La Cit

Avant de commencer la lecture, feuilletez donc le livre. Une chose est flagrante : c’est une chose hétéroclite, divers textes sur un même sujet, différentes typographies pour marquer la différence, une mise en page travaillée à l’extrême, des points de vue différent sur la cité d’Ambregris.
Un coup d’oeil au sommaire, et les “annexes” se retrouvent plus nombreuses que le texte lui-même. C’est un OLNI, Objet Littéraire Non Identifiable, mêlant le texte, les illustrations, et une mythologie. Une mystique, peut-être ?

Pour ce qui est du texte lui-même, si on peut oser dire une chose pareille, “Dardin, amoureux” a été nommé au Theodore Sturgeon Memorial Award et “La transformation de Martin Lac” a reçu le Prix World Fantasy en 2000. Récompense fort justifiée pour ces morceaux de poésies cruelles.

Ambregris (dont je trouve que le nom manque un peu d’originalité) est une ville absolument baroque, digne d’un univers de fantasy, tropicale, se développant entre une obsession pour les champignons et une autre pour les calmars. L’univers très complexe d’Ambregris affleure constamment dans les textes, mais peut laisser une frustration : en savoir d’avantage sur les Chapeaux Gris / Champigniens, par exemple, et d’où vient cette osmose qui apparaît dans beaucoup de textes, alors qu’il est aussi question de traumatisme avec le fameux Silence. En cela, la nouvelle “Guide Hoegbotton de l’Ambregris des Premiers Temps” apporte des explications, un éclairage, mais pose plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

Il est évident que les fameuses “annexes” font partie intégrante du livre. Elles sont une succession hétéroclite de notes, de reproductions d’étude, de tranches de vie, qui apportent encore des éclairages nouveaux, mais qui peuvent laisser dubitatif. “Apprendre à quitter la chair” semble ainsi projeter la cité d’Ambregris dans ce qui semble être un futur par rapport aux premiers textes, et qui pourrait être une distortion de notre présent.

J’ai pourtant été énervée par “L’étrange cas de X”, nouvelle qui semble partiellement autobiographique sans l’être (l’auteur a démenti, heureusement pour sa potentielle mégalomanie). Cette manière de parler des détails de la création de l’univers d’Ambregris sans pour autant la mettre en scène est assez irritante.

L’écriture de Jeff Vandermeer est d’une douceur quasi douloureuse. La cruauté du monde perce à travers les textes, et le lecteur est guidé au sein des névroses des différents personnages. Jeff Vandermeer mélange le texte et le paratexte imaginaire pour nous faire entrer dans son univers, ce qui est très étrange lorsqu’on s’attend à un roman, mais donne un charme d’encyclopédie parfois légère à l’ensemble. Lisez donc la bibliographie de l’essai sur “le Calmar royal” (presque plus longue que l’essai lui-même), le rire est assuré, l’opuscule lui-même étant franchement comique.
L’art est dans le détail.

(Note : il semblerait que les libraires ne classe pas cet ouvrage parmi les littératures de l’imaginaire, mais en littérature générale)

[octobre 2007]


Il était une fois, sur les rives de la rivière Moth, une cité fantastique du nom d’Ambregris qui entretenait une troublante ressemblance avec le monde que vous pensez connaître.
Bâtie avec le sang de ses premiers habitants, et marquée pour des siècles par les répercutions de cette lutte, Ambregris est devenue une métropole d’une cruelle beauté – refuge pour les peintres et les voleurs, les compositeurs et les meurtriers? Vous y croiserez des Saints Vivants, des écrivains fous, de médiocres artistes se transformant soudain en génies, des calmars géants intelligents, ou encore d’étranges créatures furtives qui ressemblent à des champignons et détiennent les clés de nombreux secrets.
Vous y trouverez aussi, au fil de ce livre-univers rabelaisien, grotesque, tragique et parfois déchirant, l’un des plus beaux portraits de ville de la littérature contemporaine.

Calmann Lévy Interstices 600 pages 25.00 € ISBN : 2702137091
Traduction : Gilles Goullet
Titre Original : City of Saints and Madmen (2002)

Couverture : Néjib Belhadj Kacem
2006

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