Portes de l

Un trait lumineux jaillit des hauteurs du REM et percuta le sol gelé à quatre mètres du pare-choc. Le tir, le troisième en une poignée de secondes, s’était dangereusement rapproché de sa cible.
“Il faut abandonner le camion !” cria Lhassa.
Wang hocha la tête et freina tout en donnant un coup de volant sur sa gauche pour éviter le cratère noir et fumant foré par le rayon. Il comprenait maintenant pourquoi les néo-triades n’avaient pas lancé les autres camions du barrage à ses trousses : elles avaient probablement été échaudées par la destruction de véhicules qui s’étaient aventurés trop près du rideau.
Wang coupa le moteur, récupéra le PM, se rendit à l’arrière du camion, expliqua aux émigrants qu’ils devraient parcourir les derniers mètres par leurs propres moyens. Ils ne protestèrent pas, conscients d’avoir été favorisés par rapport à ceux qui avaient effectué tout le trajet à pied. Ils descendirent, jetèrent au passage un regard inquiet sur l’arme de leur jeune chauffeur à l’air farouche, se fondirent dans la multitude qui se resserrait de nouveau au fur et à mesure qu’elle se rapprochait de la porte.
Malgré les nuages bas, malgré la neige qui tombait désormais en abondance, le REM se dressait devant eux dans toute sa majesté. Du ciel il n’avait pas seulement la couleur mais, bien qu’il fût vertical, bien qu’il fût délimité en bas par le tapis neigeux et en haut par le manteau nuageux, il donnait la même impression d’infini, d’insondable. Ses émulsions ressemblaient à des insectes photogènes et fourmillants, et son grésillement se transformait en un bourdonnement grave qui évoquait la rumeur d’un gigantesque essaim. D’une cinquantaine de mètres de hauteur – pourquoi si haute ? se demanda Wang, une ouverture de trois mètres aurait largement suffi…-, la porte ne s’embarrassait d’aucun chambranle, d’aucun fronton, d’aucune fioriture. C’était une sorte de tunnel de vide qui s’ouvrait dans l’activité électromagnétique comme les eaux de la mer Rouge s’étaient écartées devant Moïse et le peuple d’Israël (grand-maman Li avait lu les passages les plus spectaculaires de la Bible à son petit-fils dans le but de le familiariser avec la notion de miracle et de lui fournir une explication tout à fait personnelle sur la supériorité technologique de l’Occident). Ses perspectives fuyantes se perdaient dans une pénombre lointaine, un détail qui surprit Wang car il s’était toujours figuré que le REM n’était guère plus épais qu’une vulgaire muraille en pierre.

Au 21e siècle, la Chine a envahi le reste du continent asiatique et a été stoppée le long de l’Oder-Neisse, la frontière entre l’Allemagne et la Pologne par un étrange mur, le Rideau ElectroMagnétique ou R.E.M. De ce fait, les troupes d’invasions sont restées massées le long de cette infranchissable frontière, se mélangeant progressivement à la population en y introduisant leurs moeurs et surtout, leurs gênes. Ce qu’on a alors appelé la Répulique Populaire Sino-Russe s’est rapidement gangrené sous l’action des néo-triades, qui se sont emparées du pouvoir dans les provinces lointaines, laissant le gouvernement fédéral dans son illusion de puissance. Parallèlement, les afro-américains ont émigré en 2049 vers l’Afrique, vidée de ses habitants par les épidémies, les guerres et la famine, et, sous l’impulsion des fondamentalistes musulmans, ont crée la Grande Nation Islam avec les pays du golfe, et le Coran et la Sharia sont aussitôt devenus les seuls livres de loi de cet état autoritaire. De l’autre côté de l’Atlantique, les Etats-Unis dressait le même mur à leur frontière avec le Mexique afin d’arrêter l’immigration et de protéger leur culture, laissant en place un état nommé Sudam de l’autre côté de leur R.EM. En quelques décennies, ces trois supers états du Tiers Monde ont entamé une révolution culturelle prônant le retour à la tradition, ce qui les a fait reculer de plusieurs siècles en arrière, à l’exception des armes et de tout ce qui peut se faire d’illégal bien entendu.
Wang est un jeune habitant de Grand Wroclaw, une métropole polonaise née à partir des baraquements des troupes sino-russes stoppées par le R.EM. Il se trouve dans une situation critique, puisqu’il doit rembourser une somme importante au parrain d’une néo-triade à cause d’un vol qu’il a commis. Sous peine sinon d’être embrigadé comme homme de main ou de finir crucifié comme tous les récalcitrants. Il décide alors de partir pour Most, une ville où s’ouvre de temps en temps une porte vers le mythique Occident. Il laisse derrière lui sa grand maman Li, malgré qu’elle coure le danger d’être victime de la vengeance du Parrain. Sur la route de Most, il doit franchir une montagne, L’Erzgebirge, où il rencontre une jeune fille, Lhassa, qu’il sauve d’une mort certaine. En dépit des recherches lancées contre eux par le Parrain de Most, après qu’ils eurent tués l’un de ses amis qui voulaient violer Lhassa, ils réussissent à franchir le Portail vers l’Occident. Pour être séparés illico constatent-ils amèrement.
Quand il se réveille, Wang est dans un camp avec des centaines d’autres immigrés sino-russes. Il comprend rapidement que les occidentaux cherchent à former une armée avec les immigrés pour les faire combattre dans ce qu’ils nomment “Les Jeux Uchroniques”, sortes d’ersatz des Jeux Olympiques, où le vainqueur des précédents Jeux défend son titre face à un Challengeur à l’issue d’une sélection. Mais pour participer, les immigrés doivent avoir 18 ans, les recalés finissant dans les banques d’organes. Or Wang n’a pas encore 17 ans, et doutant de son âge, les sélectionneurs lui font passer un test cellulaire. A son grand étonnement, le test assure qu’il est majeur. Il est alors sélectionné pour intégrer l’armée du Challengeur français Frédric Alexandre, qui va essayer de défaire le Défendeur Hal Garbett, resté invaincu depuis 18 ans.


Wang passe d’un monde de misère, de meurtre, de vol et de viol à la légerté d’un monde qui aurait remplacé la guerre par les jeux. Le choc est un peu brutal pour le lecteur (tout autant qu’il doit l’être pour le héros), au passage d’un monde à l’autre. Ces jeux font pourtant encore couler le sang d’esclaves.
Des massacres sont ainsi commandés, mis au service de la politique mondiale. Rien de nouveau sous le soleil ? Tout est dans une question de mise en scène. Les jeux uchorniques deviennent l’élément decideurs des modes, des politiques, des stratégies. Ce ne sont pas que des jeux, ce sont réellement des guerres, dont les bénéficiaires potentiels restent lointains, distants, bien qu’ils goûtent au sang.
Dans ce monde à deux vitesses, un état, l’Occident, se présente en vampire somptueux, et les autres civilisation en pitoyables victimes.
La civilisation occidentale est en manque de rêve, elle tourne en rond dans un univers contrôlé, sans surprise. Un monde mourrant, stéril, sous le contrôle de chaque chose et qui ne connaît même plus l’amour.

Deux mondes se confrontent, mise en perspective de la bataille actuelle ou future entre le Nord et le Sud. Le texte de P. Bordage est éminemment politique, faisant se reposer avec une certaine ironie la question de la définition de l’humanité. N’est-ce pas reconnaître l’autre comme son pair, en acceptant toutes ses différences ?
Le racisme transpire de chaque page, entre les Occidentaux et les autres, entre Sino-Russe, Jaunes, Noirs, Rouges, Verts, et j’en passe. Bordage transcrit parfaitement cette méfiance de l’autre, cette haine dont on ne sait même plus où elle a réellement pris racine. Peur de l’altérité.

Tout y passe, dans la description de cet univers, mirroir déformant des troubles qui secouent notre monde actuel : maladies vénériennes, rascisme, clash Nord / Sud, concurrence des langues et des civilisations, jusqu’à cette lutte entre culture française et culture américaine qui m’a fait sourrir.

J’ai cependant noté un manque d’étonnement de la part de Wang, le héros, face à la découverte d’un autre monde, d’une autre civilisation. Tout semble aller de soi, être naturel. Ce détail n’est pourtant pas gênant en soi, juste surprenant.

Avertissement : c’est le premier roman de P. Bordage que je lis. Certains commentaires peuvent découler du manque de connaissance de l’ensemble de son oeuvre.
Le style de Pierre Bordage est fluide, aimable, paisible, avec une recherche appréciable dans le vocabulaire. La seule faiblesse semble être l’expression de l’émotion. Tout y semble lisse. Cela est bien compréhensible dans la description des Occidentaux, marionnettes de cire sans but réel, sans désir, sans envie. Cela reste moins compréhensible quand il s’agit des émotions de Wang, de ses rapports avec Lhassa. Son amour le touche, puisque c’est écrit, mais l’émotion a du mal à poindre. J’ai trouvé l’écriture de P. Bordage riche en sensation, mais assez pauvre en émotion.

La lecture de Wang est agréable, riche, l’action est rondement menée. Les éléments de rebondissement à venir sont présenté avec une certaine subtilité sans être trop envahissant. J’ai personnellement une certaine hâte à lire la suite.

XXIIIe siècle. Les REM, immense et infranchissable rideau électromagnétique, protège l’Occident des empires voisins. Une fois pas an, une porte s’ouvre dans ce mur. Mais qu’advient-il de ceux qui ont fui de l’autre côté ? On parle d’esclavage.On dit aussi qu’ils s’affrontent dans des arènes, tels des gladiateurs de la Rome antique. Mais nul n’en est revenu pour témoigner.
Wang doit fuir Grand-Wroclaw, en Siléssie, pour avoir transgressé la loi d’Assöl le Mongol, un parrain de clan. Son exil va le mener au-delà du rideau…
Superbe roman d’anticipation et de politique-fiction, Wang “n’a pas seulement confirmé le talent de l’auteur, mais aussi démontré l’étendue de sa palette (…) On n’a pas fini de lire Bordage.” (Jacques Baudou, “Le Monde”).

J’ai Lu Science-fiction (2005)400 pages 7.00 € ISBN : 2-290-31128-6 Couverture : Philippe Caza
L’Atalante 1997

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