Interview : Thomas Hervet

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Réalisée par :mail
Date :septembre 2006
Libera Me est un roman très noir, nous vous proposons de rencontrer son auteur…

Allan : Alors Thomas, à toi de jouer pour cette première question… Dis nous tout sur toi, absolument tout !
Thomas : Rude, comme question. Qui je suis ? Euh… un auteur… né fin 79, dans le 92, où j’ai vécu mes onze premières années, avant d’émigrer vers la vallée de Saint-Rèmy (j’insiste sur l’accent). C’est là que je commets mes premiers textes, et où j’habite toujours – en espérant que cela change. Quoi d’autre ? Mmmmh, là il est deux heures du matin passées, je viens de pondre 9000 signes, je ne sais plus trop où est mon lit. Ouais, cinquante centimètres à ma droite. Même si je le rejoindrais bien. J’ai commencé à écrire au fond d’une salle de cours, au collège, une salle de math où je crevais d’ennui. Je n’ai jamais été un fondu de sciences, même si ça m’a toujours intrigué. Quant à savoir pourquoi j’écris, il faudrait me mettre en thérapie. Pas demain la veille… Le jour suivant ma dernière épreuve du baccalauréat 99 un éditeur – Nestiveqnen – me contacte pour publier mon premier roman, bouclé depuis 98 – nous sommes à la « veille » d’un nouveau millénaire, à l’aube des vacances scolaires. Depuis… bah je jongle entre de multiples univers, qui ont une fâcheuse tendance à se perdre les uns dans les autres.
Euh, ouais, les études littéraires m’ont faits de l’Œil.
Malgré un Bac technique – un truc à propos de commerce et de science du tertiaire – j’échoue deux ans sur les bancs de la Sorbonne. Philosophie puis Histoire, mais là je m’égare très vite et prend le large. Mais, ça, c’est une autre histoire. Et il se fait tard.

Allan : Comment s’est passé ton retour du salon de Vendôme et quel souvenir en gardes-tu ?
Thomas : Un très bon moment, vraiment. Une de ces conventions où il est possible de discuter, partager des opinions, des expériences, des rencontres, comme rarement avant je n’avais pu le faire. Malgré la chaleur et le vin rouge, d’implacables adversaires, j’ai passé une après-midi, ainsi qu’une fin de mâtinée, grandioses ! Pour de vrai, j’insiste un peu bêtement, mais j’ai pu conseiller une acheteuse sur mon livre ! A savoir s’il était conseillé pour un ado ou non… chose très rare, surtout que l’entretien a bien duré dix minutes… Sans même évoquer les artistes de tous les horizons, le décor – qu’un ami a bien voulu nous dévoiler – etc., etc. Franchement une belle réunion.
Hein, le retour ?
C’est tout autre chose. Un enfer de six heures pour regagner mes bois, rien en comparaison des souvenirs.

Allan : Es-tu friand de ce genre d’évènements et quel est l’intérêt à tes yeux ?
Thomas : Bah si on peut s’ouvrir à d’autres formes de conte et à autant de motivation à les diffuser (clin d’Œil à la Librairie Faeries, qui m’a invité à Vendôme), pourquoi chercher d’autres intérêts ? Vendre, peut-être ? Passer un bon moment ? Franchement je ne vois pas…

Allan : 26 ans, n’est pas un peu jeune pour écrire ? Il existe des métiers plus sérieux non ?
Thomas : Alors je ris de bon cŒur ! J’ai commencé à écrire l’année de mes 14 ans, et cette dépendance ne risque pas de me lâcher. De là à en faire un métier, permettez, mais je me gausse. En ce qui me concerne, en tout cas. Pour survivre je suis de jour un manutentionnaire occupé, qui bosse pour Asmodée Editions. Faut bien vivre, après tout. Je connais peu de personnes qui paient leurs factures à la grâce de leur plume – et plus encore qui en vivent ! Surtout que le travail me motive à écrire, à peu près trois heures par nuit. Au sortir de mon stock je suis assez tendu pour pondre une nouvelle. Au chômage l’inspiration me manquait cruellement… comme quoi… si seulement le temps pouvait se rallonger une fois la nuit tombée… je m’égare, là…

Allan : Et en plus tu choisis des littératures qui ne t’offrent que peu de visibilités et ne doivent pas être suffisante pour se sustenter… Est-ce un problème pour toi ou au contraire cela te permet-il d’être plus libre dans tes écrits ?
Thomas : Euh, joker ?
Oui, bon, j’avoue : le fantastique, ou la Fantasy, à moins qu’uchronie ne convienne, ouvre plus de champ de possibilité que la littérature générale. Je sais, ça ne veut rien dire, mais toujours est-il que je me suis essayé à la description du quotidien, sans une once d’irréel. Et là, rien à faire : si au bout de 10 000 signes il n’y a pas un dragon pour s’accouder au zinc d’un comptoir, commander un whisky et se lamenter, je me lasse. Ou alors un gobelin, un troll, que sais-je encore…
Après j’abuse peut-être un peu, mais j’ai du mal à concevoir une histoire sans une touche d’absurde – appelons cela magie, décalage, c’est toujours la même chose, un morceau de banalité qui saute. Même s’il est évident que la littérature de l’imaginaire – et le livre en général ? – se porte mal, je n’écris pas pour les thunes. Quelque part j’ai même horreur d’en garnir mon compte en banque. Surtout que ça ne m’arrive pas souvent.

Allan : Tu admets à ce que j’ai pu lire être un aficionados de notre ami Roland C. Wagner… Qu’a-t-il de particulier pour justifier cet engouement ?
Thomas : Là, tu t’emportes (rires). Oui, j’aime beaucoup ce que fait Wagner, surtout depuis que j’ai lu La Sinsé gravite au 21, mais au même titre que beaucoup d’autres auteurs. Ce qui m’intéresse dans ses écrits ? Eh ben… euh… le ton, les mises en scène, tout le toutim. Bref, tout ce que j’aime dans un bouquin ! Wagner, comme tant d’autres, m’a enseigné un petit quelque chose, une astuce, un levier, qui fait prendre la sauce d’un texte. Ceci dit j’aime bien le bonhomme, va savoir pourquoi, c’est comme ça.

Allan : Ca doit être sympa de pouvoir discuter avec un de ses auteurs fétiches de collègue à collègue, non ?
Thomas : Ah, ça, je ne dis pas non. Surtout que mes « auteurs fétiches » sont nombreux et, par chance, sont autant d’amis et de connaissances ! La liste en serait trop longue, mais une chose est certaine : j’ai rarement appris autant qu’à leur côté. Sauf en les lisant (rires). C’est vrai que je me suis retrouvé parachuté au beau milieu d’eux avant mes vingt piges, avec du lait derrière les oreilles, pour ainsi dire ! Et depuis je baigne dedans, ce petit monde à part… Mais ce serait trop long à décrire…

Allan : Parlons maintenant de Libera Me… Comment définirais-tu ton cycle ?
Thomas : Bordélique !
J’étais, en classe de première, parti sur une idée nouvelle – tout juste la troisième. Lorsque j’achevai le premier chapitre d’un roman je pris les choses à bras le corps. Trois mois plus tard j’apposais le mot « fin », sans savoir qu’il ne s’agissait que d’un premier tome ! L’idée d’une trilogie m’est venue à la fac, entre l’espace fumeur nord et l’espace fumeur sud, en lieu et place d’un cours d’épistémologie. Je l’ai proposée à Chrystelle et Jean-Paul de Nesti, qui ont accepté le concept… après que Ze Boss se soit assuré que le cycle avait un début et une fin.
Hélas il m’aura fallut six ans pour le second tome (panne d’inspi et impondérables du réel obligent), rejoindre les deux bouts de l’histoire demandait du temps et de la patience – je n’ai rempli aucune de ces deux conditions. Sauf sur le dernier tome, pondu en huit mois à peine, un véritable miracle ! Il faut donc avouer que l’ensemble manque encore d’un chouillat de cohésion, d’où, pour le moment : bordélique. Et féerique. Un poil gore, aussi. A bien y réfléchir je n’arrive pas à trouver un qualificatif qui me convienne. Universel sonne trop pompeux, pas assez vrai, et, après tout, ne suis-je pas la pire personne pour en parler ?

Allan : Ton avertissement en début de livre sur l’improbabilité de rencontres des protagonistes m’a beaucoup plu… Tu avais peur d’être jugé sur une Œuvre “imaginaire” à cause d’incohérence que peu auraient relevés ? Ce qui m’amène à te demander si les auteurs de littératures Fantasy, fantastique ou SF doivent se plier à plus de rigueur ?
Thomas : Non, pas du tout ! (rires). Je trouvais juste normal de prévenir les lecteurs. Il s’agissait simplement d’une pancarte sur laquelle est inscrite : « oh, bien sûr que c’est du chiqué ! Et alors ? » Puis, en amoureux d’histoire et en ennemi des dates apprises par cŒur, il était légitime de rendre « un petit hommage supplémentaire » à ces figures du passé dont j’abusais pleinement, non ? Mais il reste des gens pour croire que le mot « encor » est une faute d’impression, ou pour me signaler la date de construction du Sacré-cŒur, de l’apparition des dirigeables… et dire que je place volontiers et ouvertement la révolution russe et la prise de l’Ethiopie par Mussolini la même décennie…
Pour ce qui est de la rigueur, qu’elle aille en enfer.
Chaque auteur fait ce que bon lui semble ; qu’il en aille autrement me ferait mal. Perso je vais là où les images que je ressasse sans cesse me mènent. Si Lewis Carroll avait attendu pour rédiger les aventures d’Alice que le réel les lui dicte, il n’aurait jamais rien écrit. Et pourtant, mis à part les contes de fées les plus improbables, rien n’est plus déjanté !

Allan : Dans ce premier volume, nous découvrons Lacenaire… Il est un peu torturé comme cas non ?
Thomas : Je ne suis pas sûr que Lacenaire soit un « torturé ». C’est juste un mec qui se vautre dans ses plaintes et ses faux malheurs, qui ne supporte pas l’échec et que le changement répugne. Et même s’il ne supporte pas la crasse, il s’y roule volontiers quand il s’agit de préserver son quotidien misérable. Il se veut tourmenté, victime, mais il ne l’est pas ; le premier tome durant il prend cette leçon en plaine face, et réagit violemment. Souvent cette violence lui est reprochée par les lecteurs, qui ne la comprennent pas ; il s’agit du réflexe d’un flemmard qui voudrait bien qu’on lui foute la paix.
Oui, quelque part c’est un névrosé, qui ne peut pas s’empêcher de se recroqueviller dans sa coquille. Dès qu’il doit faire face il ne le peut que dans le meurtre. Même si sa « bête », comme il l’appelle lui-même, n’est pas tout à fait une psychose… Par la suite il l’apprend. Tardivement, certes, mais juste à temps pour s’en servir (spoiler, quand tu nous tiens !).

Allan : En lisant Jours de Colère, et la destruction de la Féerie en France par l’Eglise, je n’ai pu m’empêcher de penser au sort réservé au druidisme… Est-ce normal docteur ?
Thomas : Tiens, c’est drôle, je n’avais pas fais le rapprochement. Mais pourquoi pas, après tout ? A l’époque de la rédaction de Jours de Colère j’avais tendance à considérer les dogmes, quels qu’ils soient, comme des ennemis. Depuis j’ai mûri (enfin j’espère), et mon avis n’a fait, lui, que s’adoucir. On peut facilement faire le parallèle : « au bûcher le culte d’à côté – ou d’avant –, à la potence ces fées qui nient par leur seule essence qu’un dieu puisse être seul créateur ». C’est un peu la même idée, finalement. L’idée d’employer l’Inquisition, elle, est venue spontanément : j’avais besoin d’un pion aux consonances malsaines, obtus et capable d’un fanatisme presque total. Quoi de mieux alors que cette institution et sa sale réputation ? (rires)

Allan : Ton écrit est plutôt noir, tu n’as pas peur d’”effrayer” certains lecteurs ?
Thomas : Ha, oui, ça. Voilà qui est un peu délicat, car personnel. Mais faisons une exception. Ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas tout à fait un « gai luron », même si je parais un peu taré, capable de dire et faire à peu près n’importe quoi, et au possible au pire moment. Mes histoires reflètent cet état d’esprit, du moins je l’espère : vaguement à côté de la plaque, mais de préférence le plus sombre possible. C’est un travers, une griffe, une façon d’envisager les intrigues – par le pire. Quant à savoir si cela effraie qui que ce soit, oui, j’en suis persuadé : ma grand-mère maternelle n’a de cesse de m’interroger à ce propos, afin que je la rassure. L’aspect négatif de la chose est, qu’effectivement, cette noirceur doit rebuter certains lecteurs, qui ne reviendront pas voir si je me tente à plus de fraîcheur.
Et je crois bien qu’ils ont raison.

Allan : J’ai oui dire que le second tome serait pour bientôt ? Une rumeur fondée ?
Thomas : Nous verrons ! Le bébé est dans le ventre de sa maman ; il est énorme, boursouflé et en pleine gestation ! Beaucoup trop imposant pour une mise à bas classique, il faut y aller à la césarienne. C’est-à-dire qu’il va falloir élaguer, unir, retravailler et y mettre des sucs gastriques en sus des tripes. Ce second tome est véritablement un enfer, aussi sa parution ne devrait pas être pour demain, mais je n’en désespère pas pour autant : plus tard il sera disposé dans les rayons (pas trop tout de même, je ne suis pas d’une grande patience), mieux il sera !

Allan : Et pour quand est l’heureux évènement ?
Thomas : Quand Maab nous aura signé sa décharge. Et le syndic des dragons aussi.

Allan : Quels sont tes projets hors romans : je crois savoir que tu participes aussi entre autres à des anthologies ?
Thomas : Yep ! Le Crépuscule des Loups, plus précisément. Si tout va bien je devrais y apparaître brièvement, avec Tequila Sunrise, une nouvelle pondue durant une canicule à s’en fendre le crâne sur les murs – j’ai horreur de la chaleur, au-delà de vingt-cinq degrés j’enrage. Il s’agit d’une anthologie prévue en 2007, chez Cheminements. Et dirigée, initiée, par Charlotte Bousquet, ce qui n’est pas rien. On pourra y trouver Nicolas Cluzeau, l’un de mes Grands Maîtres, Yannick Peignard, et tout plein d’autres tout aussi bons. Désolé, je n’ai, passée la minuit, plus vraiment de mémoire. Voilà une façon de militer – ici en faveur de lé réintroduction du loup en France – qui me va : écrire.
Sinon je devrais obtenir un espace dans un Lanfeust Mag, un jour, pour y lancer les prémisses d’un univers de Fantasy aux contours encore nébuleux. C’est dans les tiroirs mais encore en retravaille. Ce seront, dans le meilleur des mondes, mes premières publications depuis Jours de Colère (gloups).

Allan : Nous connaissais-tu avant notre rencontre à Vendôme et, si oui, que penses-tu de notre site ?
Thomas : Je plaide coupable, Votre Honneur : non. Enfin, si, de nom. Depuis notre rencontre je passe sur le site, lis ce qu’on y dit, apprécie les avis des gens. De loin je parcoure le forum, durant mes pauses. Ce que j’en pense ? Très instructif, ça c’est sûr !

Allan : Que peut-on te souhaiter ?
Thomas : Des publications, la richesse, beaucoup de vin, pas mal de bonheur, du tabac mais pas de cancer, jamais « bon anniversaire », une bonne semaine, une bonne nuit – il serait temps –, toujours plus d’inspiration – parfois ça peine –, une longue vie à Titou mon chat, toujours plus de délires.
Tout ça, quoi.

Allan : Le mot de la fin sera :
Thomas : Kiwi. Pourquoi Kiwi ? Parce que, comparé à son compatriote l’ornithorynque, le kiwi est un oiseau simple, sans prétention. On fait peu attention à lui : ce n’est, finalement, qu’un oiseau incapable de voler, très petit et rondouillard. Son bec, long et effilé, est capable d’abîmer les mains qui voudraient s’en saisir. En plus de cela, à l’abri des sous-bois australiens, son environnement, sa course est aussi imprévisible que vive ! C’est une espèce menacée, pour sûr, mais qui ne manque pas de panache. Si il ne paie pas de mine, son originalité – vous en connaissez beaucoup, vous, des piafs qui ne ressemblent à rien ? – vaut tous les détours du monde. Certains vous diraient volontiers qu’il est vulgaire, le kiwi, mais ne vous y trompez pas : il est tel un dodo, insolite et inimitable. S’il est comestible ? Pour tout l’or du globe je n’irais pas m’essayer à en manger la chair. D’autres prétendent qu’un kiwi lancé à grande vitesse contre un mur explose. Il m’est d’avis que ce n’est qu’une légende urbaine : n’importe quel oiseau catapulté contre du béton craque, voilà tout.
Kiwi, donc.

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