Rencontre avec Jacques Barbéri

Jacques Barberi aux Utopiales 2019 – Les 15 ans de La Volte – © Fantastinet

Jacques Barbéri à de nombreux casquettes (l’écriture, la traduction et la musique) au travers desquelles il navigue pour notre plus grand plaisir.

Présent aux Utopiales, Jacques a accepté de répondre à nos questions qui tournaient autour de ses différentes activités, de La Volte, et de son parcours. L’occasion aussi d’échanger autour de L’enfer des masques paru cette année.

Cela fait très longtemps que vous êtes dans le milieu de l’imaginaire, j’ai même cru comprendre que vous aviez commencé en termes de roman dans la collection gore, vous confirmez ?

D’une certaine façon, j’ai commencé avec la collection gore mais c’était un petit peu un accident ou presque…  A l’époque, habitant Paris, j’assistais régulièrement aux “déjeuners du lundi”, une réunion d’auteurs et d’éditeurs de SF qui se retrouvaient dans le même restaurant tous les lundis. On y croisait régulièrement Gérard Klein, André Ruellan, Marianne Leconte, Philippe Curval, etc. André Ruellan, alias Kurt Steiner, dirigeait à cette époque la collection Gore et proposait aux auteurs présents d’y participer. André étant un ami, et proposant de surcroit une couverture de Roland Topor, nous nous sommes dit avec Emmanuel Jouanne que nous pourrions tenter l’aventure. A cette époque-là, j’avais déjà publié un recueil chez Denoël, en Présence du Futur et la publication de mon premier roman de SF, Une soirée à la plage, était imminente. Mes débuts sont donc plutôt en SF et en Présence du Futur.

 J’ai vu pourtant que le Gore est paru avant

Oui, il s’agit de mon premier roman publié, mais il s’agit d’une œuvre de collaboration et nous n’avons pas tapé à la porte des éditions Fleuve Noir pour l’écrire. Ceci étant dit, ce fut une expérience très intéressante et nous nous sommes bien amusés à le faire.

Vous n’êtes pas seulement auteur, il y a la musique, la traduction, comment on organise une journée avec toutes ces casquettes ?

On pourrait rajouter, même si je m’y adonne moins actuellement, l’écriture de scénarios. Et en parallèle à mes premières années d’écriture, il faudrait également ajouter la casquette de chirurgien-dentiste. Donc, oui c’est un parcours un peu particulier. Ma priorité reste cependant l’écriture de romans et de nouvelles. Le problème, c’est que, financièrement, c’est très insuffisant, d’où l’obligation de multiplier les activités : les scénarios ou la traduction sont un peu plus rentables.

Si je pouvais en vivre, je n’écrirais probablement que de la fiction, romans et nouvelles, mais la traduction me procure tout de même de grandes satisfactions, comme récemment les romans d’Evangelisti pour La Volte, l’auteur étant de plus un ami.

Eymerich justement, on parle d’inquisition entre autres. J’ai découvert ce personnage historique.

Oui… On finit par éprouver une certaine forme d’empathie pour lui alors qu’il est quand même plutôt odieux… Très intelligent, rusé mais odieux : un peu comme cela peut se passer avec Hannibal Lecter dans le Silence des Agneaux : un personnage horrible mais excessivement séduisant. Une sensation étrange et déstabilisante. Les romans sont par ailleurs de très grande tenue car il y a toujours un background historique fouillé et une réflexion sociale, politique très intéressante.

C’était très riche et j’ai eu du mal à croire aux dimensions historiques, comme je ne connaissais pas le personnage, il y a une vraie recherche dans le sujet.

Evangelisti est historien, il n’a donc pas trop de problèmes pour mettre sur pied un univers se déroulant au Moyen-Âge. Et le background est effectivement très riche sur le plan historique, politique, social, sans oublier ce niveau pervers et provocateur représenté par un héros inquisiteur, prêt à tout pour arriver à ses fins.

En termes de musique, comme arrivez-vous à concilier toutes vos casquettes car l’engagement musical, notamment,  à ses contraintes : répétitions, …

J’aimerais justement en faire plus, mais le temps me manque. Jouer en groupe est difficile. En ce qui concerne Palo Alto, nous sommes deux sur Marseille, et le troisième sur Paris… Pour se retrouver, c’est compliqué : on s’envoie des fichiers, on travaille sous format électronique, à distance et finalement, improvisations aidant, nous faisons souvent les répétitions au moment des concerts. J

Au fait, avec Palo Alto, il y a un spectacle ce soir (NDW : le 1er novembre 2019) avec Alain Damasio.

Pour les albums, c’est plus simple de travailler à distance, en se voyant de temps en temps pour finaliser les structures, travailler les mix. Au final, je consacre l’essentiel de mon temps à l’écriture et me considère avant tout comme un écrivain, professionnellement parlant. Je ne cherche pas forcément à rentabiliser financièrement la musique. Cela reste du plaisir avant tout.

Vous avez reçu le prix Jacques Chambon de la traduction pour “L’Évangile selon Eymerich” : ça fait quoi ?

Ça fait toujours plaisir de recevoir un prix. Ça signifie qu’on a plutôt fait du bon boulot mais recevoir le prix Jacques Chambon m’a particulièrement touché car Jacques a publié mes premiers romans en Présence du Futur, et est devenu par la suite un grand ami. Lorsqu’il est mort subitement, peu de temps après avoir publié mon roman “Le Crépuscule des chimères” chez Flammarion, ça a été un choc assez dur pour moi. Ami et éditeur, le prix Jacques Chambon m’a donc fait doublement plaisir.

…recevoir le prix Jacques Chambon m’a particulièrement touché car Jacques a publié mes premiers romans en Présence du Futur, et est devenu par la suite un grand ami.

Quand on parle d’un livre traduit, on parle du style de l’auteur : est-ce que finalement en traduction française, le style est celui de l’auteur ou du traducteur ? On ne sent pas frustré en tant que traducteur que l’on ne voit que l’auteur et non le traducteur ?

Une traduction, c’est toujours une adaptation. Impossible de restituer vraiment le style de l’auteur. J’essaye de retrouver le rythme d’origine, ou le plus approchant possible, même si le passage d’une langue à une autre rend cela difficile. Il y a des analogies, des équivalences, mais cela débouche souvent sur une certaine frustration. Il faut trouver un équilibre entre le respect du texte originel et l’obtention d’un texte fluide et agréable à lire. Il y a en fait toujours un compromis à trouver. Avec le temps, on se nourrit de cette frustration. Je suis très soucieux de ça : le rythme, la musicalité et, bien sûr, les intentions fondamentales de l’auteur. Alors si au final on voit essentiellement l’auteur, ça ne me dérange pas plus que ça, c’est relativement logique, la seule chose qui m’importe c’est que le traducteur soit également perçu comme “auteur” du livre traduit.

Hier (31 octobre), j’étais présent pour les 15 ans de la Volte : vous y êtes depuis 2008 en tant qu’auteur. J’avais l’impression d’avoir une famille en face de moi et ai découvert l’envers de la Volte.

C’est essentiellement Mathias Echenay qui permet ça. Il ne s’impose pas du tout en tant que “boss”. Il laisse une grande une liberté et favorise la communication :  il y a beaucoup d’interactions, on peut appeler ça une famille effectivement. Il est très à l’écoute. En tant qu’auteur, on se sent impliqué dans le devenir de la maison d’édition, c’est ça qui est intéressant. On est à la fois auteur de la Volte et acteur au sein de la structure éditoriale. Je pense que c’est assez particulier. Sinon, je suis en fait auteur (et compositeur) de La Volte depuis 2006, avec la participation à l’anthologie “Aux Limites du son”.

J’ai trouvé intéressant votre façon de présenter votre arrivée à la Volte, vous pouvez nous la partager ?

Mes romans de Science-Fiction sont un peu borderline et, après le décès de Jacques Chambon, peu d’éditeurs étaient en mesure de suivre mon boulot. Je me suis donc retrouvé un peu en retrait du milieu SF à ce moment-là, tout en ayant deux projets en tête : écrire une suite au Crépuscule des chimères et terminer une trilogie démarrée en Présence du Futur avec Narcose et La Mémoire du crime.

Mathias Echenay me propose alors de boucler la trilogie, je lui réponds qu’il conviendrait pour cela de rééditer les deux premiers volets parce qu’ils sont sortis depuis longtemps et quasi indisponibles… Il me répond que cela ne pose pas de problème et me propose même de faire un CD pour aller avec la réédition augmentée de Narcose. J’ai cru halluciner, c’était le paradis : non seulement on me proposait de terminer la trilogie, de rééditer les deux premiers volets mais également de réaliser un album, faisant ainsi la synthèse entre mon travail d’écrivain et de musicien.  A partir de là, c’était lancé, La Volte m’avait aimanté : cette liberté et le désir de Mathias Echenay de voir l’inachevé se boucler de façon optimale m’avaient convaincu et comblé… ce qui est génial à la Volte, c’est le « plus » : les livres, les disques mais également des expos, des concerts, des performances, liés à certaines publications, comme en ce moment avec Les Furtifs et ça c’est vraiment génial.

[Mathias Echenay, éditeur de La Volte] me propose même de faire un CD pour aller avec la réédition augmentée de Narcose. J’ai cru halluciner, c’était le paradis : non seulement on me proposait de terminer la trilogie, de rééditer les deux premiers volets mais également de réaliser un album, faisant ainsi la synthèse entre mon travail d’écrivain et de musicien.

Cette année, l’actualité c’est L’Enfer des Masques. Je rebondis un peu sur le côté entre deux genres… On est, sans dévoiler trop, entre la SF, le thriller, voire même un peu de psychologie ?

Je suis parti dans l’idée de faire un thriller mais la SF a très vite contaminé le script. Les deux genres ont fini par totalement fusionner, mais il s’agit également d’un roman psychologique, ce qui ajoute, et c’est relativement nouveau pour moi côté roman, une composante un peu plus mainstream à l’ensemble.

On dit aux amateurs de thriller de lire la première moitié et aux amateurs de SF de lire la seconde ?

(Rires)

C’est un thriller SF. Et si j’ai correctement fait mon boulot, le suspense aidant, il est impossible d’arrêter la lecture à mi-parcours. 🙂

On parle de deux femmes, deux histoires parallèles et on se demande pendant longtemps comment ces deux histoires vont se rejoindre. C’était volontaire de faire le choix de femmes au centre de l’intrigue ?

Ça s’est imposé. Le roman est sorti il y a peu mais son origine remonte à une vingtaine d’année. Il s’agissait alors d’un scenario pour un téléfilm, beaucoup moins SF que le roman. Mais les deux personnages principaux étaient déjà féminins. Pourquoi ? Je l’ai compris en écrivant le roman : j’avais envie d’exprimer comment une jeune femme (Nora), pouvait tenir tête à un homme ayant tous les pouvoirs, comment elle parvenait à résister et finir par avoir le dessus sur ce personnage emblématique d’un pouvoir patriarcal, despote et richissime, qui rejette sa fille de façon excessivement violente. Ce qu’elle ne comprend pas, refuse d’accepter et qui active la mécanique du thriller.

D’un autre côté, il y a cet amour possessif, tentaculaire, absolu que ce même despote manifeste à l’égard d’une autre femme, Priscilla, qui finit elle aussi par refuser de n’être qu’un objet de désir.

Dans les deux cas, des femmes fortes et déterminées qui entreprennent de démolir la figure patriarcale, tutélaire, imbue de pouvoir, que représente Nick Dickovski.

Ça marche effectivement beaucoup mieux d’ailleurs parce que Nora est une fille et non un fils sur cette thématique là

Tout à fait !

J’ai par ailleurs commencé à écrire ce bouquin il y a une vingtaine d’année et s’il rejoint aujourd’hui, au moment de sa publication, certaines lignes de forces qui s’expriment actuellement autour du féminisme, du mouvement LGBT, etc., ce n’est absolument pas pour surfer sur la vague…  

Vous étiez précurseur 😊

(Rires) on peut dire ça.

Nous avons donc cet effet miroir entre les histoires des deux femmes et il y a plusieurs moments où j’étais perdu entre la réalité de l’histoire, le ressenti, ainsi que le sentiment qu’il se passait quelque chose que je ne maîtrisais pas. Sans que cela ne me perde totalement…

Perdre un peu le lecteur au début est voulu, pour qu’il veuille à tout prix aller de l’avant afin de comprendre ce qui se passe réellement et saisir comment tout cela va se résoudre. Le roman est structuré de façon à ce que le lecteur ne réalise pas trop, en tout cas dans la première partie, les rapports qui existent entre les différents personnages.

Le temps aussi. On se pose la question de savoir si les histoires sont parallèles ou en décalage temporel.

Rien n’est précisé au départ, effectivement. Un grand nombre de mes récits tourne autour de la perception du réel. La lecture de Dick dès l’adolescence n’y est pas pour rien. Mais c’est quelque chose qui m’obsède depuis toujours, avoir des doutes sur la réalité de qui nous entoure. Des sujets que je traite souvent : dérèglement temporel, failles mémorielles, manipulations…

Que nous voyons, que nous percevons aussi dans L’Enfer des Masques. On est aussi un peu dans le thème des Utopiales de cette année finalement.

Oui. Totalement. Coder/Décoder. Mais il vaut mieux ne pas donner plus d’informations pour ne pas trop dévoiler l’intrigue.

J’ai aussi lu votre nouvelle dans l’anthologie des Utopiales : vous pouvez en parler ?

On y rejoint un autre problème d’actualité : la dégradation de la biodiversité.

L’idée de départ était de pouvoir coder des sensations afin de les commercialiser. Les plus recherchées, étant celles des stars qui peuvent se vendre très cher, lorsque l’une d’entre elles urine par exemple, ou se brosse les dents : certaines personnes sont prêtes à dépenser beaucoup d’argent pour cela. L’équivalent mental de la trace de rouge à lèvre sur un mouchoir, de la mèche de cheveux ou de la petite culotte usagée…

Sur cette idée de départ, une autre idée s’est rapidement greffée : la recherche de sensations plus violentes, le ressenti n’animaux carnivores au moment de tuer un autre animal. Tout cela conjointement à une autre mode que nous retrouvons dans la trilogie Narcose, consistant à se greffer des tentacules, des sabots, des oreilles de lapin, etc.… Ce qui concours au final à porter gravement atteinte à certaines espèces animales pour la plupart quasiment disparues, voire éteintes, bref une catastrophe sur le plan de la biodiversité.

L’héroïne de la nouvelle met sur pied un système pour neutraliser indirectement les braconniers qui mettent à mal les derniers spécimens restants.

La thématique de base Coder/Décoder les sensations glisse ainsi de la critique du star-system à celle de l’anéantissement de la planète et de notre propension inextinguible à tout foutre en l’air…

Je vais enfoncer une porte ouverte puisque j’ai entendu vos propos durant l’échange sur les 15 ans de la Volte : la SF est engagée ?

Ah oui. Et ce texte l’est résolument.

C’est important de le maintenir ?

Je ressens de plus en plus ce besoin d’avoir un message fort à transmettre. Tout en me disant que cela aura une portée très réduite, nous savons très bien que ça ne va pas changer le monde. Mais il faut quand même le faire.

Vos Utopiales se passent comment ?

Je ressens de plus en plus ce besoin d’avoir un message fort à transmettre. Tout en me disant que cela aura une portée très réduite, nous savons très bien que ça ne va pas changer le monde. Mais il faut quand même le faire.

Pour le moment plutôt bien. Et puis c’est toujours agréable de rencontrer des gens qui ont lu ou qui vont lire vos livres. Discuter avec eux. C’est probablement ça le plus intéressant. Même si je n’ai hélas pas une file d’attente aussi impressionnante qu’Alain (Damasio) au moment des signatures 🙂

De votre côté, des projets en cours ?

Oui, un projet que je “traine” depuis une vingtaine d’années. Un roman sur lequel je reviens régulièrement, intitulé pour l’instant Terre de Vérité. L’obtention d’une bourse me met enfin dans l’obligation de le terminer. C’est un gros boulot qui représente beaucoup pour moi. Il sera un peu particulier, aussi bien au niveau du fond que de la forme, univers mosaïque, stellaire, moléculaire, relativement complexe. J’espère le terminer pour l’année prochaine.

Pour la Volte aussi ?

Ce sera pour la Volte, c’est sûr.

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