Pavane de Keith Roberts

Dans la région de Purbeck, en Angleterre, la famille Strange possède une entreprise de locomotives. Alors que son père Eli vient de mourir, Jesse Strange reprend le flambeau, lui qui n’était pas destiné à en hériter, mais la mort de ses deux frères aînés à changé bien des choses. Sur la « Lady Margaret », l’honneur de la flotte, il effectue la tournée, finissant sa journée à Corvesgeat, où il aime aller voir Margaret, la femme qu’il aime sans avoir jamais osé le lui avouer. Mais ce soir, retrouvant un vieil ami du collège, il va réussir à s’affranchir de ses réticences et à tout lui dire. Pour se voir opposer un refus ferme. Reprenant la route, il est attaqué en chemin par une bande de routiers – brigands spécialisés dans l’attaque des locomotives – dirigés par son vieil ami. Cette nuit où il va voir la femme qu’il aime le repousser et son ami mourir de sa main va être déterminante pour l’avenir. Un avenir où il bâtira un empire économique, devenant en quelques années le leader du transport par locomotives dans toute la région, puis le beau-père du baron de Purbeck, et pour finir le grand-père de celle par laquelle arrivera la révolte. Tout ça pour un non et une explosion lors d’une course-poursuite…

Pour les fans d’uchronie, «l’invincible armada» a toujours été un sujet de prédilection, un des pod ( point of divergence) les plus utilisées dans les scénarios de jeux , et pour cause, puisque sa destruction marque la fin du siècle d’or espagnol, le début de la lente décadence de l’empire espagnol ( indépendance du Portugal en 1640, guerre de succession en 1715, guerre d’indépendance de l’Amérique du sud en 1810) et de l’irrésistible ascension de l’empire britannique. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’il soit le point de départ de Pavane, qui se veut l’une des plus grandes uchronies jamais écrites.

Et avouons le, c’est une ambition pleinement réussie. Plutôt que de prendre la forme d’un roman, Pavane est composée de plusieurs grosses nouvelles, chacune présentant un aspect de cette nouvelle société, certaines liées entre elles et esquissant donc la trame d’une histoire, celle d’une famille de transporteurs. Car à travers elle, le lecteur se voit confronté à l’économie de cette grande-bretagne uchronique, mais aussi à la religion – l’anglicanisme a été aboli au profit du catholicisme -, à la politique – la révolution n’ayant jamais eu lieu, la noblesse dirige encore – et à la société dans son ensemble, quelle que soit l’origine des héros, leur degré d’instruction, de richesse ou leur importance. Tout y est différent, car les évènements de la fin du 16e siècle ont véritablement bouleversé le cours de l’histoire, à croire qu’une simple bataille navale gagnée ou perdue peut permettre le retour en puissance d’une religion et de sa domination sur le monde. Ce qui est hélas tout à fait plausible, bien qu’improbable vu les circonstances de ce retour.

La force de Pavane réside justement dans cette alliance entre la multiplicité des points de vue et un attachement autour de l’histoire d’une famille, quatre textes s’y rattachant quand les deux autres, quoique fort intéressants, parlent de tout autre chose ( d’une guilde puissante car indispensable d’une part, de contrebande d’objets impies d’autre part). Au lieu de nous présenter l’évolution progressive de ce monde comme a pu le faire Silverberg dans Roma Aeterna, où les histoires étaient distantes de plusieurs siècles, celles de Keith Roberts s’inscrivent dans un cadre temporel limité, il y a moins d’une génération d’écart entre chaque texte. Plus que l’évolution, c’est l’amorce d’un bouleversement, ses origines, qu’on peut lire à travers les lignes.

Plus particulier encore est le style dans lequel sont écrites ces histoires, car tel un écrivain anglais traitant d’une époque qui n’est pas sans rappeler le début du dix-huitième siècle, Keith Roberts nous régale aussi de récits mondains très proches parfois de ce qu’aurait pu écrire Jane Austen. Mais avec les trahisons, les tragédies qui s’enchainent, les héros fous de douleur ou d’amour, on se croirait aussi dans une oeuvre de Shakespeare, qui peut n’avoir jamais connu de succès après la défaite de l’Angleterre…Il y a vraiment de tout, de l’action, de l’amour, des désillusions ( celle du premier texte est très poignante), des morts, du suspense, des rebondissements et des drames de la vie quotidienne. Sauf que les héros ont tous, au fond, un destin un peu extraordinaire, qui permet de révéler la vraie nature de cet autre monde en apparence agréable.

Ce qu’il est d’ailleurs, ou plutôt, il est plus agréable que ce qu’aurait pu être le monde sans la défaite de l’angleterre en 1588. Car sans cette défaite, le monde aurait connu Napoléon et Hitler…alors on peut tolérer ses quelques imperfections en comparaison du prix autrement plus lourd qui aurait été à payer si l’histoire avait suivi son cours normal. Aussi, parce qu’il ne se contente pas d’exposer mais aussi de convaincre, Pavane est-elle une uchronie qui peut faire figure de modèle quant à cet art littéraire si particulier.

L’Invicible Armada, lancée, en juillet 1588, à l’assaut de l’Angleterre hérétique par les forces catholiques, triomphe de la tempête et profite de l’assassinat de la grande Elisabeth. La papauté pavoise.
L’histoire a changé de cours.
Au xxè siècle, des locomotives à vapeur disputent les routes aux cavaliers ; les nouvelles sont transmisent par des réseaux de sémaphores ; on chasse les sorcières, et les seigneurs féodaux appuient leurs révoltes de sciences impies comme l’électricité et la chimie.

Le Livre de poche Science-Fiction (Avril 2008)371 pages 6.50 € ISBN : 9782253121916
Traduction : Franz Straschnitz et Dominique Defert
Titre Original : Pavane (2006)

Couverture : Jackie Paternoster
Terre de Brume 2006256 pages 18.00 € ISBN : 2-84362-312-X

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