Interview : Michelle Blessemaille

Réalisée par :mail
Date :septembre 2004
Les Editions Nuit d’Avril dont l’existence est toute récente ont décidé de confier leurs illustrations à Michelle Blessemaille qui a accepté de répondre à nos quelques questions…

Allan : Bonjour Michelle et tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à quelques unes de nos questions. Pour les visiteurs qui ne te connaîtrais pas, peux-tu nous parler un peu de toi et notamment du parcours qui t’ a mené jusqu’aux Editions Nuit d’Avril pour lesquels tu réalises les couvertures.
Michelle : Aussi loin qu’il m’en souvienne, le livre a toujours été au cŒur de ma vie. Il m’a accompagné au long d’une enfance solitaire, m’a soutenu durant une adolescence troublée, m’a sauvé plus d’une fois ensuite. J’avoue une forte dépendance et ne peux me déplacer sans un livre dans mon sac! Leurs auteurs sont des Amis ce qui me fait dire que j’ai plus d’amis disparus que de vivants. Virginia Woolf, Stefan Zweig, Thomas Mann, Julien Green, Ionesco sont parmi d’autres ceux auxquels je voue une grande admiration. Un tel amour pour la lecture devait inéluctablement dériver sur l’écriture. J’ai écrit un roman (une horreur!!) et une cinquantaine de nouvelles fantastiques. Celles-ci m’avaient valu un certain nombre d’encouragements mais à l’époque, l’édition française jugeait la nouvelle peu commerciale et le courant fantastique seulement anglo-saxon! Je m’orientais alors vers le journalisme en free lance, c’était au temps béni ou il était encore relativement facile de travailler avec des revues indépendantes. Cela n’assurait pas toutefois les fins de mois, et je menais cette activité en parallèle avec une activité professionnelle, c’est hélas toujours le cas aujourd’hui.
Il y a 5 ans, à la suite d’une opération, je restais clouée chez moi pendant de longues semaines. Je profitais de cette arrêt forcé pour m’initier à Photoshop et comme j’avais constitué une photothèque de quelques milliers d’images au long de mes nombreux voyages, je décidais de me lancer dans l’art du photomontage.

Allan : Comment s’est déroulé ton premier contact avec les Editions Nuit d’Avril et comment fait-on pour devenir l’illustratrice attitrée d’une maison d’éditions ?
Michelle : En fait, mon art est plus connu aux US, au Canada et en Grande Bretagne qu’en France. Alors que dans les pays anglo-saxons mes photos étaient publiées dans des revues, je ne trouvais presque aucun écho en France. La seule exception dans le milieu de l’édition était le DA de chez XO avec lequel j’ai eu un excellent contact. Malheureusement, XO n’a encore aucune collection fantastique! Aussi ai-je suivi le parcours classique: recensement de toutes les maisons d’édition sur internet et envoi d’un mail de présentation avec l’URL de mon site.
Dans ce recensement j’avais relevé les Editions Nuit d’Avril, spécialisée dans le style fantastique et gothique et je m’étais dit, si eux ne veulent pas de moi, je n’ai plus rien à espérer dans ce pays!

Quelques jours plus tard je recevais un mail de louanges de Nathalie Aknin. Puis ce fut un mail de Franck Guilbert et le courant est passé! Nous avons beaucoup de points communs: les références littéraires, musicales, une éthique certaine également et la conviction que l’édition indépendante doit continuer à exister loin des diktats des grands groupes. Je lui sais particulièrement gré de m’avoir donné ma chance. Et puis, c’est un auteur de grand talent, le 3ème volume de sa trilogie l’a prouvé!
J’aime aussi particulièrement la communauté qu’il a su créer: j’ai découvert David Gibert, Mia Cage, Fabrice et Nicolas (je n’ai pas encore eu le temps de leur écrire tout le bien que je pensais de leur livre!) Tous ces auteurs ont un vrai Talent, et nous partageons le même sens de la vie, le même humour et surtout cette auto-dérision, seul remède contre la bêtise, la suffisance et la médiocrité ambiante.

Allan : De quelle façon t’y prends tu pour appréhender la couverture : lis tu le livre, un résumé ; réponds tu à un “cahier des charges” de l’éditeur ou de l’auteur ? Bref, peux tu nous donner le modus operanti de votre travail ?
Michelle : A ce jour c’est encore très simple: Franck et les auteurs disposent d’un certain nombre de mes compositions et ils choisissent celle qui leur convient. Parfois, Franck me demande de modifier les couleurs et le format pour respecter l’identité visuelle de “Nuit d’Avril”.
Christophe : Les illustrations que tu as fourni à nuits d’avril n’ont pas été au départ créé pour ce but, par contre t’arrive t’il d’être inspiré par un livre qui t’a particulièrement emballé
Michelle :
J’ai rencontré Nuit D’Avril par le plus grand des hasards, sur Internet.
Je cherchais à faire connaître mes créations Oui, je lis beaucoup, enfin pas autant que je le voudrais car les jours sont toujours trop courts!
Parmi les livres qui m’ont particulièrement inspiré, je citerai “Le tour d’écrou” d’Henry James, “Mort à Venise” de Thomas Mann, “L’autre” de Julien Green.Les héros et héroïnes de ces ouvrages se révèlent particulièrement émouvants, leur destin de souffrances est inéluctable comme leur quête d’absolu est vouée à l’échec.
apprécie un style narratif ou tout est suggéré plutôt qu’exprimé en des termes crus.. et creux. Mais les films m’inspirent aussi beaucoup, ceux de Visconti, de Murnau, de Herzog, par exemple. Tu sais, la réalité n’est pas ce que l’on voit mais plutôt ce que l’on devine. Il faut je crois avoir tous les sens en constant éveil pour voir les failles et les lézardes de ce qui apparaît comme une certaine réalité mais n’est qu’un leurre. Je déplore à notre époque le minimalisme des choses, leur aspect crû et bêtifiant. Bon peuple, ne réfléchissez pas, trusts internationaux et gouvernements de toutes tendances le font pour vous! Je déteste cela, car il me semble que nous devons évoluer au sens positif et humaniste (au vrai sens du terme). Or nous ne cessons de régresser et notre comportement relève de la pire sauvagerie: j’ai en tête ces millions d’animaux sacrifiés dans des conditions atroces, c’est inacceptable!

Allan : La plupart de tes réalisations (puis-je dire la totalité) sont riches d’une connotation religieuse ou fantastique. Qu’est ce qui t’attire dans ces domaines ?
Michelle : Il y a quelques années, ma candidature dans une grande société a été refusée. Le psy de service avait deviné en moi une mystique ou une Miss Tic, je n’en sais toujours rien. En réalité je suis fascinée par l’invisible, par toutes ces forces qui gouvernent les hommes les menant à leur apogée ou à leur destruction. Ainsi la religion et les autres dimensions, sources de croyances universelles et immémoriales. C’est extraordinaire cette puissance et puis ne dit-on pas qu’il n’y a pas de fumée sans feu?… Il y a encore peu, lutins, farfadets, elfes et trolls peuplaient nos campagnes. Ils ont aujourd’hui disparu… semble-t-il. Je suis convaincue qu’ils existent encore mais qu’à leur corps défendant, certains ont dû se réfugier autre part, dans les ordinateurs par exemple… Le mystère est tout autour de nous, il suffit de laisser ses sens éveillés et surtout de rester humble pour vivre des expériences formidables.

Allan : Le choix des couleurs est lui aussi primordial puisque quand on regarde tes Œuvres on est souvent surpris par l’opposition entre l’atmosphère sombre et certaines couleurs plus éclatantes” : pourquoi ce choix ?
Michelle : Je n’ai pas l’impression d’un choix, du moins d’un choix conscient … En fait j’ai une technique de travail un peu particulière. Je scanne une diapositive choisie en fonction de l’humeur du moment puis en découpe les détails. Et là, je laisse mon inconscient s’exprimer… Je suis tout à fait incapable de prédire à quoi ressemblera l’image originale une fois terminée. Il m’est arrivée parfois d’essayer d’exprimer des visions très claires dans mon esprit, mais les résultats furent pitoyables.
L’opposition que tu relèves dans les couleurs traduit sans doute ma perception assez manichéenne des choses. Une de mes dernières compositions “l’excommunication” est elle résolument sombre car dans l’événement que je vivais, le mal avait définitivement vaincu…
Les couleurs éclatantes c’est un peu la force qu’il faut conserver pour se battre contre l’obscurantisme, pour faire changer le cours des événements, l’espoir qui existe tant qu’un souffle de vie nous anime encore.

Christophe : Toi qui commence à avoir de l’expérience dans l’illustration, quelles sont pour toi les qualités indispensables d’une bonne illustratrice?
Michelle :
Je n’ai certainement pas l’arrogance de me considérer comme une bonne illustratrice, en fait je ne trouve pas d’autres artistes pour exprimer ce que j’ai dans la tête. Au niveau des couleurs, des personnages par exemple, c’est la raison pour laquelle je me suis lancée dans l’illustration. Maintenant je bave d’envie devant les créations de Sandrine Gestin ou de Nicolaz Le Corre ou encore celles d’Elian Black’Mor (la liste n’est pas du tout exhaustive)!!! Ces illustrateurs sont pour moi des Dieux et je donnerai beaucoup pour avoir une once de leur talent
Non, sérieusement, je rêve de pouvoir dessiner comme ils le font et de peindre aussi … Je compte profiter de l’achat d’une maison qui sera concrétisé d’ici quelques semaines pour convertir un garage inutile en atelier de peinture ou de sculpture ou de verrerie… En fait je suis fascinée par ceux qui donnent corps à leurs inspiration… Moi je ne fais qu’assembler, mais si un jour je pouvais réaliser la sépulture de Raspail qui demeure pour moi un des plus grands chef d’Œuvre car elle VIT je crois que.. je ne sais pas .. là peut être mériterai-je le titre d’Artiste au vrai sens du terme!!!
Mais pour revenir à ta question, je ne sais pas. Je me retrouve complètement dans les illustrateurs que je t’ai cités, pour moi ce sont les meilleurs car je suis très réceptive à leur style. Maintenant je peux concevoir, que d’autres personnes soient conquises par des illustrateurs qui pour moi n’en sont pas.Je pense que tout est lié à notre culture, à la culture non seulement que l’on nous donne mais également à celle que nous avons ancrée en nous. Sans cela comment expliquerais-tu que le son de la cornemuse me tire des larmes alors que celui du tam-tam me laisse de bois? C’est tout l’intérêt à mon sens d’appartenir à des cultures différentes et de cultiver ces différences afin de ne pas tomber dans une sorte de melting-pot US tout gris et sans intérêt!

Christophe : On a vu que tu aimes plutôt les illustrations gothiques, cependant, t’arrive t’il de créer des Œuvres d’un autre genre?
Michelle :
Oui, bien sur! Dans ce pays on se plaît à t’étiqueter, à t’isoler dans des petites boîtes, c’est profondément réducteur et dénué de tout intérêt. J’explore d’autres voies ainsi celles des visions fantastiques et absurdes par exemple, mais j’aime aussi à fondre règnes minéral et végétal dans des compositions plus abstraites et parfois plus colorées ! Ma dernière galerie qui sera en ligne d’ici quelques jours en présente des exemples. Par ailleurs ma collaboration avec les auteurs de Nuit d’Avril est particulièrement motivante dans le sens où les sensibilités sont différentes et qu’il m’appartient de les révéler au mieux. J’avoue être particulièrement fière de « The haunted lighthouse » qui est la couverture du livre d’Arnaud Prieur, « Les songes-creux ». Arnaud m’avait envoyé quelques extraits et leur lecture m’a plongée dans trois semaines d’horreur. En fait j’ai été littéralement conquise par le style de cet auteur et j’ai eu peur de ne pas pouvoir être à la hauteur. Trois semaines durant, mon inspiration s’est tarie. Il n’y avait plus rien, le néant absolu, la page blanche de l’écrivain était devenue l’écran vide de Photoshop. Et puis je me suis souvenue d’une idée que m’avait soufflée Franck Guilbert, et d’un seul coup tout s’est éclairci. En quelques heures je présentais la maquette à Arnaud qui l’acceptait. Quelques semaines après, j’achevais la lecture délicieuse des Songes-creux et je sus alors que j’avais saisi l’âme de ce remarquable ouvrage !

Allan : tu viens de refaire ton site internet, exposant un bon nombre de réalisations ; n’as-tu pas peur du piratage de tes travaux ? Qu’est ce qui te pousse à exposer ainsi ?
Michelle : Marie O’Regan ma webmaster a protégé mes compositions. Le click droit déclenche (normalement) un message et une interdiction de copier. Cela étant je sais que ce filtre peut être détourné. Mais dans ce cas, les pirates ne trouveraient qu’une composition en format jpeg, loin, très loin de la qualité de la composition originale. Aussi, à moins d’un usage pour fond d’écran, une utilisation professionnelle n’est pas envisageable.
Pour le reste, mon back ground juridique ainsi que ma nature procédurière font le reste!!! Et c’est d’ailleurs paradoxal, mais on peut gagner plus en dommages et intérêts que lors d’une vente classique!!.

Ce site n’est qu’une modeste vitrine de mes compositions. Cela permet aux éditeurs, du moins ceux qui acceptent les sollicitations par mail d’avoir une idée assez précise de mes travaux.
En fait, pénétrer ce milieu devient assez difficile notamment aux US ou de plus en plus d’éditeurs exigent que tu sois représenté par un agent!!

Allan : Pourquoi ne pas avoir réalisé ce site toi même? Michelle : Par manque de connaissances, de temps et d’un matériel suffisamment puissant. A l’origine, mon premier site avait été conçu par Serge Clapa, un artiste génial, un grand ami aussi, malheureusement disparu en mars dernier. Il m’a fallu trouver une solution de remplacement dans l’urgence car le site allait disparaître.
Je me suis alors rapprochée de Marie O’Regan qui m’avait proposé d’illustrer un numéro de la British Fantasy Society. La BFS est une association présidée par Ramsay Campbell dont le but est de promouvoir la littérature fantastique. Elle m’a alors proposé ses services. Marie O’Regan est avant tout auteur de nouvelles fantastiques, elle a fondé avec Paul Kane “Elastic Press” une maison d’édition indépendante spécialisée dans la littérature fantastique.

Allan : t’arrive-t-il de faire des expositions dans des galeries et si oui, y en a-t-il de prévue à court terme ?
Michelle : J’ai été contactée à différentes reprises, Georges le patron du feu “Comte Dracula” haut lieu de la culture gothique parisienne me l’avait demandé avec insistance. Je considère que c’est très prématuré… Mais je n’écarte pas l’idée, un jour peut-être… C’est promis, tu seras le premier informé!.

Allan : Quels projets as-tu en cours actuellement ?
Michelle : J’ai beaucoup de contacts à l’étranger notamment: un projet d’illustration pour des contes en Italie, un partenariat avec un éditeur canadien, un autre avec un américain et puis en France cette fois, une série d’illustrations sur les fées et les anges. Mais tout cela est très très long à se mettre en place et il faut savoir être patiente, ce qui n’est pas ma qualité première!
Christophe : Toi qui est entourée d’écrivains, as-tu comme projet à plus ou moins long terme de sortir ton propre roman, celui-ci complétant tes illustrations?
Michelle :
C’est effectivement un très vieux rêve, j’ajouterai même que c’est le seul objectif 2005 que je n’ai pas atteint !!! J’aimerai dans un premier temps éditer un livre de quelques’unes de mes photos accompagnées pour chacune d’elle d’un texte d’ambiance. Mais ce type d’ouvrage est relativement cher à produire, et les éditeurs ne se précipitent pas ! Sans cela j’ai commis il y a quelques années un recueil de nouvelles qui m’avait valu quelques encouragements. J’envisage de me remettre sérieusement à l’écriture mais pas de m’atteler à un roman ! J’ai beaucoup d’admiration pour Emmanuelle Maia et Fabrice Nicolas, auteurs chez Nuit d’Avril qui au fil de centaines de pages savent monter une histoire et tenir en haleine les lecteurs. J’en suis incapable, comme si les détails me fuyaient ou inversement, je ne sais pas, comme si l’essentiel seule m’obsédait ce qui est d’ailleurs vrai ! !
Enfin je t’accorderai l’exclusivité dès que mon premier livre sortira.

Allan : Que peut-on te souhaiter ?
Michelle : Un long partenariat avec “Nuit d’Avril”, la réussite des projets en cours et l’achat d’une maison à la campagne avec un grand jardin pour mes chats (nous ne supportons plus la vie parisienne ).

Allan : Tu as pris contact avec nous ; comment as-tu connu notre site et qu’en as-tu pensé ?
Michelle : C’est sur les conseils de Franck Guilbert que je me suis rendue sur ton site et je l’ai trouvé particulièrement intéressant. Il est riche en informations, complet, c’est LA référence pour les amateurs de fantastique. Si j’avais une suggestion, ce serait de renforcer les liens avec d’autres sites étrangers traitant du même thème. Sans cela ne change rien, j’adore!

Allan : Mot de la fin
Michelle : Faim, traduction de Mrrriaouuuu, poussées à l’unisson par mes chats qui viennent d’envahir le clavier.

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