Etoiles mourantes de Ayerdhal et Jean Claude Dunyach

Il y a environ un millénaire, les AnimauxVilles (AV) ont surgi de l’espace et se sont présentés à l’humanité. Créatures aux dimensions inimaginables, ils ont l’étonnante faculté de pouvoir aménager à leur guise leur organisme pour lui donner la forme de villes. Des villes où les hommes ont tôt fait d’emménager, puis à l’intérieur desquelles ils parcourent la Voie Lactée, grâce au Ban – une trame invisible qui permet aux AV de se transporter d’un point à l’autre de la galaxie. Mais, après s’être regroupés par affinités en cinq Rameaux, les hommes commencent à se faire la guerre, et finissent par détruire l’un des Rameaux. Pour remédier à cela, les AV décident la dispersion. Les quatre Rameaux sont séparés les uns des autres, leurs contacts limités, la guerre rendue impossible. Sept siècles passent ainsi, jusqu’au jour où une supernova étant sur le point d’exploser, les AV décident de réunir des représentants de chaque Rameau lors des Retrouvailles.

Tecamac est un mécanisme, et même le plus doué de sa génération, puisqu’il a reçu un primanyme, une armure vierge qu’il devra imprégner de son caractère pour ensuite, à sa mort, la transmettre à des successeurs qui en seront digne. Car les mécanistes vivent enfermés dans une armure, qui décuple leur capacité, les conseille, les assiste toute leur vie et en fait d’excellents guerriers. Mais Tecamax n’a pas reçu une simple armure en carbex, comme les autres, la sienne est unique, nouvelle. Faites de nanomes, elle est ce qui se fait de meiux en matière d’armures, et il en aura bien besoin, car au terme de l’enseignement dispensé par son maître, Chetelpec, il se voit confier la mission d’accompagner les représentants mécanistes aux retrouvailles. La délégation mécanisme embarque à bord du Zéro Plus, un navire révolutionnaire capable de voyager sur le Ban, comme les AV, qui ignorent son existence. Grâce à ce navire, conçu par l’ingénieur Hualpa, les mécanistes espèrent conquérir la galaxie malgré la dispersion.

Gadijo est un Originel, exerçant la profession de passeur des morts, c’est-à-dire qu’il accompagne les mourants dans leurs derniers instants pour s’imprégner de leurs caractères, de leurs souvenirs, pour ensuite les reconstituer dans une I.A destinée à prendre leur place après leur mort : les personae. Et justement, le Charon, le maître des vingt-huit mondes Originel est mourant, et c’est Gadijo qui est chargé de fabriquer sa personae. Mais le Charon exige que le passeur des morts oublie tout ce qu’il a vécu auprès du Charon une fois sa personae achevée. Ce que refuse Gadijo, car parmi les souvenirs à effacer figure les derniers instants passés avec sa fille Marine, morte à dix ans d’une maladie foudroyante. Requérant l’aide de Notre Mère des Os, l’AV des passeurs des morts, il cherche à s’enfuir une fois la personae du Charon achevée. Ce faisant, il tombe dans le piège d’une armure de nanones que le Charon avait achetée aux mécanismes, et un fragment se colle dans son dos. Il doit s’enfuir à bord de l’AV en emportant cette malédiction mécaniste.

Erythrée est une Organique. Fille de Tadjine, membre du conseil des Anarques régissant l’anarchie des mondes Organiques, elle est la chef du club nommé Contre-Ut, dont le but est de renverser le conseil où siège Tadjine, alors que cette dernière ignore tout des activités politiques de sa fille. Mais les Organiques ne sont pas des êtres ordinaires, puisqu’à leur naissance, on leur implante un embiote, une sorte de symbiote qui va améliorer leur corps et lui donner le pouvoir d’artefacter, c’est-à-dire de produire des artefacts, des excroissances qui se développent dans le corps des Organiques et qui sont une forme d’expression artistique, à dimension sociale. Erythrée est choisi par les AV pour assister aux retrouvailles, et après avoir appris que sa fille dirigeait l’opposition politique, sa mère décide de l’accompagner comme il le lui avait été proposé. Surtout pour la surveiller, car la jeune fille est partisane de retrouvailles pour l’ensemble de l’humanité, pour la fin de la dispersion, ce que refuse Tadjine.

Nadiane est une Connectée, et prospectrice de son état, parcourant l’espace pour extraire des métaux ou installer des colonies de nanones. Les Connectés se font installer dès leur prime enfance une prise neurale et un flagelle, qui leur permettent de recevoir en permanence des données, car les données informatiques sont une drogue pour les Connectés, sans elles, ils meurent. Parce qu’elle détient le record de déconnexion du réseau, Nadiane est choisie pour représenter les Connectés aux Retrouvailles. Ce qui est rendu possible par les travaux de son frère Joanelis, qui vient de développer une nouvelle classe d’I.A, dont il veut faire une divinité. Celle d’une simulation de l’ensemble des Connectés, simulation que Nadiane emportera dans son vaisseau, le Nexarche, et grâce auquel elle disposera toujours de données fraîches. Mais le Nexarche et la nouvelle IA ne sont que des projets expérimentaux, Nadiane devra donc les tester durant son voyage.

Tous vont se rencontrer à bord de Turquoise, l’AV chargée d’organiser les Retrouvailles. mais tout ne se passe pas comme prévu et les entrailles de l’AV sont vite livrées à la violence et au chaos, alors que la supernova menace à tout moment d’exploser.

Comme me disait Loïc, le libraire sf de la librairie Mollat à Bordeaux, lire et chroniquer Etoiles Mourantes maintenant est une aubaine. Car il y avait eu ce qu’on appelle à l’heure actuelle un “buzz” lors de sa sortie. Ses deux auteurs, Jean-Claude Dunyach et Ayerdhal – tous deux très connus, très appréciés par les lecteurs et la critique – avaient promis monts et merveilles à tous. Selon eux, le roman était très ambitieux et propre à renouveler le space opéra français. Mais apparemment, les attentes avaient été déçues. Or, n’ayant ni subi cette publicité autour dudit livre et, d’autre part, ne connaissant les deux auteurs que par un roman pour l’un, un recueil pour l’autre, je ne peux juger d’avance leur production à l’aune de ce que je connais d’eux. Une aubaine donc, puisque je suis à peu près neutre.

Vous avez vu mon résumé de l’histoire ? Il est bien long, ennuyeux et à probablement inutile, comme la première moitié du roman en fait. Exactement la même structure, quatre gros blocs d’environ soixante pages chacun, dont le but est de nous présenter chaque Rameau, sa culture, son mode de vie, son système politique dirais-je pour paraphraser le quatrième de couverture. On y découvre les héros, leurs problèmes, leurs motivations, les difficultés inhérentes à chaque Rameau, enfin pourquoi ces retrouvailles s’annoncent exceptionnelles. C’est bien, ça donne une vision d’ensemble bien claire, mais on s’y ennuie, j’ai même failli abandonner le livre. Je ne suis pas contre les prologues quand il en faut un, mais pas quand il fait la moitié du livre. Certes, je comprends qu’il faille sacrifier à la necessité de présenter les enjeux de ces retrouvailles, mais une telle exhaustivité n’était probablement pas nécessaire pour un seul livre.

On notera d’ailleurs que à priori, et sans trop connaître les univers de chaque auteur ( je précise tout de même que c’est Jean-Claude Dunyach qui a inventé les AnimauxVilles dans sa trilogie “Etoiles mortes”), on peut distinguer qui a fait quoi. Car, alors que deux Rameau sont clairement basés sur une cohabitation avec les AV, les deux autres sont beaucoup plus technologiques, défaut qui a disparu avec la seconde partie, où les différences disparaissent naturellement.

Heureusement, la seconde moitié est nettement plus interessante. L’action démarre enfin, et l’impression de lire un space opéra s’affime réellement, avec de la hard sf en plus, puisque les explications scientifiques quant aux supernovas et à leur évolution ne nous sont pas épargnés, pas plus que quelques détails sur les technologies respectives de chacun. Et avec ça, quelques bons retournements de situation, de la politique, de la rhétorique ( même si on était déjà bien gâté avec les organiques) et du sentiment. Pas à dire, ça décoiffe, et ça fait du bien. Là, les talents de “descripteur” des deux auteurs sont remplacés par ceux, bien meilleurs selon moi, de narrateurs de l’action en cours. L’association Dunyach-Ayerdhal fait des étincelles et, sans nous tenir dans un suspense haletant, réussit du moins à rendre interessant la course contre la montre engagée par nos héros. La fin est, bien que prévisible, explosive et nous laisse quelque peu pantois.

Mais avant d’en arriver à la fin, il faut quand même s’appesantir sur l’esprit du roman, cet esprit “résolument universel, et humaniste”. Beaucoup de messages, d’émotions, des trahisons, des mensonges, des coups fourrés, mais aussi de la tendresse, de l’amitié, de la joie, du desespoir, un vaste éventail de tous les sentiments humains en fait. Car les héros ne sont pas tous nets. Et si, dans un sens, Tadjine n’a pas tort en s’opposant à la fin de la dispersion, on voit aussi que Erythrée peut esperer un jour sa fin. Car malgré les différences, malgré la xénophobie héritée, et grâce à leurs différences, c’est ensemble qu’ils sont forts, que leur groupe atteint toutes ses potentialités et réussit à survivre, à triompher du chaos. Et en plus, les deux héros survivants tombent amoureux ( ou presque) l’un de l’autre, si c’est pas beau tout ça !!

En conclusion, si on s’en tient aux espoirs qu’on a pu fonder sur la coopération de ces deux auteurs, on ne peut qu’être déçu du résultat final, car il est bien en deçà qu’annoncé, et même qu’escompté. Le roman se veut monumental, autant en dimension qu’en qualité, et s’il réussit à être trop long, il n’est pas assez bon. Tout est dans le déséquilibre en somme…Pour autant, Etoiles Mourantes n’est pas mauvais, et les qualités stylistiques des deux auteurs réussissent à éviter le naufrage, même si le scénario est parfois un peu convenu quoiqu’on en dise. Pas mauvais, pas excellent, c’est un space opéra moyen, ce qui dans le contexte d’une écriture à quatre mains signifie que les deux auteurs n’ont pas réussi à transcender leurs différences, donc qu’ils péchent par là où réussissent leurs personnages, amusant non ?

“Nous regardons les autres rameaux comme s’ils étaient des blocs uniformes, au lieu de considérer chacun de leurs membres[…]. C’est une forme de racisme aussi primaire, méprisante et vicieuse que celle que le Mécanisme enseigne à chaque enfant mécaniste. Il est grand temps de s’apercevoir que ce qui divise les Rameaux tient moins de leurs différences que de leurs similitudes dont le racisme et l’autosatisfaction sont les pires exemples.

Quand les AnimauxVille ont surgi dans le système solaire pour héberger les humains. Ils leur ont aussi permis le voyage instantané. Alors l’humanité s’est scindée en quatre Rameaux : autant de cultures, autant de modes de vie, autant de systèmes politiques qui se méprisent faute de pouvoir se faire la guerre. Aujourd’hui, l’heure des retrouvailles a sonné : les AnimauxVilles ont décidé de convoyer des représentants de chaque Rameau pour assister à l’explosion d’une supernova…

Si Etoiles mourantes explore les bouleversements nés des progrès technologiques et scientifique de notre fin de siècle, si ce vaste roman rend hommage au merveilleux scientifique propre aux auteurs de science-fiction, le propos de ses auteurs est avant tout résolument universel, et humaniste.
J’ai Lu Millénaires (1999)540 pages 14.00 € ISBN : 2-277-26011-8 (1999)

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