Un bonheur insoutenable de Ira Levin

– Bob, nous ne sommes pas libres. Ni toi ni moi. Aucun membre de la Famille n’est libre.
– Comment veux-tu que je t’écoute comme si tu étais en bonne santé, quand tu dis des choses pareilles ? Evidemment, que nous sommes libres! Libres de la guerre, du besoin et de la faim, libres du crime, de la violence, de l’agressivité, de l’ego…

– Oui, oui, nous sommes libres “de” certaines choses, mais nous ne sommes pas libres de “faire” des choses. Tu dois comprendre cela, Bob. Etre “libre de quelque chose” n’a rien à voir avec la liberté.

Bob plissa le front.

– Libres de faire quoi ? demanda-t-il.

Ils descendirent de l’escalator, firent un demi-tour et s’engagèrent sur le suivant.

– De choisir notre propre classification… d’avoir des enfants lorsque nous le désirons, d’aller où nous le voulons et de faire ce qui nous plaît, de refuser les traitements quand nous ne les voulons pas…

Des enfants jouent dans une cour, dans un coin, quatre enfants discutent, discrètement. L’un d’eux apprend aux autres qu’il existe des individus nommés incurables. Ceux-ci ont refusé de se soumettre aux traitements et vivent hors de la famille. Apeuré par cette révélation, LI RM, fait un cauchemar et révèle tout à ses enfants. Lui et ses camarades reçoivent une nouvelle dose de traitement dès le lendemain. Tout de suite après, les angoisses disparaissent.

A 10 ans, LI Rm visite la base de UNIORD, l’ordinateur géant qui dirige la Terre et la Famille. Son grand père, un de ses constructeurs, le rejoint lui et sa famille. Son grand père le surnomme Copeau, car LI RM ressemble à son propre grand père, il serait donc un copeau de la vieille souche. Son grand père l’emmène voir le vrai UNIORD, et non la maquette montrée au public. Le maitre de son existence se révèle n’être qu’une vaste salle réfrigérée remplie d’unités de mémoires.

Son grand père meurt, et Copeau/Li RM grandit. Il découvre les joies du sexe à 12 ans, lors de l’éducation sexuelle obligatoire. Mais le souvenir de son grand père le taraude. Sans s’en rendre compte, l’esprit contestataire de celui-ci le fait dévier de la norme de la famille. Copeau se met à rêver de liberté, de choix de la classification, d’individualité. La situation est grave, sa maîtresse du moment prévient son conseiller, qui donne à Copeau un nouveau traitement. Copeau doit être heureux, l’égoisme est une voie vers le malheur.

Peut-on écrire sur les dystopies après Huxley, Orwell, Bradbury? Oui répond Ira Levin, et plutôt bien en fait. Sans atteindre le niveau de ses prédecesseurs, il nous livre ici une fable politique cohérente et originale.

Son grand problème, c’est qu’au fond, cette dystopie semble la meilleure de toute celle présentée par d’autres auteurs connus. Gouvernement juste et objectif, pas de criminalité, pas de chômage, liberté et égalité. Oui, nous n’avons ni la guerre et la torture de 1984, ni l’autodafé de fahrenheit 451, ni la sélection génétique du meilleur des mondes. Au fond, ce futur semble enviable.

Mais évidemment, il y a toujours des trublions, qui pensent qu’il y a mieux ailleurs et que le passé était bien. Ce qui, il le découvre par la suite, est une aberration. Car, comme le montre bien Ira Levin, ce que Copeau et ses amis prennent pour des livres d’histoire sont des romans. Evidemment, ils ont une vision déformée de la réalité et, par conséquent, sont trompés.

La fin, je l’avais devinée instinctivement, mais elle surprend quand même. En effet, au delà de la fin, il y a une autre chute, qui montre l’obstination et la détermination du coeur humain. Face à la froide rationalité des machines, il y a la brulante passion humaine. Et le gagnant n’est pas forcément celui qu’on croit.

L’action de ce livre se déroule dans un futur qui n’est peut-être pas très éloigné. Toutes les nations sont désormais gouvernées par un ordinateur géant, enfoui sous la chaîne des Alpes.

Les humains sont programmés dès leur naissance – du moins ceux qui sont autorisés à naître – et sont régulièrement traités par des médicaments qui les immunisent contre les maladies, mais aussi contre l’initiative et la curiosité.

Il y a cependant des révoltés. L’un d’eux, surnommé Copeau, va redécouvrir les sentiments interdits et d’abord l’amour. Il s’engage alors dans une lutte désespérée contre ce monde trop parfait, inhumain, qui accorde, certes, le bonheur à tous mais un bonheur devenu insoutenable parce qu’imposé.

J’ai Lu (1980)370 pages ISBN : 2-277-12434-6
Traduction : Franck Straschitz
Titre Original : This Perfect day (1970)

Couverture : Sergio Macedo
Robert Laffont 1971

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