continents perdus (les) de Thomas Day

Les continents perdus, anthologie présentée par Thomas Day, avec :

  • Le Prométhée invalide, de Walter Jon Williams ;
  • Tirkiluk, de Ian R. MacLeod ;
  • Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana, de Michael Bishop ;
  • Le train noir de Lucius Shepard ;
  • Le Pays invaincu. Histoire d’une vie, de Geoff Ryman.
  • Les Continents perdus nous offre un voyage, parfois familier puisque l’on commence dans notre vieille Europe, jusqu’au pôle en passant par une découverte chamanique, en Afrique du Sud dans l’univers ahurissant d’effroi de l’Apartheid, un voyage dans le voyage avec le train noir, pour finir au Cambodge à la frontière de la vie et de la mort. En bref, c’est un tour des mondes en cinq novellas.

    Le Prométhée invalide, de Walter Jon Williams :
    Dans une Europe un brin alternative (non, Napoléon n’a pas gagné Waterloo), nous retrouvons Mary Godwin, future madame Shelley, Percy Bysshe Shelley, et Claire, dans un début de voyage désargenté en Europe continentale. Le point principal est dans leur rencontre avec Byron, qui n’est pas celui qu’il a été dans la réalité que nous connaissons : monsieur est militaire et une des grandes figures de la victoire de Waterloo. C’est de la rencontre entre Mary et Lord Byron que sorti Frankenstein. Les voyages européens des poètes anglais sont un thème très utilisé dans la littérature de SF (ex : le poids de son regard, de Tim Powers), mais cela a un inconvénient : pour apprécier le texte et ici ces distortions par rapport à la réalité, il vous faut connaître sur le bout des doigts les biographies des poèmes anglais, ce qui peut-être parfaitement connu de tout élève anglo-saxon, mais assez peu du élève français. Le texte accuse quelques longueurs, et la faiblesse de la distortion est assez décevante.

    Tirkiluk, de Ian R. MacLeod :
    Une relève dans une station météorologique sur la glace de l’antarctique, ce pourrait être le début d’un film d’horreur. Pas d’horreur, dans ce cas, mais l’étrange filtre très rapidement et nous emporte. Les aspects merveilleux de la vie sur la glace, l’expérience chamanique, transparaît de manière tout à fait subtile, presque l’air de rien, avec un immense naturel. Le merveilleux fait partie à part entière de la vie du pôle, et cette vision est très habilement retranscrite.
    J’ai peut-être une âme trop sensible, mais la déliquescence du narrateur m’a conduit quasiment à la nausée. Sans doute par empathie, qui sais. Il n’en reste pas moins qu’une partie du récit reste assez violente, ou plutôt cruel.

    Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana, de Michael Bishop :
    Une longue démonstration. On ne voit pas toujours où l’auteur veut en venir avec l’exposé de la théorie des supercordes, s’il s’agit de faire un peu de vulgarisation scientifique au milieu de la nouvelle, mais ce n’est pas désagréable.
    Myburgh est un bon afrikaner, raciste et sûr de la supériorité du Blanc comme il faut, jusqu’à ce que sa voiture percute un éléphant sur une autoroute, à deux ou trois heures du matin. Sa seule solution est de monter dans le “Grim boy’s toe” transportant des travailleurs noirs de leur Homeland à Pretoria. Dans le bus, il fera malgré lui la rencontre de Mordecai Thubana, un noir fasciné par la théorie des Supercordes, une des Théories d’explication du tout (la vie, l’univers, et le reste).
    La nouvelle est assez poignante, vu que Myburgh sera témoin direct du racisme légal en pratique alors en Afrique du Sud, apprenant la compassion envers les hommes, noirs certes, mais des hommes. Cette vision directe est possible grâce à la transformation passagère de Myburgh en matière-ombre, expliquée par la théorie des Supercordes. Le fantastique / SF qui aide à comprendre l’humanité ou a donner dessus un nouveau point de vue, voilà ce qui me plait dans ce genre. Beaucoup d’émotion, mais pas de happy end. Sur un tel sujet, c’était difficilement possible. Je note tout de même que la fin est assez confuse.

    Le train noir, de Lucius Shepard (Theodore Sturgeon Award 2003) :
    Nouvelle sur le voyage en lui-même : Billy, un SDF du rail (Etats-Unis) se retrouve un peu malgré lui dans un train quasi-organique en partance pour un voyage fantastique dans le Delà, sorte de paradis du SDF version Jurassic Park. Si l’on note quelques attaques de monstres extraordinaires, le thème est surtout développé autour des personnages, éternels voyageurs dans la “réalité”, qui ont à présent l’opportunité de poser leur baluchon dans le Delà. Sans les attaques des créatures, ce pourrait être un Paradis ennuyeux comme il faut, vu qu’à part manger et dormir, il n’y a pas grand chose à y faire. Les personnages ayant élu domicile dans le Dela restent quasiment tous très auto-centrés. Les trains partent aussi du Delà, mais vers une destination inconnue.
    L’aboutissant de la nouvelle reste cependant assez pauvre. Le voyage comme finalité ? Nihil novi sub sole, mais on passe un bon moment de lecture.

    Le Pays invaincu. Histoire d’une vie, de Geoff Ryman (British science-fiction award 1984 ; World fantasy award 1985) :
    Le thème de cette nouvelle est le génocide cambodgien (1975). La nouvelle est bien pourvue en meurtre et en horreur, bien que les aspects génocidaires transparaissent peu (à noter : le terme de génocide pour qualifier les massacres commis par les Khmers Rouges est aussi un vaste sujet de discution politique et idéologique). C’est surtout une vision des évènements par les yeux d’une fille de pas grand chose qui est présentée : Troisième Enfant n’a pas de conscience politique, pas de vision d’ensemble, elle essaye simplement de survivre dans un monde qui la dépasse. C’est d’ailleurs dans la mise en scène du monde que réside les éléments fantastiques, très déstabilisant, principalement les maisons vivantes, mais aussi dans les animaux enchantés, les apparitions des morts. l’ensemble est absolument fascinant.
    Comme dans Apartheid, Supercordes et Mordecai Thubana, on ne rira pas, le sujet et son traitement sont trop grave pour cela, mais on fera un voyage instructif tant dans l’histoire que dans le merveilleux.

    Impératrice Moa
    [Septembre 2007]

    De tout temps, imaginaire et récits de voyage ont fait bon ménage. Pour s’en convaincre, il suffit de se plonger dans L’Odyssée d’Homère, Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift ou, plus récemment, Rihla de Juan Miguel Aguilera. En vous proposant un tour du monde aux destinations souvent inédites, l’anthologie Les Continents perdus se place dans la continuité de cette tradition littéraire. L’Europe de Mary Shelley ; l’Arctique durant la Seconde Guerre mondiale ; l’Afrique du Sud au temps de l’Apartheid ; le Delà, ce pays insensé que l’on rejoint en prenant le Train Noir ; et, enfin, un Sud-Est asiatique fantasmé, inquiétant, voici les cinq étapes de ce Livre des merveilles moderne où il sera beaucoup question d’injustices, de sacrifices, de petites et de grandes tragédies.
    Denoël Lunes d’Encre (Septembre 2005)442 pages 23.00 € ISBN : 2-207-25602-2
    Traduction : Jean-Daniel Brech
    Couverture : Sparth

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