Interview : Grégoire Hervier

Réalisée par :mail
Date :novembre 2006
La télé réalité est omniprésente, pratiquement omnipotente, et c’est ce que dénonce Grégoire dans Scream Test paru en juin dernier chez Au Diable Vauvert. L’auteur revient sur son texte en notre compagnie…

Allan : Avant tout chose et comme il est coutume lors d’une première web-rencontre, peux-tu nous en dire plus sur toi et sur ton parcours ?
Grégoire : J’ai 29 ans, j’ai fait mes études à Bruxelles et je vis en région parisienne, dont je suis originaire. J’ai toujours été passionné par le fantastique et l’horreur sous toutes ses formes : littérature, revues, cinéma. J’avais aussi une véritable envie d’écrire et c’est pourquoi je me suis lancé dans ce qui est devenu Scream Test.

Allan : Maintenant que nous avons fait un peu connaissance, que dirais-tu de nous expliquer quelles raisons t’ont poussé à t’attaquer à la télé-réalité ?
Grégoire : En tant qu’amateur de fantastique, j’avais déjà été choqué par l’arrivée des premiers reality-shows, complètement oubliés aujourd’hui. Je me souviens que dans La Nuit des héros par exemple, on pouvait voir des sortes de docu-fictions qui reprenaient les effets de mise en scène des films d’horreur. Il y avait l’image réaliste, la caméra tenue à l’épaule, le suspense, la musique angoissante. Le tout était censé faire vrai et c’était totalement lamentable. Et puis plus tard, nouveau coup de tonnerre médiatique : le débarquement de la télé-réalité. Là, ce qui m’a choqué, c’est le sadisme que ces émissions fait naître chez le téléspectateur. Sadisme dans l’observation quasi clinique de candidats réduits au rang de rats de laboratoire, sadisme dans le fait de choisir qui sera éliminé et renvoyé brutalement à l’anonymat, sadisme dans la possibilité pour le public de briser les couples qui se forment sous ses yeux (ce qu’il a systématiquement fait, même s’il pouvait y avoir deux gagnants). Cela dit, ce qui m’a véritablement intéressé dans ce sujet, c’est de reprendre la structure narrative des jeux de télé-réalité (nominations entre candidats et éliminations par le public) pour en faire un thriller, voire un slasher. Des jeunes-gens coupés du monde, avec leurs petits conflits et leurs amourettes de vacance, éliminés les uns après les autres jusqu’au dernier, c’est le concept de Loft Story comme celui de Vendredi 13.
Mais il y a aussi quelque chose de grave qui tient de l’essence même de la télé-réalité : c’est le rapport que l’on entretient avec l’imaginaire. Les intrigues de ces jeux ressemblent à des sitcoms et l’on est passé de Premiers baisers à Loana et Jean-Edouard dans la piscine, immédiatement suivi d’une brutale séparation sans véritable explication. Les rapports amoureux de la nouvelle génération risquent de s’en ressentir…

Allan : La première chose qui m’a frappé est l’apposition sur la même page d’une citation de 1984 et du créateur de Big Brother… C’est quand même une comparaison étonnante non ?
Grégoire : Orwell écrivait dans 1984 : « On devait vivre, on vivait, car l’habitude devient instinct, en admettant que tout son était entendu et que, sauf dans l’obscurité, tout mouvement était perçu ». C’était en 1948 et, pendant de nombreuses années, l’idée d’être observé vingt quatre heures sur vingt quatre était considérée comme proprement terrifiante. C’était à la fois la violation de l’intimité et l’aliénation de toute liberté.
Cinquante ans plus tard, John de Mol affirme « si je crée une émission avec dix candidats dans un avion en perdition équipé de neuf parachutes, je sais que je trouverai des candidats ». Autrement dit, certains seraient prêts à tout donner pour avoir le privilège d’être filmés et observés par des téléspectateurs.
C’est ce décalage que je trouve frappant. Et je passe sur le développement de la vidéo-surveillance, à laquelle on ne porte même plus attention. Le pire c’est qu’Orwell, en indiquant « sauf dans l’obscurité », n’avait pas envisagé les caméras infra-rouges qui donnent ces images si croustillantes de télé-réalité.

Allan : Ce qui peut paraître surprenant est la facilité avec laquelle les gens vont accepter et donc participer à cette émission où la vie de jeunes est en jeu… Tu ne crois pas que tu y vas un peu fort ?
Grégoire : Au tout début de Loft Story, on votait contre les candidats. Le principe était de dire : « celui-là, j’l’aime pas » et de payer un SMS pour le faire dégager. Et puis le CSA a décidé que c’était intolérable et depuis, c’est la proposition inverse qui est appliquée : on vote pour « sauver » un candidat. La position du téléspectateur passe du statut de sadique à celui de sauveur.
Dans Scream Test, c’est la vie des candidats qui est en jeu. Le public peut-il rester indifférent ? N’aurait-on pas envie de « sauver » tel candidat si gentil ou telle candidate si touchante ? Et si ce candidat était confronté à un vrai salaud, menteur et calculateur, le laisseriez-vous perdre ?
Au début du roman, les gens ne croient pas au jeu. Après le premier meurtre, ils sont horrifiés. Mais le jeu fait l’effet d’une bombe. Ils réprouvent totalement le principe mais sont quand même curieux de savoir qui sont ces candidats dont la vie est menacée. Après, comme dans n’importe quelle émission de télé-réalité, ils vont développer des préférences selon le caractères des candidats, ou éventuellement leur origine géographique, raciale ou sociale. La police n’arrive toujours pas à arrêter le jeu et, en attendant, le seul moyen de sauver un candidat auquel on s’est attaché est de voter pour lui…

Allan : Tu as fait le choix de dérouler l’action aux Etats-Unis, or la télé réalité a été inventée en Europe : pourquoi ne pas avoir laissé se dérouler l’action sur le vieux continent ; est-ce parce que tu penses que le public français ne pourrait pas se laisser prendre à un tel scénario ?
Grégoire : Non pas du tout, la télé-réalité est un phénomène mondial. Cependant, les pires excès cathodiques se déroulent aux Etats-Unis (quoique le Japon, les Pays-Bas et l’Italie se défendent pas mal aussi). Le roman se déroule à Los Angeles, la ville du monde où il y a le plus d’aspirants stars, ce qui me paraissait bien en rapport avec le thème. Et puis c’était aussi le moyen de faire un thriller à l’américaine, dans un genre plus distancié et emprunt de série B, parfois à la limite de la parodie.
Mais c’est vrai que la télé-réalité vient des Pays-bas et qu’il y a eu de sacrés excès en Europe. Globalement je pense que le public français réagirait de la même façon, peut être avec un sentiment de culpabilité accru et une lecture plus analytique qu’émotionnelle.

Allan : Dans ton roman, les “participants” sont enlevés pour une émission de télé réalité retransmise par le net… Ne penses-tu pas qu’il serait possible de voir ce genre d’émission extrême sur les télévisions standard ? On a déjà vu des émissions bien trash 
Grégoire : C’est sûr qu’il y a des émissions bien trash, notamment celles qui reposent sur l’humiliation des candidats : Boot Camp, Fear Factor dans laquelle il faut manger des araignées et des milles pattes ou se plonger dans un aquarium rempli de boas, des expériences à la limite de la torture qui ne sont que l’adaptation du concept qu’Orwell décrivait avec la chambre 101 : confronter un homme à ses angoisses les plus profondes.
Mais tuer des hommes, ça restera longtemps interdit. Enfin je l’espère. C’était déjà le sujet du Prix du danger en 1982 mais Scream Test n’est pas un roman d’anticipation à proprement parler, c’est un thriller contemporain. Par contre, je sais qu’un condamné à mort américain a demandé à ce que son exécution soit retransmise en direct. Après débat, la demande a été refusée. Mais ce genre de choses arrivera un jour ou l’autre. Que se passera t-il par exemple si Sadam Hussein est effectivement exécuté par pendaison ? Les médias seront-ils capables de s’autocensurer ?

Allan : La critique que tu dresses n’est pas uniquement tournée vers le public qui se prend au jeu mais aussi vis-à-vis de la presse qui n’a aucune éthique… Constat face à l’actualité ?
Grégoire : De même qu’il y a plusieurs télévisions, il y a plusieurs presses dont certaines qui s’embarrassent peu de déontologie et de vérification de l’information. De même que la télé-réalité va prendre des candidats inconnus, les consommer pendant quelques semaines puis les digérer et les oublier, les médias peuvent choisir un homme, l’exposer brutalement et sans considération pour sa réputation, puis l’abandonner sans vergogne. Peu importe si l’on a dit n’importe quoi sur lui, si cette médiatisation subite a brisé sa vie, on passe au sujet suivant.
Et puis il y a aussi cette tendance à dramatiser de façon odieuse et indécente la vie des gens à des fins purement télévisuelles : confronter quelqu’un à ses propres faiblesses, lui rappeler ses malheurs en en rajoutant et en filmant ses réactions. C’est ce que Powell illustre dans Le Voyeur : la scoptophilie, ce besoin maladif d’observer les gens, même lorsque l’on en a pas le droit. Je trouve ces gros plans sur le visage de ces pauvres gens ou sur leurs mains tremblantes bien plus écoeurants qu’Evil Dead ou Massacre à la Tronçonneuse.

Allan : Ton livre est plutôt classé en thriller, et le voici chroniqué sur un
site parlant SF / fantasy et fantastique parce que je suis un optimiste
et que pour moi, ton livre reste pour l’instant de l’anticipation et
j’espère qu’il restera ad vitam de la SF… Cela te gêne-t-il ?
Grégoire : Non, ça ne me gène pas du tout. Je suis aussi cosommateur d’anticipation, de SF et de Fantastique et j’aime encore plus quand les genres se mélangent.
Pour ce qui est du fait que l’idée du roman reste de l’anticipation, c’est ce que je souhaite aussi bien entendu. Cela dit la dernière mode du happy slaping (filmer et retransmettre des agressions gratuites avec son téléphone portable) fait que j’ai du mal à être aussi optimiste.

Allan : Maintenant, vas-tu poursuivre l’aventure Scream Test en racontant ce que deviennent les différents protagonistes de Scream Test ?
Grégoire : Non, je ne crois pas. Cela dit il est amusant de constater que les émissions de télé-réalité comme les slashers sont les genres qui occasionnent le nombre le plus impressionnant de suites : Big Brother 6, Jason X… Pour bien faire, il faudrait un Scream Test 2, écrit en un mois par quelqu’un d’autre et moins bon que l’original (mais avec plus de meurtres et quelques flash backs). Mais j’espère que l’aventure Scream Test se poursuivra encore longtemps et, pourquoi pas, sous d’autres formes…

Allan : As-tu d’autres projets en cours ?
Grégoire : Je débute actuellement une nouveau roman sur un sujet différent et plus orienté anticipation, mais toujours avec un peu d’horreur et d’humour si possible.

Allan : Connaissais-tu Fantastinet et si oui, quel est ton avis sur le site ?
Grégoire : Le site est vraiment impressionnant, à la fois érudit et convivial. Bravo.

Allan : Que peut-on te souhaiter ?
Grégoire : Une carrière de romancier un peu plus longue que la carrière « artistique » des candidats de télé-réalité.

Allan : Le mot de la fin sera :
Grégoire : Longue vie à Fantastinet et Vive l’Imaginaire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *