Orbite d

Eh oui, les gens ne se donnent plus guère la peine de faire marcher leur cervelle ! Ils se fient trop aux ordinats et ne savent plus comment poser des questions. Amener une enclave nie à faire admettre par le chantage dans le pays est exactement dans la ligne tactique habituelle de Lenigo – et quand je dis que c’est sa tactique, je le flatte. Elle remonte aux moins aux désordres industriels du 19eme siècle, et probablement plus haut. En Angleterre, il n’est pas sorti de ce cadre : il n’a fait qu’exploiter la vieille vérité selon laquelle il suffit de mobiliser 5% de la population derrière un mouvement quelconque, qu’il soit de gauche ou de droite, pour faire tomber un gouvernement. Il n’y a pas dans toute l’Angleterre, même maintenant, suffisamment de Nis pour s’emparer d’une ville de plusieurs habitants comme Birmingham et en assurer la direction – et pourtant elle est au mains des Nis, de même que Manchester et Cardiff, et dans une douzaine d’autres grandes villes, les Blancs se sauvent à toutes jambes dès que 5 ou 6 familles nies s’installent dans le voisinage. Il n’est pas arrivé à ses fins grâce à des effectifs qu’il ne possédait pas, mais en appliquant des pressions là où il le fallait.

Nous sommes en 2014, et le racisme est devenu un art de vivre aux USA. Les afro-américains se sont révoltés et ont obtenu une dizaines d’enclaves entièrement noires à l’intérieur du territoire américain, où ils bénéficient d’une forte autonomie mais doivent encore verser des impôts au gouvernement fédéral. De ce fait, les noirs se font plus rares parmi la population blanche mais n’en sont que plus haïs encore. D’autant que les Gottschalk, un cartel qui prend la forme d’une famille mais est plus proche de l’entreprise, attisent la haine raciale en vendant à tout prix des armes aux blancs et aux noirs. De ce fait, de nombreuses émeutes éclatent régulièrement, et tous vivent dans la peur de la prochaine flambée de violence. Cercle vicieux où les gens achètent des armes pour se protéger, ce qui entraine une émeute pour les empêcher de se servir de ces armes. Le gouvernement est dépassé, la violence devenue quotidienne, les drogues sont le meilleur moyen d’échapper à cette réalité horrible, et l’individu prend le pas sur le groupe. Il faut survivre quel qu’en soit le prix, uniquement sauver sa peau.

Dans ce monde presque apocalyptique, des hommes et des femmes essayent de garder la tête haute. Lila Clay est pythonisse, c’est à dire qu’elle arrive à faire des oracles lors de cérémonies spéciales. Lorsqu’elle se produit dans l’hôpital psychiatrique du Ginsberg à New York, elle cause bien des troubles. D’abord, le docteur Reedeeth se demande si l’un de ses patients, Harry Madison, n’est pas le plus sain des hommes et ne mériterait pas de sortir depuis plusieurs mois, mais malheureusement, il est noir.Matthew Flamen, qui anime une émission où il dénonce la corruption et les affaires louches du moment, était lui aussi présent à cette démonstration. Il en vient à se demander si sa femme, Célia, n’aurait pas vu son état mental empirer à cause de son admission dans cet hôpital. Pour en être sûr, il décide de faire appel à l’éminent psychiatre Xavier Conroy, le grand rival du professeur Mogshack, le directeur du Ginsberg. Mogshack qui est qualifiée de mégalomane par un des robots de diagnostic de l’hôpital, qui venait d’être modifié par Harry Madison, qui est chargé de l’entretien des machines. Mais leurs existences sont bouleversées lorsqu’une émeute éclate, provoquée par l’arrivée à New York de Morton Lenigo, le plus grand révolutionnaire noir au monde. Les uns en sont victimes, les autres doivent aider les uns. En se réunissant, ils vont mettre au jour un complot à l’ampleur inconmensurable.

Tome deux de la Tétralogie Noire de John Brunner, ce livre succède à Tous à Zanzibar. Il propose la monde d’un situé en 2014, un monde qui peut paraître moins catastrophique notamment du point de vue écologique, alors qu’il est complètement ravagé sur le plan sociologique. La folie est partout, et la santé mentale est devenu l’un des points d’action principaux des gouvernements, qui donnent carte blanche aux psychiatres pour maintenir en l’état l’esprit de la collectivité. Et comme le fait remarquer avec justesse l’un des personnages, on ne se vante pas de la faiblesse de la folie, ni ne cherchons à l’abaisser. Au contraire, tout est porté sur la guérison plutôt que la prévention. Mogshack, le psychiatre fou, est heureux du nombre de fous dont il s’occupe, et ne recherche pas à en avoir moins.

Une folie provoquée en partie par la paranoïa ambiante, la peur des noirs instaurée à la fin du siècle précédent par les émeutes qui ont éclaté dans les grandes villes. Paranoïa qui se traduit par la prépondérance des armes dans la vie quotidienne, à tel point que les Gottschalk, la mafia semi-légale qui vend les armes, devient une institution traditionnelle, immuable, incontournable, qui trouve sa place naturelle dans l’environnement urbain. A chaque immeuble son Gottschalk pourrait être un proverbe de ce monde futur. Dès lors, avec une telle peur des noirs, voire d’autrui qui peut aussi se retourner contre soi, il n’y a plus de place que pour l’individualisme, le repli de l’individu sur lui même, son propre égo, son foyer transformé en forteresse. On ne se retrouve guère, hormis pour travailler, que dans des milices urbaines de défense.

Evidemment, il faut rapprocher le texte de l’époque où il a été écrit. Nous sommes à la fin des années 60, Johnson prônait la “positive action”, avec entre autres mesure l’accélération de la fin des mesures discriminatoires entre Blancs et minorités ethniques, dont notamment les lois de 1964 et 1965. Des mesures politiques lentes à décider, à appliquer, et plus encore à faire accepter à la population blanche, qui du jour au lendemain, se retrouvait égale au regard de la loi avec les afro-américains, les amérindiens, etc. De ce fait a démarré une sorte d’impatience au sein de la population noire, à qui on avait promis beaucoup, et qui espérait encore plus, et n’avait que de maigres retours. Il y a alors eu une sorte de désillusion qui s’est traduit de 1966 à 1969 par une vague d’émeutes urbaines ethniques sans précédent, qui a ravagé la plupart des grandes villes, causant la mort de centaines de personnes, et des dégâts matériels immense. Un traumatisme dont Brunner se sert en l’amplifiant pour expliquer la situation de son Amérique de l’orbite déchiquetée.

Un livre intéressant donc, qui plonge ses racines dans des faits rééls, qui aurait pu s’amplifier tels qu’ils sont décrits ici. Et de fait, sans atteindre l’ampleur supposée, on ne peut manquer de retrouver certaines similitudes entre l’amérique imaginaire et celle que nous cotoyons au jour d’aujourd’hui. Certes les cartels armuriers n’ont pas tous les pouvoirs, mais des organisations comme par exemple la NRA ( National Rifle Association) sont des lobys puissants, bien organisés et très influents, qui ont leur mot à dire dans bien des décisions fédérales. Et que dire de l’individualisme, un des maux latents de notre société contemporaine, qui gangrène tant et si bien les structures sociales que tout groupe peut se révéler suspect. Et il y a aussi tout le thème de la folie, dont Brunner a fait un thème central à travers ses personnages qui, chacun à leur manière, présentent plus ou moins une espèce de psychose. De nos jours, on appellerait ça stress, il n’y a que les termes qui changent, les sous-entendus qui sont explicités, mais au fond, il s’agit de la même chose.

Donc, probablement le seul ouvrage de la Tétralogie Noire qui a su prédire avec une relative exactitude ce à quoi ressemble le monde au début du vingt-et-unième siècle. Malheureusement serait on amené à dire, car ce monde n’est pas très gai, même si, d’un côté, il est moins catastrophique ( quoique) que celui du troupeau aveugle. Mais là, ce n’est plus à moi de juger, mais à chaque lecteur de se forger sa propre opinion. Retenons seulement au terme de cette étude de la tétralogie noire de Brunner ( qui m’a pris plus de deux ans quand même, et pas dans l’ordre chronologie des parutions…), que l’auteur, s’il n’a jamais su développer complétement la réalité, a réussi le tour de force de dresser une ébauche à peu près ressemblante à travers quatre ouvrages, qui, pour des aspects bien différents pris individuellement, forment un cycle majeur de la science fiction américaine.

New york, 2014. Depuis la grande révolte qui a marqué la fin du XXeme siècle, la guerre raciale demeure latente, attisée par la Gottschalk, une puissante mafia qui contrôle le marché des armes. Quelques citoyens essayent pourtant de garder la tête froide et de jeter les bases d’un avenir meilleur : Conroy, le sociologue déchu ; Reedeeth, le psychiatre révolté ; Madison, le génie de l’informatique ; Flamen, le producteur de télévision qui dénonce les tractations et les combines plus ou moins louches des gens importants…Dans la lignée de Tous à Zanzibar, Le Troupeau aveugle et Sur l’onde de choc, avec lesquels il forme la “Tétralogie Noire”, un roman polyphonique où le futur nous saute au visage avec le réalisme d’un reportage d’actualité.
Denoël Présence du futur (1995)410p pages ISBN : 2.207.50137.x
Traduction : Frank Straschitz
Titre Original : The jagged orbit (1969)

Couverture : Hubert de Lartigue

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