Des milliards de tapis de cheveux de Andreas Eschbach

Un fils se rebelle contre son père parce qu’il ne veut pas devenir tisseur de tapis de cheveux comme le veut la tradition. Car depuis toujours, les habitants de ce monde ne vivent que pour que soient tissés des tapis de cheveux, confectionnés par les tisseurs, des hommes appartenant à une caste supérieure. Car ces tapis sont bien particuliers, faits à partir des cheveux des filles et des compagnes des tisseurs, ils sont tellement grands qu’il faut une vie entière pour en faire un. Et quand il est fini, le fils unique du tisseur peut enfin se marier et commencer son propre tapis, vivant avec l’argent qu’a rapporté le tapis de son père. Le reste de la population vit une vie normale, faisant tout pour que les tisseurs soient capables de continuer leur labeur. Un labeur qui n’a qu’un but, satisfaire l’Empereur, qui aime décorer son palais des étoiles avec les tapis fabriqués par ses fidèles serviteurs.

Mais dans les villes, une rumeur se répand, vite etouffée par les autorités. l’empereur serait mort; renversé par des rebelles. Et si cela était vrai, la vie aurait elle encore un sens, le monde continuerait il à exister, faudrait il encore tisser des tapis. Autant de questions et plus encore auxquells ne suivent que peu de réponses. Sauf qu’un jour, un étranger venu d’un autre monde débarque et semble confirmer la rumeur.


Jacques :
Je ne connaissais rien à la SF allemande mais là c’est la claque ! Vous ouvrez le bouquin, vous ne lachez plus jusqu’à la fin. A lire sans tarder

Orcusnf :
Ce livre n’est pas un roman.
Ce livre est un roman.
Ce livre est un chef d’oeuvre.

Ces trois affirmations ne se contredisent en aucune manière, je vous l’assure. Il n’est pas un roman car la structure ressemble plus à une anthologie de nouvelles en rapport les unes avec les autres. Il s’agit du premier roman de Andreas Eschbach, primé par le prix du club allemand de science fiction en 1996, et qui a rencontré un grand succès. C’est en 1999 que l’Atalante se décide à le publier, ce qui est étonnant, puisqu’il y avait près de vingt ans qu’aucun auteur allemand de sf n’avait été publié en littérature adulte. Et pour une renaissance du courant allemand, c’est plus qu’une réussite.

En réalité, le héros change à chaque fois, et si certains revienent ensuite, c’est en tant que personnages secondaires, vite éclipsés par celui du moment. C’est un gigantesque tableau qui se dresse sous nos yeux, un tableau esquissant à grands traits un empire du futur où un empereur aurait établi un culte de sa personnalité, où le but ultime de chacun serait de tisser un tapis. Plus qu’un travail, c’est un devoir sacrée, voire un rite rendant hommage à l’empereur, s’y dérober serait sacrilège. Nous passons ainsi d’un tisseur de tapis à un marchand de tapis, puis à un soldat impérial, un rebelle, un archiviste déchu, et ainsi de suite. Jamais la même histoire, jamais le même propos, mais toujours la même toile de fond : le mystère des tapis de cheveux. Qui, quoi, quand, comment, pourquoi, cinq questions qui seront résolues au fil des pages.

Le livre est un roman parce qu’on ne s’arrête pas à chaque chapitre comme dans une anthologie. Le fond reste le même, on n’est pas réellement dépaysé, et surtout, la fin du chapitre n’apporte aucune réponse, donne au contraire encore plus envie de découvrir le chapitre suivant. L’histoire change à chaque fois, mais les détails explicatifs s’accumulent, apportant progressivement des élements de réponse au lecteur, qui, avouons le, sera sûrement séduit par ce roman. Tout s’enchaîne avec une implacable précision qui ne nous laisse aucune chance. Un space opera séduisant, qui sort des sentiers battus en proposant une histoire différente et originale, puisque ne se basant pas sur un quelconque manichéisme ou une quête, ou une mission, etc. Non, c’est le récit décomposé de la fin d’un mythe, de son explication, la découverte des desseins présidant à la mise en place de cette incroyable religion de tisseurs de tapis.

Et malgré la diversités des héros rencontrés, dix-huit au total, aucun n’est laissé de côté. Ils ne sont pas diabolisés, ni valorisés, ils ont fait ce qu’ils voulaient sans arrière pensée, ont suivi leur destin. Même s’ils se sont trouvés du mauvais côté de la balance, ils ne seront pas jugés, ni même blanchis. Nous les suivons et pouvons contempler leurs joies et leurs doutes. Le propos est émouvant, sans excès de violence, sans crise de larme, mais les sentiments sont là, à fleur de peau, et marquent profondément le lecteur.

Un livre différent, à n’en pas douter, inhabituel par rapport à ce qu’on peut lire en France ou dans les pays Anglo-saxons. la SF allemande a encore bien des choses à nous apprendre, Andreas Eschbach en est l’exemple parfait. Son livre est véritablement un chef d’oeuvre, plus encore que le dernier de son espèce, qui m’avait pourtant laissé déjà une forte impression.

Marc : A lire le quatrième de couverture, cela démarre un peu comme une série assez connue, je pense : ‘Quelque part, dans une galaxie très lointaine…’ 🙂 Eh oui, quelque part entre ici et ailleurs, deuxième planète à gauche en sortant de la nébuleuse Eschbach se trouve un univers entièrement à la botte de l’Empereur, un type qui vit depuis cent mille ans (battant ainsi le record de Henri Salvador).

Et cet Empereur est apparemment collectionneur de tapis de cheveux, sans doute parce que son designer lui a dit que ce serait génial pour décorer son palais. Mais depuis 100.000 ans qu’il règne et avec toutes les planètes qui abritent des tisseurs de cheveux, il doit avoir une barraque plus grosse que celle des Beckam !

Voilà, le décor est planté. J’ai beaucoup aimé ce livre, qui dépeint la vie d’une société dure, cruelle, où se côtoient deux types de mondes : d’un côté, les tisseurs, les marchands, les prédicateurs, les collecteurs d’impôts, etc. qui vivent comme au Moyen-Age. Chaque tisseur ne peut avoir qu’un fils, auquel il remettra son tapis, l’oeuvre de sa vie. S’il en a un deuxième, eh bien… mieux vaut pour le deuxième qu’il ne naisse pas ! En revanche, il peut avoir autant de filles et de femmes qu’il veut car elles lui donnent sa matière première : le cheveu. De l’autre côté, une société à la pointe de la technologie, des vaisseaux impériaux qui emmènent les milliers de tapis dans des conteneurs vers leur destination.

Au juste, il ne serait pas mort, l’Empereur ? Et s’il n’était plus, à quoi servent diantre tous ces tapis ? L’auteur sème adroitement des indices ici et là et lentement, le puzzle se reconstitue. Personnellement, je ne me suis pas écrié ‘Waaaaah !’ à la fin du livre, mais je dois dire que le dénouement a continué à me trotter dans la tête au moment de m’endormir. C’est quand même bien imaginé. J’ai également apprécié l’ambiance de l’univers créé par A. Eschbach même si je me demande encore quel était le rôle de certains personnages, d’ailleurs assez truculents. C’est une oeuvre assurément atypique, comme le disent différentes critiques, et je ne me suis jamais ennuyé. Détail : la couverture est particulièrement bien faite.

En conclusion, je dirais que Des milliards de tapis de cheveux est un bon roman de science-fiction où l’auteur crée un véritable univers et parvient à nous faire ressentir son ambiance. Le dénouement est assez surprenant et bien imaginé mais pas à tomber par terre.

Impératrice Moa :
Peu de chose à rajouter à ce qui a déjà été dit.

Ce livre est d’une ironie tragique mordante, sur le thème de la vanité.

Chaque chapitre est comme une nouvelle, présentant une facette d’un monde voué à la création de Tapis de cheveux. Différents points de vue nous sont présentés : le tisseur obligé de n’avoir qu’un seul fils, la fille du marchand de tapis, le marchand de tapis, le collecteur d’impôt, le flûtiste, et tous donnent de la voix pour décrire un monde.
Un monde qui déjà baigne dans l’absurde, puisque pour qui sont créés ces tapis dont la confection prend une vie d’homme ? Un Empereur immortel, absent, lointain, qui doit à peine connaître le nom de cette planète, s’il ne l’a pas déjà oublié ?
L’ironie tragique est déjà présente face à ses personnages qui ne savent pas pourquoi ils vivent. En fait si : ils vivent tous par, pour, à travers un Empereur que l’on prétend mort.
Et lorsque la mort de l’Empereur est avérée, ce sont évidemment des existences entières qui s’effondrent. Un but a été donné aux habitants de cette planète, dévoué au culte de l’Empereur, jusqu’à une extrémité douloureuse à imaginer. Que ce passe-t-il quand ce but disparaît ? Quel peut être l’ampleur du vide ? Que se passe-t-il lorsqu’on annonce à des croyants sincères à la foi profonde que leur Dieu est mort ?
Ici déjà, il y a de quoi avoir un sacré vertige.

A la moitié du roman, une ouverture, un développement : nous quittons la planète pour la voir depuis d’autres point de vue, pour voir ce qui l’entoure, dans quel univers elle s’insère. Que se passe-t-il depuis la mort de l’Empereur ? Et l’ironie continue jusqu’à atteindre le sommet de l’insupportable.

Ce roman est une démonstration implacable de la vanité de l’existence, à partir du moment où l’on laisse les autres nous imposer ce que l’on est, ce que l’on fait, ce que l’on vit, et pourquoi on le fait.

De la SF d’une intelligence et d’une profondeur comme j’aimerais en lire plus souvent, le tout dans un style fluide, avec un art du conte tout à fait remarquable.

Un must have read.

Etienne :
Je salue la sortie en poche en complétant les avis des collègues. Effectivement, ce livre est remarquable : il commence comme de la fantasy avec des métiers inédits, des castes, des croyances et un mystérieux objectif commun. Au fur et à mesure des chapitres, le point de vue va s’étendre, passer du village à la planète, puis à l’univers.
Le moins qu’on puisse dire est que c’est du space opera original : pas de turbolaser lourd ou d’espèces exotiques qui rendent la SF habituellement si lourde, une approche en forme de quete qu’on trouve plus souvent dans la fantasy, pas de héros ou d’antihéros flagrant… Une lecture décidément très agréable, en plus c’est bien écrit. c’est pas gentillet pour autant : certaines scènes sont assez brutales, cet univers n’est pas tendre. J’ai eu un peu peur d’avoir de trop nombreuses références à starwars (l’empereur et les rebelles, ça partait mal) mais en fait non.

J’émettrais deux petites réserves : peut etre l’ai je lu un peu vite mais j’ai eu le sentiment qu’il était dur de suivre la chronologie. Plusieurs années s’écoulent d’un chapitre à l’autre et au départ ce n’est pas flagrant. Egalement certains personnages disparaissent assez vite, comme le joueur de flute, alors que l’ensemble est pourtant assez cohérent et très progressif.

Quelque part aux confins de l’Empire, sur un monde oublié de tous… une petite planète apparemment anodine. Sauf que, depuis des temps immémoriaux, les hommes s’y livrent à une étrange occupation : tisseurs de père en fils, ils fabriquent des tapis de cheveux destinés à orner le Palais des Etoiles de l’Empereur.
Pourtant, une étrange rumeur circule. On raconte ça et là que l’Empereur n’est plus. Qu’il serait mort, abattu par des rebelles. Mais dans ce cas, à quoi peuvent donc servir ces tapis ? Et qui est cet homme si étrange qui prétend venir d’une loitaine planète ? Lui aussi affirme que l’Empereur est mort…

J’ai Lu Science-Fiction (Août 2004)317 pages 6.80 € ISBN : 2-290-33013-2
Traduction : Claire Duval
Titre Original : die Haarteppichknüpfer (1995)

Couverture : Vincent Madras
L’Atalante 1999

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