La grande guerre des Bleus et des Roses de Norman Spinrad

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Sur Pacifica, les hommes vivent heureux, en paix avec eux-même, avec la nature, avec le reste de l’univers. Harmonie et détente sont les maîtres mots. Tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes. Carlotta Madigan est la présidente de ce paradis, Royce Lindblad son ministre des médias, autant dire son premier ministre, car ce monde tire sa force des médias. Pacifica contrôle la chaine galactique, fournit la majorité des films, émissions, documentaires et journaux, la communication est l’essence même de cette planète. Et qui dit communication dit liberté, et donc démocratie.

Mais un jour, un vaisseau transcendental entre dans le système solaire de Pacifica, proposant d’ouvrir un institut scientifique pour le plus grand bonheur de tous. Carlotta ne peut refuser, surtout à cause de la constitution de Pacifica. Elle s’arrange néanmoins pour être nommé chef de la délégation qui recevra les transcendentaux, et surtout pour obtenir la confiance du Parlement. Jouant habilement sur la constitution et les lois, les transcendentaux obtiennent le droit de rester sur la planète, d’ouvrir un institut temporaire et de diffuser leurs propres émissions. Dans celles-ci, ils montrent l’avance scientifique de leurs intituts, notamment en mécanique, en médecine, en clonage ou en physique atomique. Ce qui est censé convaincre la population de vouloir les accueillir.

Cependant, une autre menace gronde sur la planète, car une expédition Femmocrate arrive peu après. Prônant l’arrêt de la recherche scientifique et le matriarcat, car la science et les hommes ne conduisent qu’à la guerre, les femmocrates s’opposent directement aux transcendentaux. Entre eux, il ne peut y avoir que la guerre, la grande guerre des bleus et des roses. Elle passera par des média-blitz endiablés, des manifestations populaires, des partis politiques, toutes choses inédites sur cette planète à la politique bonne enfant.

Ce n’était que le début de la discorde…

Il est finalement assez difficile de donner un véritable avis sur ce livre, tant il est vaste de par les problématiques abordées dedans. Je pourrais commencer par contourner la difficulté en renommant le livre. Ce qui me botte bien dans cette idée, c’est de redonner du drôle et du piquant à un titre qui n’a à priori rien d’affriolant. Pour ma part, je proposerai, tout sérieux mis à part, Bataille à Utopia entre Rocco Siffredi et Clara Morgane. En clair, duel politique, paradis au milieu, sexe. Si vous vous dites qu’un tel mélange est incompatible avec le plaisir de la lecture, renoncez, sinon suivez moi.

On pourrait voir en Pacifica une réécriture modernisée et rafraîchie de l’Utopie de Thomas More. Sauf que ici, le lieu qui n’est pas etymologiquement existe réellement, et c’est plutôt impressionnant. Imaginez une planète qui allie à la fois les îles, la glace, les montagnes, les forêts et les plaines, une mini terre en somme mais en mieux. De la diversité pour tous les goûts, toutes les humeurs, toutes les envies. Evidemment, ce ne serait rien s’il n’y avait pas une parfaite et totale mobilité des individus, et un plein emploi qui garantisse à tous d’avoir du travail là où il ira. Sur le plan social, les deux sexes sont égaux, avec une légère domination féminime dans la vie active, mais les hommes se rattrapent dans les chambres à coucher… Et pour ne rien gâcher de ce bonheur, un système politique équilibré, ou qui paraît l’être. Car il me rappelle énormément la France de la 4e république, quelques modifications en plus. Pacifica est en effet une démocratie semi-directe électronique. C’est-à-dire qu’il existe un parlement de 103 députés, un gouvernement et une présidente. Mais Le peuple peut être appelé aux urnes à n’importe quel moment grâce à un réseau électronique dense, qui permet à tous de voter. Il suffit que la politique gouvernementale ne suffise pas, le peuple s’exprime, et tout peut être renversé. Il est vrai qu’il n’y a pas de partis politiques et que la constitution autorise beaucoup de choses, mais c’est une démocratie un peu extrême. Par exemple, le gouvernement doit assurer le bonheur de tous. Or, Pacifica faisant de nombreuses et profitables exportations interstellaires dans le domaine des médias, le gouvernement est censé reverser des dividendes à chaque citoyen. Une baisse de ce revenu d’état, c’est la crise gouvernementale… sans parler du jonglage des ministères pour équilibrer les prix sur le marché intérieur. Tout tourne autour de l’argent, et il n’y a plus vraiment de politique, juste une navigation au jour le jour pour éviter de sombrer dans les sondages.

Quant à l’aspect politique du livre, il est vraiment bien développé. A tel point, que l’on pourrait presque dire que c’est un plus un manuel de machiavélisme et de politique appliquée qu’un roman. Car ça part dans tous les sens, l’histoire explore de nombreux scénarios politiques et électoraux. D’autant plus que Pacifica est confrontée à une situation extraordinaire, puisque c’est la première fois qu’elle doit voter selon une logique idéologique. D’un côté il y a le pouvoir bucko, l’organisation transcendantale faisant l’éloge de la science, de l’universalité, de la virilité machiste, de l’autre la ligue Femmocrate qui elle prône le saphisme, la solidarité feminine, le repli sur soi. Dire qui des deux a tort serait difficile, surtout que Spinrad arrive à compliquer les choses en montrant les travers du 3e parti, Pacifica aux Pacificains, qui est en fait celui des autochtones désirant expulser les femmocrates et les transcendantaux afin de retrouver la Pacifica d’antan. Les transcendentaux proposent une science intéressante, les Femmocrates ont un raisonnement assez logique mais trop entâché par leur anti-phallofascime, et les Pacificains ne veulent que le non-changement. 3 lignes de conduites différentes, et pas forcément meilleures les unes que les autres. Néanmoins, j’ai été soufflé par les discours et la rhétorique exposée- qui est sans faille- les politiques médiatiques montrées ici, tous les instruments de la propagande idéologique et politique. C’est une bonne leçon, car on est facilement convaincu à l’issue de la lecture de ce roman que dans la réalité, tout se serait passé comme Spinrad l’avait décrit. Les arguments sont bons, la mise en scène impeccable, on sent le charisme poindre entre les lignes. On peut comprendre comment, à travers un régime démocratique, la dictature peut surgir. Ca fait peur mais ça éveille, la démagogie est ici montrée du doigt de façon explicite, ainsi que l’influence négative des médias. Finalement, si la guerre civile éclate, c’est bel et bien par les médias. Et si elle se résoud, c’est encore par les médias. Comme quoi la Télévision et ses dérivés est un médium ambigu, qui peut se retourner contre nous-même lorsque mal utilisé.

Ensuite le sexe, car comme vous l’aurez remarqué, les deux idéologies étrangères qui envahissent Pacifica sont nettement divisées par les idées sur la sexualité. L’un est un modèle patriarcal, où les femmes sont effacées, montrées comme inférieures mentalement et génétiquement, dominées par les émotions là où les hommes sont raisonnable et donc légitimement dominateur. Alors que pour l’autre, les femmes sont une solution à l’homme qui lui n’a apporté que guerre et malheur au cours des siècles. C’est pourquoi les hommes sont réduits à de simples inséminateurs, sont parqués et débilisés, tandis que les femmes sont fortes, sont intelligentes, et surtout préfèrent le saphisme. Evidemment, cette problématique se retrouve fortement inscrite dans le déroulement de l’histoire, puisque outre les campagnes médiatiques basées sur la propagande sexuelle de l’un ou l’autre parti incluant des films pornographiques et de nombreuses scènes de viols, les deux héros doivent eux aussi utiliser ce moyen. Carlotta étant la présidente et Royce le ministre des médias, amants et collègues, ils vont se servir de leur amour comme d’un argument pour l’explusion des deux partis. Alors que les étrangers incitent à la discorde sexuelle, eux font office de roc au milieu de la tempête, un couple uni et amoureux influencé ni par le vaginofascime ni par le phallofascisme. Donc, il y aura pas mal de sexe autour d’eux, surtout dans leur vie privée, qui doit compenser la déliquescence de celle de leurs citoyens…

En tout cas, l’histoire est elle aussi haletante, particulièrement par le nombre de rebondissements dans l’histoire, car la politique est un jeu complexe qu’un rien affecte, ce qui est évident ici. Et surtout, beaucoup de facteurs inattendus peuvent entrer en jeu et affecter l’histoire, qui semblait partie sur les bons rails mais dévie encore une fois de sa trajectoire. On peut même parfois dire que Spinrad en fait de trop, car on comprend la fin du livre une centaine de pages avant, tout devient assez évident. Finalement on ne reste que pour la beauté des discours, qui sont vraiment bien faits, suivent les principes de la rhétoriques, en clair pourrait tous faire un malheur.

En conclusion, un bon livre, très intéressant, entrainant et palpitant, qui ne souffre pas de ralentissements ni d’ellipses trop gênantes, juste à la bonne vitesse en somme. Des personnages fouillés, à la psychologie complexe et qui réagissent à l’environnement, aux facteurs extérieurs. Un scénario solide et convaincant, qui demande aussi au lecteur de s’investir dans la compréhension, dans la critique du système qui y est faite. Spinrad me rappelle un peu Cioran par certains côtés de ses idées sous entendues dans le texte, sans pour autant aller si loin. Mais l’idée est globalement la même : sans parti, sans idéologie, on peut vivre heureux. Mais le revers de la médaillé ici bien montré est la tentation de la démagogie. Et malgré tous leurs bons côtés, les deux héros ne sont au fond que des populistes désemparés, quoique habile politiciens, qui ont toujours la réélection comme but ultime.

Pacifica est presque un paradis. La planète abrite une démocratie avancée ou l’information et la décision sont l’affaire de tous grâce à l’électronique. Et leur expérience des médias assure aux Pacificains un rôle privilégié dans la société interstellaire.

Pacifica a vu s’établir un équilibre original entre les sexes. La présidente Carlotta Madigan et son amant Royce Lindbad en son l’illustration : heureux, habiles, naïvement cyniques, ils coulent des jours heureux entre Gotham, la capitale, et leur île.

Jusqu’à ce qu’un navire – un Archologue – de la science transcendantale pénètre dans l’espace pacificain et y introduise la guerre des bleus et des roses. Car il est rapidement suivi par un vaisseau femmocrate, venu de la Terre. Les bleus, ce sont les tenants de la science transcendantale qui prônent la supériorité masculine et les valeurs froides de la raison. Les roses, ce sont les Terriennes qui, après les désastres survenus sur Terre, ont développé un totalitarisme féminin et réduit les hommes à l’état d’animaux domestiques.
A Carlotta et Royce de tirer Pacifica de ce guêpier.

Robert Laffont Ailleurs et Demain (1980)354 pages 23.00 € ISBN : 0-671-82876-2
Traduction : Charles Canet
Titre Original : A World between (1980)

1980

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