GeMs de Corinne Guitteaud et Isabelle Wenta

2070. Paris est sous un dôme, comme toutes les villes qui ont survécu à la catastrophe qui a ravagé la Terre. Catastrophe climatique qui a fait déborder les fleuves et les mers, et qui a rendu le soleil si dangereux qu’il faut s’en protéger.

Dans les villes, un ordre social s’est installé malgré les pertes humaines et matérielles. Un ordre qui s’appuie en grande partie sur l’utilisation de clones créés pour des besoins spécifiques, depuis les ouvriers aux prostitués. Des clones, les GeMs, au statut social identique au pire esclavage. Tout en étant conscients, ils n’ont aucune existence autre que leur utilisation. Ce ne sont pour les Inédits que des outils. Des choses qui servent aussi à assouvir tous leurs besoins. En fait, les Inédits sont heureux dans les villes.
Et il est censé n’y avoir aucune chance de survie à l’extérieur des dômes.
Seulement propagande ne veut pas dire vérité. À l’extérieur, il y a de la vie. On la trouve dans l’ EDo, le bidonville qui entoure le dôme. Un endroit où l’on survit. Un endroit où les clones qui ont réussi à fuir les dômes gagnent, ou non, la liberté. Là où les Inédits qui ne peuvent plus accepter l’ordre des dômes essayent de créer une nouvelle voie, comme à EDen. Mais aussi un endroit où les pires tueurs, GeMs ou Inédits se taillent des territoires dans le sang.

À cela, il faut ajouter l’emprise de Mars, ancienne colonie de la Terre, qui après avoir aidé la planète mère à survivre, prend doucement le pouvoir sur elle, avec son consortium, ProsPectiV.

La trilogie de Gems est le dernier projet littéraire de Corinne Guittaud, une écrivain qui s’était fait un peu plus discrète ces dernières années. Après de nombreuses péripéties éditoriales, elle a enfin réussi à faire publier cette histoire, écrite en collaboration avec son amie Isabelle Wenta. Une bien belle histoire sur fond de réchauffement climatique et de génétique, bref, tout ce qui nous fait peur dans l’avenir.

La couche d’ozone n’est plus qu’un souvenir, ce qui a causé un réchauffement subit de la Terre, faisant fondre la banquise, inondant les littoraux et faisant sortir les fleuves de leurs lits, ce qu’on a alors appelé la Grande Défluviation. Et sans la protection de la couche d’ozone, les rayons du soleil se sont révélés plus dangereux que jamais, s’y exposer sans protection revenant à se suicider. Aussi les hommes se sont ils enfermés dans des dômes, suivant la méthode mise en application pour la colonisation de Mars, tandis que les moins riches ou les moins coopératifs devaient rester hors des dômes, dans un monde devenu chaos, où la vie n’est possible qu’au prix de luttes quotidiennes : contre ceux des dômes et les consortiums comme ProsPectiVe, contre les autres habitants de l’Edo, mais aussi contre le soleil, les épidémies, les famines. L’humanité semble revenue à l’époque médiévale.

Un scénario classique, celui de la fin du monde ou plutôt du réchauffement climatique et de ses conséquences désastreuses. Le refuge dans les grandes villes coupées du monde extérieur, tandis que le reste du monde croupit dans la misère est là aussi assez habituel ( on se souviendra de la série FAUST de Serge Lehman), même l’usage de clones génétiquement modifiés n’a finalement rien d’extraordinaire. Le tout saupoudré, à priori, d’un peu de religiosité (Eden, le paradis, Gabriel, des tentations, des tentateurs, etc). Au premier coup d’oeil, Gems n’a rien d’extraordinaire. Au premier coup d’oeil…

Car ce qui donne à Gems sa valeur, ce sont ses personnages. Gabriel évidemment, personnage emblématique de la série, qui orne si bien les couvertures. Une sorte de Janus, un visage horrible, terrifiant, un instinct de tueur, des gènes de tueur, des rêves de tueur, mais des pensées pacifiques, un ami cher, un amoureux de poésie, un jardinier attentif, le protecteur de la communauté d’Eden. Une schizophrenie difficilement conciliable et qui commence à s’effriter avec l’arrivée de Gail, qui va lui apprendre ce qu’il avait cru ne jamais connaître : l’amour. Mais là réside le problème, car comment aimer quand le contact avec l’autre réveille les instincts enfouis, quand des mains caresseuses jaillissent des griffes, quand les lèvres dévoilent des canines acérées, quand ses étreintes ont souvent été mortelles pour ses ennemis ? L’éternelle dilemne Eros/Thanatos en somme, car son corps a du mal à différencier l’amour de la mort. D’autant que les ennuis s’abattent sur la communauté et s’il se sent à la fois l’âme d’un meurtrier, Gabriel se voit en outre confirmé dans ses doutes par d’autres communautés l’accusant de semer mort et désolation dans l’Edo ? Une personnalité stupéfiante se dévoile alors, complexe et simple à la fois, déchirée par ses aspirations contradictoires.

La construction elle-même des livres est remarquable, mélange entre l’histoire principale, des flashbacks, des passages divers mais qui, peu à peu, convergent vers des noeuds dans l’histoire. Tel un puzzle, l’histoire se reconstitue lentement, sans aller trop vite mais sans jamais nous frustrer, tout vient à point, même si parfois, on devine largement à l’avance les chutes que les auteures nous réservent, ce qui est un peu dommage. Par ce jeu habile des informations, l’histoire se complexifie au fil des livres, plutôt que de nous assommer avec tous les enjeux dès le début, nous permettant de tout intégrer plus facilement. D’autant que l’action à la part belle, mais pas seulement puisque l’histoire comporte aussi sa morale.

Car les Gems ne sont que des esclaves, des marionnettes organiques que l’on jette en moins de deux ans, quand l’envie d’eux a passé, et qui ne sont bons qu’à être recyclé. Après l’esclavage des amérindiens, auquel la controverse de Valladolid avait mis fin au détriment des Africains, qui avaient du attendre le mouvement abolitionniste du XIXè siècle, qui leur avait préféré le prolétariat autochtone, les Gems sont les nouveaux exploités du monde, la nouvelle force de production. Mais comme leurs malheureux prédécesseurs, le consensus sur leur compte est unanime : ils n’ont pas d’âme, ils ne sont pas humains. Même les moines résidant à Eden, et qui ont l’occasion de les cotoyer, n’en démordent pas. On peut aimer la poésie et n’être pas humain…Et il y a de ça aussi dans Gems, le récit d’une révolte contre ProsPectiVe, qui représente ici les Firmes Multi Nationales de maintenant, qui préfère maximiser leurs profits plutôt que de guérir le monde et à la fois se servir de cette main d’oeuvre facile sans le moindre respect de sa dignité. Le combat de Gabriel et de Gaïl, au-delà de leur lutte pour leur survie et celle d’Eden, est aussi de donner une leçon à ce monde qui les méprise. Ce n’est pas encore le Grand Soir, mais plutôt la Fessée Méritée.

En conclusion, Gems est un bon livre sur le thème de l’écologie, qui imagine déjà les conséquences sur le monde et ce qu’il pourrait devenir. Certes, rien de nouveau, mais ses personnages font toute la différence, eux qui, malgré tout, malgré les obstacles à priori insurmontables, feront triompher leur amour, sans gnan-gnan, et pour faire revivre cette Terre qui pourtant les rejette. Une belle leçon, servie par une narration impeccable et un rythme endiablé.

(2005)

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