commençant la nouvelle, on était déjà à l’intérieur depuis un certain temps.
Avec un petit coup de coeur personnel pour les créations de Laurent Pernice et Jef Benech’.
La bande originale du livre, par La Volte : un exercice périlleux, assez réussi.

Sept écrivains français de renom, anciens membres du groupement littéraire Limite, se rassemblent autour d’un thème “limites sonores, les vertus de l’inaudible”. Dix nouvelles de science-fiction très originales, corrosives ou déroutantes, fécondées par quinze formations de musique indisciplinée : une anthologie sonore est née.
La Volte 180 pages 24.00 € ISBN : 2-95222174X 2006

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