Quinzinzinzili de Regis Messac

Gérard Dumaurier est le précepteur des deux fils d’un riche anglais, devenu baron après avoir racheté le titre à un aristocrate ruiné. Profitant de la richesse de leur père, les enfants se promènent à travers toute l’Europe, réduisant le rôle de leur précepteur à celui de guide plus que de professeur. Mais alors que le cours de l’Histoire s’accélère, que le jeu des alliances militaires se fait plus urgent et que les troupes commencent à se masser aux frontières, les médecins diagnostiquent une faiblesse pulmonaire aux deux enfants, c’est-à-dire qu’ils pourraient être tuberculeux. Gérard les emmène donc dans un préventorium situé en Lozère, où ils pourront être soignés.

Accompagnés d’un groupe de jeunes malades guidés par un chef scout, le trio visite quelques grottes réputées, proches de leur lieu de résidence. C’est à ce moment là que l’histoire déraille, car ils entendent au loin des explosions, celles des missiles chargés de provoquer une réaction chimique mortelle, suite à la disparition de l’oxygène. Dans le monde entier, l’humanité périt le sourire aux lèvres, en cherchant en vain un peu d’air. Mais, protégés par l’atmosphère confinée des grottes, les enfants et Gérard Dumaurier survivent. Quant au guide scout, imprudemment sortis à l’air libre, il meurt asphyxié. Désormais, la vingtaine d’enfants et l’adulte sont les seuls survivants connus de l’humanité.

Les années passent et Gérard Dumaurier assiste à la construction d’une nouvelle civilisation humaine, à un retour à la barbarie et à l’ignorance. Les enfants, privés de véritable éducation et sans la tutelle d’adultes, Gérard ayant décidé cyniquement de ne pas les aider, recréent ainsi à partir de rien, si ce n’est de leur comportement puéril, un monde nouveau. Un monde où le dernier adulte n’a plus sa place. Où il est une légende…

Quelle longévité pour Quinzinzinzili, publié en 1935, il resurgit en 2007, après une réédition en 1973, et est toujours aussi actuel. Car on a beau dire, la fin du monde et le début d’un nouveau, c’est un sujet qui n’a de cesse d’être renouvelé.

Inévitablement, du moins j’ai la faiblesse de le croire, un livre où suite à une catastrophe des enfants sont livrés à eux-mêmes ( sauf quand le narrateur leur montre comment se servir d’un briquet, c’est assez anecdotique quand même) et construisent une société nouvelle qui – ça doit être génétique – dégénère, on pense à « Sa majesté des mouches » de William Golding. Mais là où le second est un chef d’Œuvre de la littérature jeunesse, ce qui est d’ailleurs tout à fait injustifié vu sa complexité quand on creuse un peu et qu’on se rend compte que même un adulte normal ne peut tout comprendre du premier coup, Quinzinzinzili est lui un ouvrage plus engagé. Le but est ici clair, montrer que la fin de l’homme est souhaitable ( d’ailleurs, funeste présage puisque l’auteur n’a pas survécu à la seconde guerre mondiale qu’il avait prévue) et que de toute façon, il est condamnée, même les enfants ne sont pas les êtres innocents tant loués par Rousseau.

Car il faut se rendre à l’évidence, sans les adultes, les enfants ne se portent pas mieux. Ils redécouvrent la guerre, le viol, et l’intolérance, voire même la religion qui va de pair avec l’intolérance pourrait-on dire. Et tout cela dans une micro-société non éduquée, ou du moins qui a perdu son éducation, qui si elle n’a pas de contre exemple à se souvenir, n’a pas non plus de modèle. N’a en fait rien, et Gérard Dumaurier s’abstient soigneusement de les influencer. Lui-même étant plus une sorte de spectateur clinique, assistant à l’évolution d’une maladie plutôt que la vivant.

deux ans après la sortie du recueil “Chasseur de chimères” de Serge Lehman, ce livre, qui était sorti originellement dans Hypermondes, la première véritable collection sf française, apporte l’espoir qu’un jour la sf moderne renoue avec ses origines. Car il y avait de très bonnes choses avant 1940, et on se rend de plus en plus compte que les auteurs anglo-saxons n’ont rien inventé, que tout était déjà contenu dans la proto-sf française.

Quinzinzinzili est un ouvrage curieux, qui montre certaines choses devenues vraies par la suite ( Messac ne pouvait prévoir toutes les subtilités diplomatiques, mais son modèle de seconde guerre mondiale était plutôt cohérent et réussi). En prenant la forme d’une chronique/journal intime, où le cynisme se mélange à l’humour grinçant, son récit privilégie la description à l’action, fort d’un message choc à l’usage d’une humanité que ni Messac ni Dumaurier ne sont sûrs d’atteindre. L’un a réussi, et même si c’est 72 ans plus tard, c’est toujours heureux.

Bien sûr, cela fait des décennies que la littérature nous annonce l’anéantissement de la race humaine, notre capacité à nous détruire ne se discutant plus. Beaucoup de livres pour un sujet aussi crucial, mais dans le lot peu de chefs-d’Œuvre…
Quinzinzinzili, ce roman au titre improbable, est pourtant de ceux-là, ses rares lecteurs n’en démordent pas, qui s’étonnent toujours de son ironie visionnaire, de son pessimisme halluciné et de ses
trouvailles géniales. Publié en 1935, il a été imaginé par Régis Messac (1893-1945), considéré comme l’un des précurseurs du genre, et nous entraîne après le cataclysme, à la suite du dernier des adultes, témoin stupéfait de la renaissance du genre humain : sous ses yeux désabusés, un groupe d’enfants réinvente une Humanité dont l’Histoire a disparu. Et Messac, qui sait que la Civilisation est mortelle, nous offre le spectacle d’une poignée de gosses en train de lui régler son compte…
Stupéfiant, Quinzinzinzili renaît et devrait susciter l’admiration de ceux qui croient davantage aux vertus des Lettres qu’à celles de l’Homme.

L’arbre vengeur l’Alambic (2007)200 pages 13.00 € ISBN : 9-782916-1411-83 (1935)
Couverture : Jean-Michel Perrin
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