Interview : André-François Ruaud

Réalisée par :mail
Date :août 2004
André François Ruaud est connu pour ses écrits – essais, articles, anthologies, romans – et il a accepté de répondre à quelques unes de nos questions à l’occasion de la création, en juin 2004, de sa propre maison d’édition Les Moutons Electriques

Allan : Tu t’es essayé dans différents types d’écrits : essais, articles, anthologies, roman… mais toujours dans les littératures de l’imaginaire et notamment la fantasy : qu’est ce qui t’attire dans ce genre essentiellement ?
André François Ruaud : Les profondes résonances des mythes, la richesse des rêves, les racines dans l’enfance, tout cela et encore bien plus se retrouve dans les littératures du merveilleux, et dans ses rencontres avec les autres genres de l’imaginaire. Je ne crois pas pouvoir un jour me lasser de tant de possibilités. Mais la fantasy n’est pas mon seul domaine d’intérêt : j’adore également la science-fiction et le roman policier, la peinture moderne, l’illustration et les musiques sophistiquées… Il y a tant de choses pour stimuler notre imagination !

Allan : De nombreux auteurs français sont désormais présents sur les étalages qu’il s’agisse d’auteurs désormais connus tel Pierre Grimbert, Xavier Mauméjean… que moins connu : cet essor du genre, et le développement des maisons d’éditions de genre marque-t-il un début d’intérêt pour des genres mal considérés auparavant ?
André François Ruaud : Il a toujours existé des collections spécialisées dans les genres de l’imaginaire, bien entendu, mais ce qui a sans doute un peu changé c’est de voir un nombre assez important de maisons d’édition, directement, qui se spécialisent. Il est bien possible que les grandes enseignes parisiennes ne soient plus tout à fait capables de répondre aux attentes du public, engoncées qu’elles sont souvent dans des logiques de modes et de « prêt-à-penser » officiel, qui méprise toujours globalement ce qui relève de la science-fiction ou du merveilleux. Mal considérés en « hauts lieux », ces deux genres trouvent donc à se développer un peu dans les marges, à travers des initiatives de plus en plus indépendantes. Quant à l’essor des auteurs français, je crois qu’il proviens notamment de l’abandon d’un mirage qui n’avait que trop duré : celui de la science-fiction nord-américaine. Trop longtemps, les auteurs du cru ont été poussés à singer la SF US, alors qu’il s’agissait visiblement d’un modèle trop étranger à notre culture. Ou alors, ils se rebellaient contre cet imaginaire typiquement anglo-saxon, une réaction « contre » qui ne donnait rien de très bon non plus. De nos jours les écrivains français sont eux-mêmes, et cette liberté retrouvée semble plutôt bien leur réussir.

Allan : Tu as décidé de créer toi aussi ta propre maison d’éditions, Les moutons électriques… Pourquoi et d’où vient l’idée de ce nom ?
André François Ruaud : Cette maison d’édition est née de la rencontre heureuse de mon envie de prendre mon indépendance, de changer de vie professionnelle en développant une activité éditoriale, avec le désir de plein d’autres passionnés, des traducteurs, des auteurs, des graphistes, etc, qui eux aussi souhaitaient voir naître une nouvelle structure dédiées à nos genres favoris. On a longtemps cogité, réuni les fonds… et cherché un nom ! Jusqu’au jour où Marie-Pierre Najman a suggéré cet hommage à Philip K. Dick, qui nous a paru s’imposer comme une jolie évidence : les moutons électriques, dont rêvent peut-être les androïdes de Blade Runner .

Allan : Un certain nombre de livres sont déjà prévus et te serait-il possible de nous expliquer sur quels critères ils ont été choisis.
André François Ruaud : Si l’on peut parler de « critère », c’est essentiellement de coups de cœur qu’il s’agit. Des envies de passionnés d’imaginaire et d’amoureux de la beauté des livres. Le Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux, à paraître fin septembre, est un projet personnel qui me taraude depuis longtemps ; Le Phénix vert de Thomas Burnett Swann, en octobre, est un roman inédit en France d’un auteur étatsunien de fantasy mort en 1977, dont l’œuvre est superbe et que je veux absolument faire redécouvrir ; et l’ouvrage de janvier sera un projet tournant autour du grand scénariste Alan Moore, avec un court roman de fantasy (car on ne sait pas encore assez que Moore est aussi un écrivain de romans), un long entretien, des tas d’articles et d’hommages. Ensuite, nous publierons un roman de SF par Mary Rosenblum (représentante d’une forme de SF actuelle, le post-cyber, encore trop peu connue en France), de fantasy par Barbara Hambly (une autrice aussi drôle qu’originale), des rééditions par Michel Pagel (deux de ses plus beaux romans, en versions retravaillées), deux beaux-livres, consacrés aux personnages-cultes Arsène Lupin et Sherlock Holmes. Egalement, une grosse anthologie illustrée intitulée Les Anges électriques, très « fusionnelle » : des nouvelles appartenant à tous les genres, avec des mélanges surprenants, des approches très audacieuses, sur le thème des anges et des esprits. Et puis aussi, un de nos projets « chouchous », une anthologie périodique (deux fois par an), qui fera une sélection des nouvelles qui paraissent dans la revue nord-américaine Fantasy et Science Fiction, et y ajoutera des nouvelles venues d’ailleurs, avec un petit portfolio graphique et quelques études et chroniques.

Allan : Le Panorama illustré de la fantasy et du merveilleux sera ta première parution (Septembre 2004) : peux-tu nous en dire plus ? Qu’est-ce qui le différenciera des autres et notamment du Dictionnaire féerique (de toi) réédité en mars 2004 chez les éditions de l’Oxymore ?
André François Ruaud : En fait, s’il fallait établir une comparaison, ce ne serait pas avec le Dictionnaire féerique, qui s’intéresse au folklore mondial, mais plutôt avec la Cartographie du merveilleux (Folio-SF). La fantasy est un genre d’une immense richesse mais qui, jusqu’à présent, a très peu été étudié : on connaît des tonnes de bouquins sur la SF, mais combien sur la fantasy ? Il grand temps de consacrer aux littératures du merveilleux un véritable ouvrage encyclopédique, quelque chose qui aille beaucoup plus loin qu’un simple petit guide de lecture. J’ai donc compilé et retravaillé tous les articles que j’avais fait au cours des années — avec déjà cette idée-là derrière la tête —, j’en ai écrit de très nombreux autres, j’ai invité des spécialistes à parler de leur sujet de prédilection, j’ai discuté avec certains d’entre eux qui m’ont proposé d’autres articles, et Olivier Davenas a accepté de devenir directeur de l’ouvrage, pour le coordonner globalement, tout relire, me faire tout retravailler, et réfléchir sur l’orientation conceptuelle avec moi.

Allan : Tu précises avec force que les publications des moutons électriques publieront de la ” littérature de science-fiction et de fantasy, mais en plaçant toujours l’accent sur le mot littérature “: que veux tu dire par là ?
André François Ruaud : Qu’il faut tâcher d’être exigeant : la médiocrité stylistique a flingué la SF jusqu’à présent, il ne reste pas grand-chose de très lisible de ce qui s’est publié dans le temps. Les littératures de l’imaginaire méritent mieux que des éditeurs qui publient n’importe quoi hâtivement, mieux que des écrivains qui font des fautes de grammaire, mieux que des bouquins vilains avec des illustrations vulgaires et racoleuses… J’ai la nette impression que le niveau d’exigence purement littéraire ne cesse de grimper, en France, parmi les directeurs de collections spécialisées, et je m’en réjouis. C’est dans ce sens-là que j’entends aller : des livres à la fois bien écrits, passionnants, pertinents (ou impertinents !) — et esthétiquement très soignés. Nos genres n’ont pas besoin qu’on nous réédite la bouillie d’ « Anticipation », mais doivent au contraire cultiver le talent de Calvo, de Colin, de Silhol, de China Miéville ou de Terri Windling, par exemple. La science-fiction et le merveilleux sont des littératures, n’ayons pas peur des mots.

Allan : Quels auteurs français, que tu apprécies, souhaiterais tu publier ?
André François Ruaud : J’ai bien sûr plusieurs projets en route, mais je ne peux pas encore trop en parler… Disons que sont déjà en travaux un roman illustré, par deux jeunes auteurs, ainsi que des livres de David Calvo, de Michel Pagel, et du Québécois Alain Bergeron.

Allan : A ton avis, y a t-il dans les trois littératures dites de l’imaginaire (fantasy, fantastique, SF) une qui prend le pas sur les autres en France ?
André François Ruaud : Prendre le pas, en quels termes ? Commercialement, oui : la fantasy écrase tout. Et le fantastique demeure le parent pauvre de ces trois genres. Ceci dit, lorsque l’on étudie les choses d’un peu plus près, on découvre qu’en fait la fantasy a relativement mal été traitée jusqu’à présent, souffrant de ce que certains éditeurs ne se soucient que de gros sous et ne délivrent par conséquent qu’une production standardisée, sans imagination ni profondeur, quand elle ne va pas jusqu’à ne relever que d’une marque déposée. Tandis qu’en science-fiction, depuis l’arrêt de la collection « Anticipation » la production s’est très nettement resserrée sur des ouvrages de qualité. Quant au fantastique, il bénéficie de l’attention de certains éditeurs exigeants, comme la hélas défunte collection « Terreur » ou les petites maisons A contrario et Terres de brume. Alors, finalement, la fantasy est bien le genre qui domine les étalages de libraires, mais c’est également celui qui est le moins bien traité.

Allan : Tu dois être de fait très occupé ; cette création de maison d’édition signifie-t-elle ta « retraite » en matière d’écriture ?
André François Ruaud : Pas du tout, au contraire, puisque je prépare plusieurs articles, un essai pour un éditeur universitaire, des anthologies chez L’Oxymore, des scénarii de BD, plusieurs romans… Le fait de m’occuper des Moutons électriques me permet également de me consacrer pleinement à tous les métiers du livre: édition et écriture sont, pour moi, parfaitement liés.

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