La Nef des fous de Richard Paul Russo

Quand j’étais encore collégien, un jour, en fin d’année, toute la classe a séché les cours, et nous sommes allés voir Alien chez un copain. Les deux ou trois nuits suivantes, je n’ai pas fermé l’Œil. Je me suis juré de ne pas me laisser reprendre à un tel piège : la science-fiction d’épouvante. Et pourtant…
Et pourtant, j’ai acheté La Nef des fous de Richard Paul Russo. Cette nef (désignée ainsi dans le titre par un clin d’Œil à un ouvrage médiéval qui est un monument du cynisme), cette nef est un gigantesque vaisseau spatial, qui porte en vérité le nom d’Argonos. L’Argonos abrite toute une population, avec ses classes sociales, sa misère, ses splendeurs et sa décadence. Ces gens ne sont pas assez nombreux pour former une ville ou une société, mais trop pour être encore un équipage. Disons plutôt une bande, un ramassis d’égoïstes, de jaloux et de sournois. Russo détache plusieurs portraits parmi ces anonymes : Nikos, le capitaine qui s’accroche à son poste sans plus trop savoir pourquoi. Bartolomeo, son conseiller intime, narrateur du roman, dont le cynisme et la difformité physique ont fait un ennemi d’à peu près tous les autres ; l’évêque (car il y a une église), une grande g…, dont on ne sait pas ce qu’il est le plus : ambitieux, ou fanatique ?
De toute la population du vaisseau, aucun ne saurait encore dire d’où ils sont partis, et où ils allaient : cela remonte à trop de générations. Ceux qui vivent ici au moment où commence l’histoire sont tous nés dans les entrailles sombres et rouillées de l’Argonos. Les archives ont été effacées. Leur histoire, ce n’est plus celle d’une vague humanité, c’est l’histoire du vaisseau. Leur religion, c’est la religion du vaisseau. Leur destin, leur santé, leur horizon, ce sont ceux du vaisseau.
Ainsi, ce monde décrépit dérive et meurt lentement dans l’espace, mais un jour, un signal est reçu. Un signal de détresse, émis d’un système proche. Que faire ? Dans le vaisseau, cet événement, comme tous les autres, est prétexte à une lutte d’influence. L’on se décide, après force débats, à envoyer des secours vers la source du signal.
Un signal de détresse, un vaisseau errant qui envoie des secours… cela vous rappelle quelque chose, peut-être ? À moi aussi, cela m’a rappelé de vieux cauchemars usés. J’ai pourtant continué à lire, en secouant la tête devant ce manque flagrant d’imagination. Et soudain, j’ai entendu le cri d’horreur sortir de la page. Le cri des membres de l’équipe de sauvetage de l’Argonos, lorsqu’ils découvrent… la barbarie, les vestiges d’une barbarie inhumaine.
Il est difficile de parler de ce qui se passe alors, sans gâcher beaucoup les frissons qui devraient s’emparer de vous à la lecture. Disons au moins que, avec ce que les gens de l’Argonos vont mettre à jour, la question de leur survie à tous va soudain se poser avec beaucoup d’urgence. Face à une menace aussi implacable, l’équipage va s’arrêter sur la pente de la décadence, et retrouver le mordant et l’inventivité perdues au fil des siècles. Malgré tout, ils resteront toujours un peu les mêmes cloportes, et la fin, très ouverte, peut être prise à un degré optimiste ou avec la même horreur que pour tout ce qui précède.
On pourrait faire quelques reproches de détail au roman. D’abord, il est toujours risqué de montrer en pleine lumière ce qui fait peur. Ici, le récit met un petit moment à se relever après cette révélation relativement ridicule. J’ai trouvé aussi des incohérences, peut-être volontaires, mais dans ce cas gratuites. À quoi sert, par exemple, la machine à laquelle travaille l’évêque dans les premières pages ? Plus généralement, le texte semble souvent mal maîtrisé, mal organisé, ce qui est un tort pour un genre tel que l’épouvante.

Malgré, donc, quelques défauts d’organisation, La Nef des fous est un livre d’épouvante, un roman de science-fiction d’ambiance comme j’en ai rarement lu (oui, bon, je n’en ai pas lu tant que ça…) Il vous emportera dans les tréfonds du désespoir, pour mieux vous y surprendre avec du sang frais et des cris d’agonie. Je n’ai pas fait de cauchemars, cette fois-ci, mais j’ai fait une chronique… Si vous voulez voir de quoi sont capables des êtres humains mis en espace confiné, et si vous voulez savoir quel monstre recèlent les noirceurs de l’espace, alors ce livre est fait pour vous. Montez à bord de l’Argonos, et prenez part à cette croisière… pour la folie.


L’Argonos est un monstre de métal. Un vaisseau démesuré qui nourrit en son sein des milliers d’êtres humains depuis des générations. Nul ne sait plus dans quel but, nul ne sait plus pour quelle destination. L’Argonos erre d’étoile en étoile, mais pour y trouver quoi ?
Né en 1954 à San Jose, Californie, Richard Paul Russo fait ses débuts en science-fiction en 1986 dans Isaac Asimov Science Fiction Magazine. En quelques mois, son nom figure au sommaire de toutes les meilleures revues américaines. Son deuxième roman, Subterranean Gallery, rafle le prestigieux prix Philip K. Dick. Suivront la trilogie de Carlucci, un thriller futuriste d’une rare noirceur, puis La Nef des fous, space opera métaphysique et brutal, lui aussi salué par le prix Philip K. Dick en 2001.

Le Bélial’ 420 pages 22.00 € ISBN : 2-84344-072-6
Traduction : Patrick Dusoulier
(2006)

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