Rencontre avec Patrick Couton

VN:F [1.9.22_1171]
Moyenne : 0.0/10 (0 votes pris en compte)

Les traducteurs sont peu mis en avant en règle générale et nous ne faisons pas mieux dans la SFFF. Pourtant, ils sont pour beaucoup dans le succès des titres. Patrick Couton a été le traducteur notamment de Terry Pratchett et ses fameuses Annales du Disque Monde. Sa présence aux Utopiales a été l’occasion de lui poser quelques questions sur son métier, et sur la relation avec les auteurs. Une rencontre qui permet de mieux comprendre ses hommes et femmes de l’ombre.

Bonjour Patrick Couton, merci d’avoir acceptée cette interview. 

Bonjour Allan.

Avant toute chose, accepteriez-vous de vous présenter pour nos visiteurs qui ne vous connaîtraient pas ? 

Alors, donc je m’appelle Patrick Couton, je suis traducteur, quasi essentiellement pour l’Atalante, même exclusivement pour l’Atalante à l’exception d’un titre pour Gallimard. J’ai commencé à travailler pour l’Atalante en 1984/ 1985, donc cela fait très longtemps et je dois certainement être le plus ancien traducteur de l’Atalante.

Je suis traducteur mais mon métier de base, c’est musicien. Je fais de la traduction en plus de la musique.

Et comment lie-t-on les deux ? 

Très très bien parce que je pense que faire uniquement de la traduction peut avoir un côté déprimant parfois car c’est un travail de solitaire alors que la musique au contraire est un travail collectif puisque je ne joue pas que tout seul. Il est très rare que je joue tout seul : généralement, je joue dans des groupes. Chaque activité me délasse de l’autre. J’aime bien me retrouver tout seul pour traduire et j’aime bien me retrouver en groupe pour faire de la musique.

Vous êtes notamment connu pour les traductions de Terry Pratchett, comment on fait pour traduire quelque chose d’aussi burlesque sans perdre la moelle ?

J’ ai fait effectivement quelques traductions de Terry Pratchett, une cinquantaine je pense. Quand à savoir comment, je ne sais pas. On se plonge dedans et puis on essaie de faire au mieux, mais je ne me suis jamais posée la question : en général, je m’immerge dans le bouquin dès le départ. Je ne lis pas le livre avant de le traduire ce qui pourrait être considéré comme un défaut pour pas mal de traducteur. Certains trouvent ça un peu bizarre mais dans le cas de Terry Pratchett, j’ai vite trouvé que c’était la bonne solution car dans chaque roman il y a tellement de difficultés à surmonter, de jeux de mots, de références à retrouver, … dès la première lecture, je ne pouvais pas m’empêcher de m’arrêter à chaque difficulté pour essayer de la résoudre. Alors autant traduire directement. Et du coup, je résous une difficulté à la fois, c’est un peu les Horaces et les Cuirasses. Un adversaire à la fois.

Ce qui vous permet en plus d’être surpris au fur et à mesure de la lecture. 

Oui. D’un autre côté, j’avais parfois de mauvaises surprises parce que, comme je lisais pas le bouquin à l’avance, il m’arrivait de tomber sur une difficulté sur laquelle je passais un certain temps, et la solution se trouvait 2 ou 3 pages plus loin.

Vous n’avez pas d’ailleurs traduit uniquement Terry Pratchett.

C’est quand même à peu près une bonne moitié de mes traductions, Terry Pratchett, c’est le gros morceau. par ailleurs, j’ai traduit la série Alvin le Faiseur d’Orson Scott Card,

Glen Cook et la compagnie noire

Dès le départ je m’immerge dedans, surtout avec Terry Pratchett : c’est évident que je sentais ses blagues venir deux-trois paragraphes avant

Uniquement le premier roman, parce que le traducteur pressenti pour traduire la série était indisponible pour le premier qu’il fallait absolument sortir j’imagine. Du coup, j’ai traduit le premier en sachant très bien que je ne ferai pas la suite.

Quand on se retrouve avec ces univers totalement différents, comment on fait ? Je vous ai entendu parler tout à l’heure en plaisantant sur votre mal de gorge (NdW : Patrick Couton et Steven Erikson partageait un mal de gorge aux Utopiales) de mimétisme avec l’auteur. Il existe aussi une forme de mimétisme avec l’auteur dans la traduction ? 

Je pense oui. Dès le départ je m’immerge dedans, surtout avec Terry Pratchett : c’est évident que je sentais ses blagues venir deux-trois paragraphes avant. Mais, oui je m’immerge dedans, est-ce que c’est parce que je suis du signe du poisson, je plonge. Je ne cherche pas expliquer comment je fais, je n’ai pas d’explications.

Et donc, du coup, on entend peu parler du travail des traducteurs, on parle du style de l’auteur dans les chroniques notamment … Ce style, c’est un peu le votre ?

Oui, bien sûr. C’est vrai que la position de traducteur est très délicate parce que si l’auteur est mauvais, et si le traducteur colle au style de l’auteur, on va dire que c’est le traducteur qui ne sait pas écrire. Donc dans tous les cas, le traducteur est obligé d’améliorer si le style original est mauvais. Il ne peut pas laisser en l’état.

Evidemment, si le traducteur fait un travail en français impeccable, on va dire que c’est l’auteur qui est bon, fatalement même si l’auteur écrit comme un cochon, ça peut arriver. J’ai rarement eu ce cas-là quand même mais ça peut arriver.

Dans ce cas là, quand vous lisez une chronique d’un livre que vous avez traduit, où le style est indiqué comme bon, vous le prenez comment : satisfait parce que j’ai bien travaillé ou frustré ? 

Si le traducteur fait un travail en français impeccable, on va dire que c’est l’auteur qui est bon

Comme une forme de récompense mais que le critique n’a pas vu. Il n’a pas vu que le traducteur avait fait du bon boulot. Dans le cas de Pratchett, c’était différent parce que beaucoup de critiques lisaient également dans le texte original et du coup, il pouvait faire la comparaison et se rendre compte du travail effectué par le traducteur. Mais très souvent, c’est vrai que on passe sous silence le travail du traducteur, hélas !

Hélas, effectivement. J’ai entendu, et vous en parliez tout à l’heure avec Steven Erikson, l’humour anglo-saxon n’est pas le même que le français, comment fait-on pour transposer ?

Ça, ça va. Les français comprennent l’humour Anglo-saxon. Mais dans le cas de Terry Pratchett, lorsqu’il y avait des jeux de mots, j’étais obligé d’adapter, de trouver des jeux de mots en français. Ça marche très bien.

Vous savez les humoristes que j’aimais beaucoup, Pierre Dac dans le temps, n’avaient pas un humour anglo-saxon mais ça valait bien l’humour anglo-saxon. J’en utilisais parfois dans les traductions de Terry Pratchett.

Du coup, sur Terry Pratchett, vous le traduisiez au fur et à mesure. Est-ce aussi le cas pour les autres ? 

Oui, pour tous.

Ce qui m’intéressait dans ce que vous disiez, c’était la remarque que vous n’avez pas les mêmes connaissances que l’auteur. Cela nécessite donc un travail d’autant plus important.

Le travail du traducteur c’est essentiellement ça : traduire, c’est se documenter. Effectivement, dans ces cas-là, je bénis internet car nous avons tout à disposition dans la minute qui suit. Les premières traductions dans les années 80 ou fin des années 80, j’étais obligé d’aller à la médiathèque des après-midis entiers pour trouver des références, me renseigner sur des points particuliers de toute sorte de domaine. Je passais mon temps à aller voir à Nantes, un armurier que je fréquentais beaucoup. Au bout d’un moment, quand il me voyait arriver, il allait dans l’arrière boutique pour ne pas avoir à répondre à mes questions. Très souvent, il n’avait pas la réponse et était obligé de chercher dans des documents. Maintenant si je veux un renseignement sur un modèle Colt de la fin du XIXème siècle, je le trouve sur internet.

Ce qui facilite. Quelle relation existe-t-il entre un auteur et un traducteur ? D’ailleurs, est-ce qu’il y a une relation avec l’auteur ou travaillez vous séparément ? 

 Je passais mon temps à aller voir à Nantes, un armurier que je fréquentais beaucoup. Au bout d’un moment, quand il me voyait arriver, il allait dans l’arrière boutique pour ne pas avoir à répondre à mes questions.

On travaille séparément. Très souvent, l’auteur ne sait pas qui traduit. Mais, d’un autre côté, il m’est arrivé régulièrement de faire appel à l’auteur sur certains points particuliers, points délicats, des choses que je ne comprenais pas forcément au premier abord. Avec Terry Pratchett, à chaque bouquin, je lui envoyais des questions, pas toutes les questions que j’avais envie de lui poser car j’avais énormément de questions avec Terry Pratchett. J’ai un collaborateur, un copain musicien, américain, qui habite maintenant à 200 mètres de chez moi ce qui est pratique, et depuis très longtemps, quand j’ai finis la traduction d’un bouquin, je fais appel à lui, et il vient passer l’après midi chez moi et je lui pose la question sur certains trucs. J’avais souvent la réponse mais pour confirmer ce que j’ai trouvé. Je lui pose des question auxquelles il répond. Mais pour Terry Pratchett, qui était anglais, mon copain américain n’avait pas toutes les réponses forcément. Dans ces cas-là, j’ai des copains musiciens anglais que je contactais. Dans le milieu musical on s’entraide beaucoup. Et quand même ces copains anglais ne me pouvaient pas me fournir la réponse, alors j’envoyais un courriel à Terry Pratchett qui me répondait en général très vite, dans l’heure ou les deux heures qui suivaient.

Sauf pour les derniers romans où il avait d’autres soucis et là je ne l’ai plus contacté. Je m’abstenais de l’embêter avec mes questions.

En tant que traducteur, vous avez le choix des auteurs ou on vous l’impose un peu ? 

Ce n’est pas moi qui choisit les auteurs. On me propose un auteur et puis j’accepte ou je n’accepte pas mais en général j’accepte car comme je travaille depuis longtemps et quasi exclusivement pour l’Atalante et l’Atalante sait ce qui me convient.

Vous êtes nantais ? 

Oui et je vais même à pied à l’Atalante.

Une autre chose m’a surprise, je parle un peu anglais dans le monde professionnel donc bien loin de la traduction, et en fait, vous discutiez en parlant du titre en français. J’ai ressenti un certain nombre de tâtonnements, je ne m’attendais à avoir quelque chose de beaucoup plus mécanique, en mode pratiquement scolaire mais finalement, il y a un vrai tâtonnement ? 

Faut essayer plusieurs titres et les proposer à l’éditeur qui dit parfois “oh non pas ça”. Là, c’est vrai que Rejoyce veut dire “Réjouissez-vous” mais on ne peut pas mettre ce titre là. Ce n’est pas vendeur, ça ne sonne pas bien. Alors, j’ai essayé des tas de choses pour arriver à “Alleluia” ou “Bonne nouvelle”, on ne sait pas encore. “Alleluia”, ça sonne bien, et on voit bien de quoi il s’agit. Je trouve ça pas mal mais effectivement j’ai des fois noté des titres mais c’est du délire, “Y a de la joie”, j’avais même mis “C’est le pied” : faut tout mettre sur le papier et après on élimine. Après le sous titre “Un  couteau dans le cœur”…

J’aimais bien la citation de Corneille.

Je trouve ça pas mal : “Percer jusque au fond du cœur”.

Ce qui permet en plus de faire un lien à la littérature plus générale. Sauf erreur de ma part, vous n’avez traduit que de la fantasy, de la science-fiction, de l’imaginaire ? 

Non. C’est en majorité ce que j’ai traduit : Pratchett, 50 bouquins, Orson SCott Card 6 ou 7, Moorcock 4, mais j’ai quand même fait une pièce de théâtre pour l’Atalante, indisponible maintenant, de Tennessee Williams la descente d’Orphée ; j’ai fait aussi les carnets de voyage d’Audubon, qui n’a rien de SF ni de fantasy ; un peu de polar du temps où l’Atalante faisait un peu de policier, j’ai du traduire Howard Fast dont Max qui parle du début du cinéma aux Etats-Unis, un très grand roman. Howard Fast un très grand auteur, un très grand bonhomme.

Une question qu’on pose rarement, on sait que les auteurs touchent une partie des ventes  : est-ce la même chose pour les traducteurs ou c’est un cachet ? 

Le Cachet c’est pour le musicien. Le traducteur touche un a-valoir, une avance sur les ventes à venir, calculé sur le nombre de signes que contient le roman. En général, un feuillet fait 1500 signes et on est payé au feuillet de 1500 signes. Après les tarifs varient suivant les éditeurs.

Le traducteur a aussi un pourcentage, suivant les éditeurs, 1% ou 2% ou davantage ou moins. Tant que ce pourcentage des ventes  n’a pas dépassé l’a-valoir, le traducteur ne touche rien. C’est à dire que si pour un travail donné, il y a un a-valoir de 10000€, et que le traducteur touche 2% sur chaque livre vendu disons à 20€, cela représente 40 centimes par livre. Il  faudra en vendre 25000 pour à nouveau toucher de l’argent.

Une traduction, cela coûte cher à l’éditeur.

En tant que lecteur, quels sont les titres, auteurs qui vous ont plu ou vous plaisent actuellement ? 

J’ai un autre défaut, je lis beaucoup moins depuis que je fais de la traduction et de moins en moins de livres traduits. A chaque fois que je lis un livre traduit, je me pose la question de savoir comment c’était en anglais même si j’aime la façon dont c’est traduit. Et quand je lis, je lis plutôt du policier parce que je suis, avant d’être amateur de SF, un gros lecteur de romans policiers. J’ai une grosse collection de livres policier des origines à 1960. C’était ma lecture favorite. Quand je prend le train, et que je prends un bouquin, je prends du Georges Simenon.

Votre actualité en traduction ou de musique

Je suis dans Rejoyce pour la traduction car je n’ai pas terminé. J’en suis à peu près la moitié et je dois terminer d’ici fin d’année et puis sur le plan musical, j’ai encore un disque en projet avec un groupe qui fait de la musique américaine. Il y a 3 semaines j’étais au Québec en duo pour deux festivals. J’ai des projets, je fais des master class d’un instrument pas très connu, l’auto-harpe. J’en ai fait en Ecosse en juillet, en octobre 2017 en Angleterre, mais aussi en Pennsylvanie. On fait régulièrement appel à moi pour des master classes

La tradition du mot de la fin : 

Fin 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *