Il est difficile d

A l’instar de Stalker ( connu aussi sous le titre Un Pique nique au bord du chemin), Il est difficile d’être un dieu est un livre un peu spécial dans l’oeuvre des frères Strougatski, puisqu’il a été à la fois adapté au cinéma ( Un Dieu rebelle) et en jeux vidéo ( jeu éponyme sorti sur pc), et comme lui, il est l’un des romans les plus connus des deux soviétiques, l’un de ceux qui ont forgé leur réputation en URSS et dans le reste du monde comme les meilleurs écrivains soviétiques de science fiction.

Dans ce roman, nous suivons les aventures d’un groupe de chercheur en mission sur une planète étrangère, qui est à un stade historique comparable à notre moyen âge. Le héros du roman, Anton, a pris l’identité d’un jeune noble mort, don Roumata, pour s’introduire au sein du royaume d’Arkanar, où par ses talents de bretteur et sa galanterie, ainsi que son statut d’étranger, il occupe une position enviée. Mais le royaume d’Arkanar est en pleine déliquescence. Don Reba, le premier ministre, dirige le royaume sous une main de fer, pourchassant tous les érudits, faisant preuve de démagogie envers le peuple, mettant sur pied une milice chargée de mener à bien une révolution qui n’en porte pas encore le nom. Anton, conscient que ce qui se passe correspond à la montée des fascismes dans l’europe du 20e siècle, essaye tant bien que mal de minimiser les dégats, et sauve quelques érudits parmi les plus précieux d’une mort certaine. Néanmoins, son statut de chercheur l’oblige à se retenir, car il est une sorte de Dieu dans cette société moyenageuse, et il se rend compte qu’un dieu n’est pas libre de ses mouvements, qu’il ne peut pas aller contre le cours du destin sans fausser les cartes.

En fait, pour analyser un roman tel quIl est difficile d’être un dieu, qui se base sur l’histoire ou la science politique, il nous faut évidemment utiliser des théories issues de ces deux disciplines. Ainsi, il est impossible de ne pas parler de la théorie de la dépendance de sentier ( path dependancy) de Paul A. David, qui postule que l’histoire suit un certain cours, que les évènements appartiennent à une sorte de corridor duquel ils ne peuvent pas dévier, et que par conséquent, l’héritage du passé et les structures mentales des dirigeants ( oui, c’est un peu constructiviste) limitent leurs choix, et les conduisent toujours vers les mêmes décisions.

Il y a donc l’idée que l’histoire se répète quelle que soit la civilisation étudiée, ce qui se traduit dans ce roman par la “théorie de la féodalité” à laquelle les chercheurs se refèrent sans cesse pour expliquer l’évolution de l’histoire de la planète. On se rapproche aussi du matérialisme historique marxiste, puisque le roman parle de lutte des classes, ici entre “les barons et les bourgeois” qui nous amène à une période qui ressemble aussi bien à la terreur française de 1794 qu’à la révolution d’octobre 1917. Heureusement, on découvre peu à peu que l’histoire n’est peut être pas aussi linéaire que ça, et qu’un homme, contrairement à ce que pensait Marx, peut influencer le cours des évènements, ici don Reba, qui ne fait pas ce que les chercheurs attendent de lui et décontenance Anton et ses camarades, qui ne découvriront que trop tard la véritable nature de ses desseins, qui le font bien plus ressembler in fine à un Robespierre qu’à un Staline ou un Hitler.

Ainsi, peu à peu, par sa lecture critique de l’histoire, Il est difficile d’être un dieu s’affirme comme un grand roman. Un peu poussif au début, ne ressemblant guère plus qu’à un banal roman de cape et d’épée avec une dimension spatiale, voire pouvant être rapproché du cycle de la culture de Iain Banks ( qui met en scène dans un futur lointain, une société anarchique parfaite qui s’introduit dans les affaires des civilisations planétaires encore arriérées via la section Circonstances Spéciales dont les membres sont les héros du cycle), le roman monte progressivement en puissance tandis qu’on assiste au paradoxe d’un homme doté de pouvoirs extraordinaires, conscients des processus en marche, qui voient approcher les grands massacres et tragédies, mais qui, enfermé dans le cadre strict de l’observation scientifique, ne peut intervenir sous peine sinon de déstabiliser la situation, la faisant sortir du cours habituel de l’histoire pour plonger la civilisation dans une ère de chaos. Il y a un dialogue fabuleux entre Anton et un autochtone, une sorte de spartacus, qui est au courant de la nature d’anton, et n’arrive pas à comprendre que celui ci refuse de l’aider malgré ses pouvoirs.

Oui, il est difficile d’être un dieu, il est difficile d’intervenir dans les affaires des peuples moins avancés que nous, la morale est parfois inconciliable avec la raison, et ceci éclaire de manière impressionnante certains aspects du monde d’aujourd’hui. Une lecture indispensable, même en dehors du cadre historico-politique.


La planète Arkanor ploie sous la férule du tyrannique ministre de la Sécurité. Cette société semi-féodale qui persécute ses intellectuels, évoquant à la fois l’Espagne de l’Inquisition, l’Allemagne nazie et la Russie stalinienne, intéresse au plus haut point l’Institut d’histoire expérimentale de la Terre qui, elle, est peuplée depuis longtemps d’êtres bons et tout-puissants qu’on appelle les dieux. Doivent-ils intervenir pour miner le fascisme, ébranler l’obscurantisme ? En fait, l’histoire est une route à sens unique. Et il est difficile pour un dieu de se mêler sans rique de la misère des mortels.
Denoel Lunes d’encre (2009)220 pages 19.00 € ISBN : 978.2.20726038.8
Traduction : Bernadette du Crest
Titre Original : Daliokaïa radouga (1964)

Couverture : Lasth

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