Tour de Babylone (La) de Ted Chiang

  • La tour de Babylone
  • La nouvelle donne son titre au recueil, alors qu’il s’agissait à l’origine de « L’histoire de ta vie ».
    C’est une belle entrée en matière, avec la reconstitution de la construction de la tour de Babel, d’un point de vue de ses constructeurs. Hillalum le mineur doit monter au sommet de la tour avec ses compagnons, pour percer la voûte céleste, dans le but de se rapprocher toujours plus de Dieu. Dans cette nouvelle, on peut déjà sentir douceur et lenteur qui semblent être les deux maître mots de l’écriture de Chiang.
    Le dénouement, semblable à celui d’un roman français primé il y a peu (et qui ne sera pas cité pour ne pas gâcher le roman comme la nouvelle), manque du côté percutant que l’on attends d’une nouvelle. Le dénouement est néanmoins efficace.
    Il y a cependant un fait qui peut chiffonner : où est la colère de Dieu . Où est le mélange des langage qui a aussi contribuer à la puissance symbolique de cette histoire ? Cette première nouvelle, déjà empreinte de religiosité, annonce la suite : des récits, plus que des nouvelles, avançant doucement vers un dénouement d’une rare intelligence.

  • Comprends
  • Il semble qu’il s’agit du thriller palpitant annoncé par la quatrième de couverture. C’est là que les définitions de « thriller palpitant » divergent. Ni thriller, ni réellement palpitant, c’est toujours avec une très grande douceur que Chiang commence à nous parler de sur-humanité (voir aussi L’évolution de la science humaine). L’hormone K permettrait à des victimes d’immense dégradation sur cerveau de retrouver toutes leurs facultés intellectuelles, et de les développer de manière extraordinaire. Une nouvelle parfaite pour les amateurs de science-fiction versant dans la biologie. Ce petit côté hard science peut plaire. Peut-être un peu trop compliqué pour ceux qui ont fini leur étude de biologie en seconde. Contrairement à d’autres nouvelles, d’avantage adressées au plus grand nombre, Comprends, tout comme Division par zéro, s’adresse d’avantage à des matheux qu’aux lecteurs qui trouvent leur compte en science-fiction dans le discours sur l’humanité de son comportement (que ceux-ci se rassurent, ils auront largement de quoi se contenter avec l’histoire de ta vie et Aimer ce que l’on voit : un documentaire).

  • Division par zéro
  • Encore une nouvelle pour matheux. Certes, elle est compréhensible pour un non matheux, mais peut-être pas dans sa subtilité. Le thème : et si une mathématicienne démontrait que lest mathématiques ne reposent sur rien. Le monde va-t-il s’écrouler pour autant ? La compréhension de l’importance du thème, de ces conséquences psychologiques sur la mathématicienne en question restent un peu floue et trop vagues pour que le commun des mortels en apprécie toute la saveur. C’est assez regrettable, mais comme les nouvelles précédentes, l’histoire se déroule quasiment sans accroc, avec une douceur cotonneuse qui nous porte du début à la fin.

  • L’histoire de ta vie
  • Revenons aux sciences-humaines totale avec ce récit alliant magnifiquement une rencontre avec des extraterrestres et les découvertes de soi à travers le langage. Louise Banks est chargée d’apprendre et de comprendre le langage d’extraterrestres venus en touristes, en curieux, ou pour tout autre raison qu’il faudrait découvrir en … communiquant avec eux. Plongée dans le langage, c’est ce que l’on peut principalement retenir de ce récit. A travers la découverte d’un nouveau langage, c’est une nouvelle façon de penser que découvre la linguiste,une nouvelle manière d’appréhender l’univers. Cette « révélation » est bien connue de ceux qui pratiquent diverses langues, chaque grammaire et vocabulaire contenant en eux-mêmes une manière d’appréhender l’univers. Ici Ted Chiang développe le thème à l’extrême, de manière absolument fascinante.

  • Soixante-douze lettres
  • On nage ici en plein Steampunk qui ne dit pas son nom. La technologie des automates s’apparente ici à de la magie, avec la création de golems. Le récit se déroule dans un univers ressemblant à un XIXe siècle pétrie de contradictions, entre avancé vers le machinisme et développement d’une forme scienticisé de la magie. Il s’agit plus spécialement d’une utilisation laïque du savoir kabbalistique, les soixante-douze lettres étant celle de l’alphabet hébreux, servant à créer les noms qui animent les golems.
    Le développement est intéressant, mais une fois de plus, l’histoire fini sans heurt réels, presque en queue de poisson, et la poursuite finale n’apporte pas suffisamment l’émotion pour sauver l’ensemble.

  • L’évolution de la science humaine
  • J’avoue une incompréhension totale de ce très court récit (trois pages). Les humains créent des méta-humains qui développent la science au delà de la compréhension humaine. Ces derniers en profitent sans compréhension de ce savoir. Bon. Bien. Et ?

  • L’Enfer, quand Dieu n’est pas présent
  • Un autre récit qui se déroule sans accroc. On aura déjà comprit que Ted Chiang n’est pas un maître du suspens ou de la mise en scène, mais il a indéniablement une manière extrêmement originale de traiter ses thèmes. On retourne à un sujet religieux, déjà très présent dans La tour de Babylone et Soixante-douze lettres. Dieu fait apparaître ses anges sur terre, et chaque apparition apporte son lot de miracles… et de morts. Certains y trouvent le bonheur et la rédemption, d’autres voient leur vie littéralement brisées par les apparitions angéliques. La vie de Niel a été brisée, l’apparition d’un ange tuant sa femme, Sarah. Cette dernière est partie au Paradis et la seule chance de Niel de la rejoindre est de croire en Dieu, alors que cette mort lui a fait perdre tout amour, surtout à l’endroit de Dieu.
    Voir les anges de Dieu semer miracles et horreurs quand les anges déchus n’apportent rien mais prônent le libre arbitre, voilà qui est assez cocasse.
    La fin peut laisser un goût amer dans la bouche des lecteurs non croyants. Après toutes ces réflexions sur la cruauté d’un Dieu absent, la vie pourrait presque être décevante.

  • Aimer ce que l’on voit : un documentaire.
  • Calliagnosie. Néologisme made in Chiang. Du grec « Callos » beau / beauté, « a » privatif, et « gnosis » : savoir, connaissance. Calliagnosie : absence de reconnaissance de la beauté.
    C’est par choix que certaines personnes choisissent de ne plus reconnaître la beauté des autres personnes, et de la sienne, ou de l’absence de beauté. La construction de ce récit est très habille avec la présentation d’une multitude de point de vue, entre la fin de la ségrégation par le physique, l’absence de sensibilité artistique, la résistance à la publicité qui tente d’offrir la perfection, le refus ou la domestication d’une part de la nature humaine. Une de ces grande richesse est aussi de ne pas prendre parti. Ted Chiang présente les arguments et les contre-arguments jouant en faveur ou en défaveur de la calliagnosie. Un documentaire, en effet, ouvrant une réflexion sur ce que peut être la beauté, la manipulation, ou simplement la nature humaine.

    Ce recueil de récits, plus que de nouvelles, mérite amplement le déplacement, ne serait-ce que pour le traitement très inhabituel de thèmes divers utilisant aussi bien les sciences « dures » que les sciences humaines, avec aussi l’intervention d’un soupçon de magie divine.
    Un maître mot : originalité.

    Entre 1991 et 2002, Ted Chiang a écrit huit nouvelles (toutes réunies dans ce recueil). Ces textes, ciselés par un véritable surdoué, ont été récompensés par une kyrielle de prix littéraires. « La tour de Babylone », la première nouvelle publiée par l’auteur, a eu les honneurs du prix Nebula. « L’histoire de ta vie » a été récompensée par un autre Nebula et le Theodore Sturgeon Award. « Soixante-douze lettres » a été nominée au prix Hugo et a reçu le Sidewise Award. « L’enfer, quand Dieu n’est pas présent » a reçu les prix Hugo et Nebula.
    On trouve ainsi au sommaire de ce recueil : deux brillantes uchronies, un thriller paranoïaque haletant, une histoire de deuil et d’anges, une rencontre avec des extraterrestres, une autre avec la post-humanité… Huit textes dont la somme dessine le potentiel hors du commun d’un auteur d’ores et déjà célèbre dans le monde de la science-fiction anglo-saxonne malgré son impardonnable manque de prolixité.

    Denoël Lunes d’Encres (Avril 2006)341 pages 20.00 € ISBN : 2-207-25456-9
    Traduction : Pierre-Paul Durastanti et Jean-Pierre Pugi
    Couverture : Manchu
    Réédition

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