Interview de Courtade Henri

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Allan : Bonjour Henri, avant toute chose, je vais faire mon interviewer de base et te demander si tu accepterais de parler de l’homme qui se cache derrière l’auteur ?
Henri : A la vérité, j’ai toujours beaucoup lu et surtout, j’ai la déformation maladive de me mettre à la place de l’auteur ou du scénariste pour comprendre les rouages de son raisonnement. Et si j’entrevois l’issue, je vérifie de suite à la fin du livre. Hélas, je me trompe rarement et ceux qui me bluffent méritent toute mon attention. Ce sont mes modèles, je pense en particulier à Arturo Perez Reverte : “le maître d’escrime” ou “Club Dumas” sont des chef-d’œuvres du genre. Si un jour, je parviens à ce niveau de manipulation du lecteur, je serai le plus heureux des hommes.

Allan : Ton premier roman, Loup, y-es-tu ?, s’appuie sur les contes traditionnels pour enfants : pourquoi avoir pris le risque de t’attaquer à un sujet qui risquait de t’attirer les foudres des enfants que nous ne sommes plus ?
Henri
: Parce que nous sommes tous de grands enfants. Devenu adulte, j’ai eu envie de les réinterpréter librement, à ma façon. Adulte, pourrais-je retrouver le merveilleux de Blanche Neige ou de Cendrillon ? Il est toujours bon de replonger en enfance, non ?

Allan : Donc ton roman met en opposition une “vilaine” au sens des contes de fées à toutes ces égéries qui ont bercés notre jeunesse. Tu as réussi à les présenter sous un angle nouveau sans pour autant  dénaturer ce qu’elles représentent dans les contes de fées : un véritable exploit ! Comment t’y es-tu pris, as-tu du te (re-)plonger dans tous ces récits et compulser des études ?
Henri
: La vie n’est pas un conte de fées, disent certains. Je suis persuadé du contraire : les “méchants” d’aujourd’hui dirigent sans scrupules des multinationales, et les princesses d’autrefois sont dans la mode ou la Jet-set, voilà tout. Lire Voici ou Gala chez le coiffeur, n’est-ce pas un moyen de replonger dans les contes de notre enfance… Je suis parti de ce constat et j’ai essayé de prouver que ma théorie était fondée. Ce n’est qu’à la fin que j’ai relu les contes de Grimm et de Perrault, afin de ne pas commettre d’impairs dans mon scénario.

Allan : On voit que la lutte est essentiellement féminine, les hommes n’étant finalement que des soldats de ces dames… Serions-nous donc dans un monde gouverné par le beau sexe ?
Henri
: J’aimerais bien ! Il y a trois femmes, chacune ayant sa personnalité, toutes les trois formant différentes facettes de la nature humaine (homme ou femme confondus) : Albe est calme, ne se pose aucune question existentielle. Virginia ne s’en laisse pas compter et dévore la vie tout en étant tourmentée par son passé qu’elle n’arrive pas à cerner. Quant à Marilyn, elle tente de rester éternellement jeune et belle en sachant qui elle est réellement et sans s’en soucier, ce qui est monstrueux.
Ca aurait pu être trois hommes, mais dans les contes, la part belle est faite aux femmes, alors…

Allan : Les Nains ont d’ailleurs payé un lourd tribut dans cette guerre et notamment au cours de la seconde guerre mondiale… C’est triste, tu avais quelque chose de personnel contre eux ?

Henri : A vrai dire, gérer sept nains était impossible, déjà que deux… J’avais lu un jour l’histoire de la traque d’Arribert Heim, le boucher de Mauthausen, et je me suis dit qu’il serait intéressant de lier cette barbarie contemporaine à la vie de la sorcière, et à celle des nains. En fait, les nains sont les seuls êtres qu’il m’a été difficile de “tuer”. En règle générale, je n’aime pas faire mourir des gens dans mes romans. Mais les victimes innocentes ont été malheureusement légion pendant la Seconde Guerre mondiale. Disons que les nains ont été sacrifiés sur l’autel de la raison.

Allan : On voit d’ailleurs que une histoire dans l’histoire avec cette poursuite d’un ancien nazi par les survivants, ce mal trouvant d’ailleurs sa source du côté du “mauvais” des contes de fées… Toujours délicat d’aborder le nazisme sous un tel angle non ?
Henri
: Dans mes chapitres, j’ai bien fait le distinguo entre le conte (la sorcière, Pygmalion des dictateurs) et le choix réel qu’a chaque être humain d’échapper (ou non) à l’emprise du mal, ce que l’on appelle communément le libre-arbitre. Chaque épisode où les nains sont présents est terriblement humain. En revanche, les analepsies mettant en jeu les héroïnes des fables sont plus légers et ironiques. Les nains sont une métaphore de tous ceux qui ont été victimes des bourreaux nazis, il fallait qu’ils soient ancrés dans la réalité. J’ai veillé également à ce que les faits historiques soient respectés, on ne plaisante pas avec la Shoah. D’ailleurs, Hitler “échappe” à l’emprise de Marilyn, c’est clairement dit, hors de question pour moi de laisser penser que la Solution Finale pouvait trouver sa source ailleurs qu’au plus profond d’une pensée humaine déviante. Une idéologie qui peut ensuite se répandre rapidement dans la société comme une traînée de poudre, si l’on n’y prend pas garde ! C’est d’ailleurs le message de ce livre : veiller, car la bête immonde peut ressurgir si l’on manque de vigilance !

Allan
: Pour ma part, j’ai accroché sévèrement à Loup, y-es-tu ? Et il me semble bien que je ne représente pas un cas isolé : cela rassure-t-il après des mois d’angoisse ou après tout, cela ne reste que secondaire ?
Henri
: Si tu veux dire par là que la réussite du roman rassure l’auteur, je réponds clairement : oui. Certains choix étaient délicats, en particulier celui évoqué dans la question précédente. J’ai lu les journaux de Joseph Goebbels ou ceux de la secrétaire d’Hitler, ou encore ceux de soldats allemands sur le front de l’Est. Je voulais comprendre comment le mal le plus immonde pouvait germer dans la tête d’humains semblables à nous et surtout, comment des peuples éclairés comme l’était l’Allemagne de quarante pouvaient sombrer dans la monstruosité et l’ignominie. Inversement, je voulais savoir pourquoi d’autres s’étaient levés et avaient dit non, à la manière des deux nains de mon roman. J’ai lu pour cela les écrits d’Etty Hillesum, une juive du camp de transit de Westerbork aux Pays-Bas, de Sophie Scholl (la Rose Blanche), une étudiante allemande décapitée par les nazis pour avoir distribué des tracts, d’Anna Arendt, la philosophe juive qui a écrit sur le procès Eichmann… (Toutes des femmes, tu remarqueras)
Il apparaît clairement que le beau ou le laid trouvent leur source au même endroit, le cœur de l’être humain. C’est une lutte entre le bien et le mal en chaque individu, cette fameuse balance du tympan de l’abbatiale de Conques qu’un diablotin tente de fausser en sa faveur. Nous sommes tous gris, d’un gris plus ou moins clair certes, mais jamais blanc ou noir. Le traduire dans un roman sans être lourd et moralisateur n’a pas été une sinécure, crois-moi, mais quand les lecteurs apprécient, eh bien, oui, on est soulagé !

Allan : A-t-on une chance que tu poursuive, au moins un peu, sur la voie des contes de fées, parce que je peux te dresser une grande liste de personnages que je n’ai pas vu, en tête desquels le Petit Poucet (pas toujours les femmes quand même :D) ?
Henri : Lorsque j’ai écrit le mot fin, j’ai été très triste de me séparer de ces personnages. Je me suis dit qu’il serait intéressant de poursuivre avec un Petit Poucet, en effet, et un Ogre dirigeant une guérilla sanguinaire en Asie du Sud-est, par exemple. Puis, j’ai pensé que ce serait forcément moins bon qu’un premier opus. L’intérêt principal de Loup, y es-tu ? réside dans son originalité, aussi bien sur le fond que sur la forme. Une suite serait forcément plus commune, plus attendue. Donc, j’ai écarté définitivement cette hypothèse (à moins que Luc Besson ou Steven Spielberg n’achètent les droits du roman et veuillent faire une suite devant le succès…)
En revanche, développer l’épisode de la Seconde Guerre mondiale sur les nains, le Loup, le Traqueur, Marilyn au cœur des tourmentes me tenterait bien. Je n’ai pas épuisé le sujet, loin de là, et un angle collatéral de ce type pourrait éclairer bien des choses, tant sur l’histoire de Loup, y es-tu ? que sur la barbarie de cette guerre. Et puis ainsi, les sept nains seraient bien vivants !

Allan : Et maintenant, quel chemin vas-tu emprunter ?
Henri : Le chemin est déjà tracé : Lady R., mon second roman sort le 14 avril 2011. Il s’agit d’une romance médiévale mêlant espionnage, enquête policière et beaucoup d’histoires d’amours, brisées, réussies, contrariées, bref, tout un programme ! Il y aura même une pointe de fantastique, mais chut, je n’en dit pas plus. 600 pages d’action et d’aventure entre Venise, l’Aquitaine d’Aliénor (la mère de Richard Cœur de Lion), Cordoue et les Highlands d’Ecosse, qui ont valu à ce livre d’être primé : il est finaliste du premier prix littéraire Géo et sera publié avec le soutien publicitaire du magazine.
Lady R., Rowena de Windermere est un agent secret de Sa Majesté Richard Cœur de Lion et… c’est encore une femme…
Décidément, tu diras ! Autour d’elle, d’autres femmes graviteront, mais aussi plein d’hommes : des beaux, des félons, des lâches, des laids, le panel complet !
Je décris là un univers tellement vaste que j’en rédige actuellement la suite, qui fera aussi 600 pages.

Puis viendront (si tout va bien) un roman contemporain assez… gai (très joyeux même), puisque l’acteur principal en sera un cimetière (il est écrit et traîne au fond d’un tiroir), un thriller qui bouleverse les codes du genre et enfin, un gros roman de fantasy qui devrait, encore une fois (mais je ne sais pas faire autrement…), briser un peu les règles édifiées par les pères fondateurs, Lewis, Tolkien et autres pionniers ; de quoi occuper mes nuits d’écriture pendant quelques années.

Allan : Comme il est de coutume, je te laisse le mot de la fin.
Henri
: Je dirai seulement que je ne veux pas cantonner Loup, y es-tu ? dans un domaine fantastique, bit-lit like, ou SF. Des personnes qui n’avaient jamais abordé ces genres de littérature l’ont lu deux fois, d’autres qui ne lisaient jamais l’ont dévoré en trois nuits. Voilà pour moi une belle récompense : amener le lecteur dans le monde de l’auteur, qu’il soit celui de la littérature blanche, SFFF, ou autre.
En tout cas, j’ai beaucoup rit et pris de plaisir à écrire Loup, y es-tu ?. Je souhaite qu’il en soit de même à sa lecture.

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