Chromozone de St

Chromozone est clairement le premier volet d’une série de roman qui joue parfaitement son rôle d’introduction. Juste de quoi mettre l’eau à la bouche pour la suite.

Après avoir entendu Stéphane Beauverger parler de ses romans aux Utopiales 2006, je m’attendais à autre chose. Peut-être à une grande fresque post-apocalyptique – drames et intrigues dans un monde en ruine. De la fumée, des ténèbres et tout un tas de trucs bidules qui fondent les grandes tragédies. Marseille se trouvant un terrain particulièrement propice pour la mise en scène de tout un bazar terrible.
C’est presque ça.
Presque.
En réalité, c’est mieux.
Il n’y a pas dans Chromozone de grands tableaux d’un monde en décadence. On ne se roulera pas dans le déchaînement lyrique. Nous avons droit à l’intimité…
… Celle de Teitomo, le flic qui recherche quelque chose à sauver dans ce monde cloisonné où il trouve à peine sa place dans Marseille qui devient folle.
… Celle de Justine, la non-épouse modèle de Berlin, jurant comme un charretier, se démêlant comme elle peut avec son Roméo, et qui souhaite sauvegarder… quoi au fait ? Karmax ? son mariage ? ce qui lui reste de dignité ?
… Celle de Gemini, qui lui recherche juste de la nourriture et à avoir une perspective de vie (au moins pour le lendemain) sur cette île de Bretagne.

Le ridicule habilement dépeint des indépendantistes bretons serait presque risible s’il n’y avait pas cette sensation de tragédie profonde, s’il n’y avait pas la douleur de Gemini, ressentie dans sa chair. On navigue ainsi entre l’humour noir et les situations désespérées.

Il faut reconnaître à Stéphane Beauverger un sens de la formule tout à fait remarquable et d’une fluidité exceptionnelle. Oui, la formule choc est là, mais elle n’est pas artificielle comme chez tant d’autres. Elle est naturelle. C’est le trait d’humour noir qui vous fait rire en vous défonçant la mâchoire au passage.
Une intrigue politico-industrialo-financière entre Karmax et Zentech se forge avec un minimum de personnage, et garde une complexité suffisante pour nous tenir en haleine jusqu’à la fin (peut-être un peu rapide d’ailleurs) tout en ne restant qu’une partie de ce monde. Et sans perdre le lecteur dans les remous digne des scandales financiers de ses dernières années.
Les personnages ne sont peut-être pas assez sombres. Ils sont attachants, terriblement vivants, mais tout cela manque un peu de tripes. Pas dans le sens premier du terme (à ce niveau-là, merci Stéphane, on est servi) mais disons que cela manque un peu d’idéal. Un petit quelque chose au-delà de la survie.
Certaines “révélations” sur la nature ou identité de certains personnages ne sont pas si extraordinaires puisque trop fortement supposées. Il s’agit d’une simple confirmation.

L’enjeu véritable est le confort par la technologie. Nous avons droit en fin de volume (ce qui est peut-être non pas maladroit mais “simple”) à une idée plus précise de ce qu’il s’est passé au moment où le virus Chromozone a détruit le monde informatique, et par cet intermédiaire le monde dans ce qu’il a de plus occidental, basé sur la technologie. Pas la peine de connaître tous les évènements en détail pour se fondre dans la folie qui touche Marseille et ressentir le nouveau choc.

Il y a un certain nombre d’enjeux qui ne sont pas élucidés en fin de volume (et tant mieux), comme cette histoire de communicateurs phéromoniques, qui seraient, semble-t-il, les déclencheurs de cette folie meurtrière marseillaise. C’est tout de même le coeur du roman. Je dirais que globalement, cela manque un peu de “liens”. Disons qu’on en devine beaucoup, et que l’on aurait besoin de quelques certitudes ou d’une vision un peu plus globale. Cela est sans doute réservé au second volume.

Chromozone est un virus électronique militaire qui a dévasté le monde il y a quinze ans. Les hommes se sont depuis repliés en micro-communautés ethnico-politico fumeuses, au sein de conforteresses inviolables. Mais les grands consortiums comme Karmax refont surface, pour exploiter de nouveaux protocoles de communication phéromoniques. A l’abri dans leurs laboratoires et leurs citadelles modernes, chercheurs et financiers affirment avoir trouvé le moyen de rendre aux populations désemparées le lustre d’antan. Et tous de jurer en choeur :
Il n’y a plus de place en ce monde pour la bêtise.

Roman noir grinçant, anticipation cannibale, Chromozone assène une vision prophétique et cataclysmique de notre société, de Marseille à Ouessant, en passant par Berlin. Le pire n’est pas toujours sûr, mais celui-là paraît probable. Ce premier roman attendu est suivi de Les Noctivores et de la Cité Nymphale.
La Volte 284 pages 18.00 € ISBN : 2-9522217-1-5 2005

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