Days de James Lovegrove

C’est un grand jour aujourd’hui pour Gordon et Linda Trivett, car ils vont enfin pouvoir rentrer dans le saint des saint : Days, le premier et ( du moins le prétend on) le plus beau gigastore du monde. Qu’est ce qu’un gigastore ? Juste un Supermarché en forme de carré dont chaque côté fait 2500m, bâtisur sept étages, comptant au total 666 rayons. Une bagatelle me direz vous, et Days est le premier exemplaire, bientôt suivi par de nombreux concurrents à travers le monde. Days est une légende, et Gordon et Linda viennent de recevoir le sésame permettant d’y rentrer, d’y acheter, d’y être un privilégie. Ils ont réussi à correspondre au critère d’une carte silver, une carte bas de gamme certes, quoique meilleure que la carte aluminium, qui vient récompenser leurs années de sacrifices. Ce sont des clients de Days, des dieux dans ce Londres dévoué au commerce. Mais leurs amis les préviennent, il y a des morts à Days, les ventes flash s’apparentent à des guerres, les vigiles tirent sur les voleurs, on se fait aggresser par des clients, les vendeurs se font la guerre entre rayons. La jungle urbaine à un nom : Days.

Pour Frank Hubble, ce jour est le dernier passé chez Days. Après 33 ans de bons et loyaux services, il a décidé de démissionner pour partir à l’aventure, faire le tour du monde, changer de travail, vivre à nouveau. Il faut dire que Frank est un fantôme, un de ces hommes payés pour se fondre dans la foule, être si discrets que personne ne les remarque, voire ne retient leur visage. Leur mission est simple, déambuler dans les couloirs de Days pour traquer et arrêter les voleurs. A ce petit jeu là, Frank est le meilleur, et ce d’autant plus qu’il n’a jamais eu à tuer pour arrêter les voleurs. Car ceux ci n’hésitent pas à fuir, car le châtiment est exemplaire : perte à vie de la carte d’accès à Days, de quoi en décourager plus d’un. Mais Frank ne peut plus supporter son travail, à force d’être anonyme et discret, il a perdu son reflet, il ne se voit plus dans la glace. Avant de craquer, il préfère arrêter. Mais Days est sa seule famille.

Un nouveau jour pour les frères Days. Ils sont sept à diriger le premier et ( selon eux) le plus beau gigastore du monde. Tous les jours, sauf le dimanche, l’un d’eux prend la tête du magasin. Tous sauf Sonny, le cadet, qui, né un dimanche, ne dirige jamais Days puisque ce jour est celui de fermeture. Ce qui le met mal à l’aise, car il se sent dévalorisé, spolié de ses droits. Pour se consoler, il boit, il ne fait que ça depuis qu’il est revenu au magasin. Et plus il boit, moins ses frères ont confiance en lui et lui accordent de pouvoir. Car eux, non seulement sont bien dans leur peau, mais ont des diplômes universitaires prestigieux, qui les rendent capables de diriger au mieux le gigastore et de faire fructifier l’héritage de leur père. Et aujourd’hui, à l’ordre du jour, il faut régler le conflit entre les rayons livres et informatiques, qui se disputent un étal de 10m. Pris d’une inspiration soudaine, Mungo, l’ainé des frères, se demande si on ne pourrait pas confier cette tâche bénigne à Sonny, pour voir s’il en est capable.

Comme le précise le quatrième de couverture, Days est le premier livre traduit en france de Lovegrove, espérons que ce ne sera pas le dernier. Days est de la science-fiction, ça c’est facile, mais de quel type, voila la vraie difficulté. On sera tenté de dire anticipation, une sorte d’anticipation sociale à la Brunner, le côté fin du monde en moins, mais le problème, c’est qu’il n’y a pas de véritable histoire, juste une description d’une journée dans un magasin. L’anticipation, si elle existe, est contemporaine. On a plus l’impression d’être dans une uchronie que dans une anticipation, car si Frank précise travailler depuis 33 ans chez Days, on sait aussi que d’autres y travaillent depuis plus longtemps. Or, avec un contexte technologique contemporain, on peut en déduire que Days date au moins de la fin des années 60, ce qui nous place bel et bien dans une uchronie, que l’on pourrait qualifier d’anticipative.

Et justement, en revenant sur cette aspect tranche de vie du livre, on ne peut qu’établir un parallèle avec Une journée d’Ivan Denissovitch, le chef d’oeuvre de Soljenitsyne. Evidemment, ce genre de comparaison prête immédiatement à polémique, car il n’y a pas la même portée anti-idéologique entre une dénonciation du bolchévisme et celle de la consommation de masse, néanmoins il y a le même souci pointilleux de la description minutée de la vie, du calvaire quotidien du héros, ici multiple puisqu’on retrouve Frank Hubble, les époux Trivett, les frères Days et d’autres personnages secondaires.

Ici, il s’agit de mettre sur le pilori la consommation de masse et ses dérives. Et quoi de mieux pour y parvenir que de mettre en scène un temple de la consommation, les frères Days parlant même du dieu Dollar, et les employés sont habillés dans des tenues vert Dollar. L’argent est ici le maître mot du roman, il est partout, détermine tout, régit tout. A la fin de la journée, les frères Days se soucient plus des pertes financières que des pertes humaines, ils s’empressent plus de calculer le chiffre d’affaire que de se lamenter sur la mort d’un employé. L’argent déshumanise la vie sociale, plus rien ne compte en dehors de lui, Et ce qui se passe en une journée chez Days en est le parfait exemple.

Pour les Trivett, la carte Days est le summum de la réussite sociale, la preuve de leur existence, le couronnement d’années de privations, d’efforts, de sacrifices, le moyen d’exacerber la jalousie des voisines et des collègues. Pour Frank Hubble, la carte est la preuve de son calvaire, lui qui trime dans l’ombre et, peu à peu, perd son humanité, son identité. Il n’est plus que le séide de l’argent, le prêtre anonyme. Et pour les frères Days, la carte Days est le symbole de leur pouvoir sur le monde, eux qui forment une Heptarchie réfugiée dans leur Olympe, le dernier rayon du magasin entièrement consacré à leurs quartiers et leurs quartiers, eux qui ne sortent plus jamais du magasin, y passent leur vie entière, aussi bien esclaves que maîtres du magasin. Il est un univers, on y vit, on y meurt, on y est un humain.

Et la critique est féroce, entre les ventes flash apparentée à des guerres barbares, où tous les coups sont permis et la fraude le seul moyen de survivre, les conflits entre rayons qui ressemblent à des guerres tribales où chacun défend son territoire au nom d’un patriotisme complétement aberrant créé par la dévotion aveugle à des chefs de rayons élevés au rang de chef de guerre, et les chasses à l’homme menées par les vigiles et les fantômes contre les voleurs, les casseurs, les voyous. On y retrouve toutes les caractéristiques de l’Amérique moderne, notamment à travers l’image du self made man, Septimus Days, prêt à tout sacrifier pour parvenir au succès. Mais aussi le darwinisme social, la vie est une lutte et seuls les meilleurs survivent, la carte Days étant une arme comme une autre, aussi bien physique que psychologique. Et bien sûr, la consommation de masse, complètement absurde. Les clients achètent tout et n’importe quoi, il suffit de leur promettre une promotion sur un article inutile pour leur donner l’illusion de gagner de l’argent. Tout est bon pour plaire, Days est prêt à tout pour satisfaire le client, la loi n’est pas un problème quand c’est le désir du client qui est en jeu.

Et au milieu de cet enfer : Days. Son petit logo, un cercle coupé en deux, une partie blanche, une partie noire, un simulacre de yin et de yang, un pseudo-manichéisme omniprésent, estampillé sur les moindres objets, même périssables. Days est un dieu, il est partout.Et surtout, si les nouveaux clients sont naifs, calmes, aimables, les vétérans sont tout le contraire. Days divise la société, la transforme, lui révèle sa facette obscure. Le tout est de savoir rester fidèle à sa nature. De savoir lui échapper à temps.


Chez Days, vous pouvez tout acheter : un livre rare, un tigre albinos, les filles du rayon Plaisir. Tout… pourvu que vous disposiez de la somme sur votre carte de crédit. Car Days est le plus grand magasin du monde, presque une ville, sur laquelle règnent sept étranges frères dont les noms sont les jours de la semaine. Ce matin, Frank a décidé de démissionner. Il travaille chez Days, à la sécurité, il a le permis de tuer. Mais il ne peut plus se voir dans un miroir. C’est dit, ce sera son dernier jour. Au contraire, Linda vient enfin d’obtenir sa carte Days et a hâte de jouir de son nouveau droit d’acheter. Un jour comme les autres… ou presque. Les rayons Livres et Informatique se déclarent une guerre sans merci pour garder leur espace. La vente flash au rayon Cravates fait des blessés. Des individus sans histoire se croisent et se percutent. Il suffit d’un grain de sable dans les rouages d’une vie pour basculer dans le drame. C’est un jour de la vie de ces gens-là que raconte Days, minute par minute. Des gens qui vivent dans un supermarché. Comme vous ?
Bragelonne (Janvier 2005)321 pages 20.00 € ISBN : 2-915-54908-7
Traduction : Nenad Savic
Couverture : David Oghia

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *