Expiration de Ted Chiang

Ted Chiang a eu un très grand succès critique outre manche et j’étais très curieux de découvrir ce recueil de nouvelles où le thème du libre arbitre tourne comme une toile de fond dans plusieurs nouvelles même si d’autres thématiques surgissent au gré des pages que nous tournons.

L’Homme et le libre arbitre : une fausse réalité ?

Dès la première nouvelle, Le Marchant et la porte de l’alchimiste, nous abordons cette thématique lorsque Fuwaad ibn Abbas découvre une étrange boutique où le propriétaire a créé une machine qui permet de voyager dans le temps. Ce qui est intéressant est la façon dont l’histoire est amené, au travers du récit donc de Fuwaad qui va partager son expérience. Dans ce récit qui ouvre donc le bal, l’histoire de trois personnes ayant passé la porte, voulant changer leur futur ou voulant provoquer la chance.

Le récit, dans sa construction, n’est pas sans faire penser aux Mille et Une nuit, nous laissant tenter de percer quelle sera la chute, une chute que vous trouverez d’ailleurs surprenante.

Et si l’angle du voyage dans le temps est pris dans cette narration pour nous faire réfléchir à ce libre arbitre, Ce qu’on attend de nous, troisième nouvelle du recueil, nous découvrons une invention plus qu’étrange (et à l’intérêt très discutable) : un simple appareil dont la led s’allume 1 seconde avant que nous n’appuyez sur le bouton. Etrange me direz-vous ? Pas autant que les conséquences qui seront décrites dans cette très courte nouvelle. La brieveté du texte est ce qui, pour moi et paradoxalement, la rend percutante et vous fera réfléchir…

Certains, prenant conscience que leurs choix n’ont aucune importance, refusent d’en faire.

Ce que l’on attend de nous

Dernière nouvelle du recueil et dernière nouvelle autour du libre arbitre, L’angoisse ou le vertige de la liberté nous fait découvrir là encore une invention qui questionnera sur le libre-arbitre : le prisme permet de créer une divergence temporelle, cet appui déclencheur permettant de créer deux branches et donc deux décisions différentes. Dans ce monde, les prismes sont très recherchés et les résultats de cette “divergence” attachera les concernés à leurs mauvais choix ou aux questionnements sur les choix qu’ils ont fait. Les prismes seront la conséquence de nombreux troubles et nous suivons en parallèle Nat, employé dans une boutique de revente de prisme dont le patron n’est pas très honnête et Dana qui mène des thérapies autour des utilisateurs de prisme.

L’univers évolue

Expiration va nous permettre de découvrir la représentante d’une civilisation qui souhaite en savoir plus sur l’anatomie de son peuple, notamment parce que d’étranges événements se produisent, comme une erreur dans le temps, marqué par l’incapacité des crieurs à finir le texte qu’ils avaient composés La connaissance faible de leur fonctionnement ne permet pas de comprendre ce qui se passe et notre anatomiste, si on peut l’appeler ainsi va tenter de percer le mystère. Rapidement, et grâce à une auto-dissection, il identifiera le problème et, dans le même temps, la fin prochaine de l’espèce.

L’Homme et l’animal

La nouvelle Le cycle de vie des objets logiciels est la nouvelle la plus longue du recueil et nous emmène dans un futur où les animaux ont pratiquement disparu. Dans ce monde, Ana Alvarados avait en charge les soins dans un zoo et se retrouve sans emploi. Par l’intermédiaire d’une amie, elle trouvera un nouveau job chez Blue Gamma, une entreprise qui s’est mise en tête de créer des animaux virtuels destinés à devenir des animaux de compagnie.

Le succès prend et Ana poursuit avec l’équipe de Blue Gamma le développement du produit. Mais comme tout produit numérique, le public et volatile… Les Digimos, nom donné à ces créatures virtuelles, vont rapidement se retrouver ranger au rayon des produits dépassés, malgré une volonté d’Ana et de Derek (designer) de maintenir leurs créatures “en vie”.

L’intérêt de cette nouvelle pour moi tourne autour de la thématique de l’abandon ( nous retrouvons dans la façon de l’aborder, la même question que pour nos compagnons de vie) mais aussi de la prise de conscience… Car au fur et à mesure de cette nouvelle, les créatures développent une pensée et donc une compréhension d’eux-mêmes et de leur environnement qui interroge sur leur niveau de conscience… Cela nous fera réfléchir aussi sur notre morale et la façon dont demain, avec l’apparition d’Intelligence Artificielle et autre, nous gèrerons cette probable “prise de conscience” numérique”.

Cette nouvelle qui tourne donc autour d’animaux virtuels doit être mise en en correspondance pour moi avec Le Grand silence où nous découvriront (même si le sujet n’est pas forcément nouveau), qu’il pourrait intéressant que nous nous intéressions à la vie animale et à ce qu’elle pourrait nous apprendre avant d’aller à l’autre bout de l’univers. Elle fait malheureusement écho à une actualité écologique dramatique, marquant la fin des grands perroquets…

La technologie en assistance de l’humanité

Un autre thème qui ressort de ce recueil concerne le rapport de l’homme aux inventions qu’il créé. La nurse automatique brevetée de Dacey interpelle sur l’éducation et l’amour nécessaire dans le cadre de l’éducation de nos enfants. Cette nouvelle est surprenante, prenant appui sur l’invention d’une nounou automatique pour mieux comprendre notre humanité. Si nous sourions à la première partie de l’histoire, la chute nous interpelle.

L’apport des technologies pour la conservation de la mémoire est mis en avant dans l’excellente nouvelle La vérité du fait, la vérité de l’émotion et l’impact du changement de transfert de l’information (transmission orale, écrite et numérique) sur la vie quotidienne : la vérité peut prendre plusieurs visages et la factualisation n’est qu’une forme de vérité…

Pour conclure, un recueil qui m’a régalé, des univers originaux, inspirants et plein de poésie.

A découvrir absolument.

Denoël (Septembre 2020) – Lunes d’Encre – 456 pages – 23 € – 978220136829
Traduction : Théophile Sersiron (Etats-Unis)
Titre Original : Exhalation (2019)

Les neuf histoires qui constituent ce livre brillent à la fois par leur originalité et leur universalité. Des questions ancestrales – l’homme dispose-t-il d’un libre arbitre? si non, que peut-il faire de sa vie? – sont abordées sous un angle radicalement nouveau.
Ted Chiang pousse à l’extrême la logique, la morale et jusqu’aux lois de la physique pour créer des mondes inédits dans lesquels les machines en disent long sur notre humanité.
Auréolé d’un immense succès critique et commercial aux États-Unis, Expiration est en cours de publication dans vingt et un pays, installant définitivement son auteur parmi les écrivains américains les plus importants.

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