Interview : Edouard Brasey

Réalisée par :Face-à-Face
Date :Juin 2009
Yoann : Bonjour, Édouard Brasey, vous êtes écrivain, directeur de collection pour les éditions le Pré-aux-Clercs, elficologue, conteur, grand voyageur, toutes ces vocations se rejoignent-t-elles ? Avez-vous à l’avenir l’envie de mettre l’accent sur une de vos facettes en particulier ?

Édouard : Il est vrai que j’ai de nombreuses activités. En réalité cela m’évoque un conte soufi raconté dans un roman de Henri Gougaud : c’est l’homme dont la vie était inexplicable. J’aime bien cette notion là. J’ai l’impression de suivre mes désirs, mes inclinations, je n’ai aucun plan de carrière. J’ai fait vraiment de nombreuses choses dans ma vie, très différentes, très diverses, même en dehors des activités que vous avez citées. Pourtant, je n’ai pas l’impression de m’être dispersé, j’ai le sentiment qu’il existe un sens derrière tout cela, un fil directeur caché. Ce n’est pas à moi de déterminer ce que je dois faire. Au fur et à mesure, je me laisse porter par l’inspiration du moment ou l’opportunité du moment : quand j’ai envie d’écrire, j’écris, quand j’ai envie de conter, je conte. Mais toujours à travers une quête du sens qui m’est propre. Pour moi tout cela est relié. Ce que je ferai dans cinq ou dix ans je l’ignore ! Puisqu’il y a cinq ou dix ans, je n’imaginais pas que je ferai toutes les activités qui sont mon quotidien aujourd’hui. Et je pense que nous sommes tous un peu pareils : on nous met dans des petites boîtes avec des étiquettes par ce que cela rassure. Mais en réalité l’existence est inexplicable. De mon point de vue, le destin d’une vie est d’essayer d’accumuler le plus d’expériences possibles. J’admire des personnages comme Rabelais ou Pic de la Mirandole qui n’avaient pas un cercle d’activité restreint. Cela dit, la facette la plus importante à mes yeux, la plus ancienne aussi, c’est l’écriture, surtout l’écriture romanesque. Tout le reste, je dirais, gravite autour de ce centre. Alors, je peux m’écarter de l’écriture pendant plusieurs mois mais j’y reviens toujours, comme c’est le cas en ce moment. Je suis devenu conteur parce que j’écrivais des livres sur les Fées, à travers les contes je me suis intéressé à la sagesse orientale et j’ai été amené à voyager, notamment dans le désert blanc d’Egypte, tout ceci s’enchaîne de façon un peu mystérieuse. Cependant, ma vocation première demeure l’écriture romanesque.

Yoann : Vous vous êtes lancé dans une réécriture romanesque des légendes nordiques, en vous appuyant sur le travail de Richard Wagner et des écrits plus anciens. Cette trilogie intitulée La Malédiction de l’Anneau, publiée chez Belfond, est aujourd’hui au cŒur de votre travail. Le tome 1 : Les Chants de la Walkyrie, Prix Merlin 2009, et le Tome 2 : Le Sommeil du Dragon, sont aujourd’hui disponibles. Vous préparez actuellement le troisième et dernier tome de la saga, Le Brasier des Dieux, qui paraîtra en avril 2010. J’ai décidé de vous poser des questions liées aux enjeux psychologiques ou philosophiques mis en scène dans votre saga très ambitieuse :

Yoann : La tentation est omniprésente dans votre cycle : chaque fois qu’un être se retrouve confronté à un choix qui pourrait le conduire à commettre un acte obscur, on voit Loki, le génie de la ruse, apparaître et suggérer des choses à son esprit. Ceci à tel point que l’on ne saurait dire si c’est le dieu corrupteur qui influence la décision du personnage ou si c’est le côté obscur du héros qui appelle la présence de Loki ? Quels sont les réels enjeux lorsqu’un personnage vit la tentation selon vous ?

Édouard : Loki est apparu en cours d’écriture. Je connaissais son existence bien sûr mais je ne l’avais pas utilisé comme personnage central. Au cours de la rédaction du premier tome, il m’est apparu qu’il était au fond le grand manipulateur de l’histoire, le grand tentateur justement. Pour moi, Loki, c’est l’équivalent de Satan sans l’enfer. Satan dans la Bible, c’est le manipulateur, le tentateur, l’accusateur. On appelle Loki l’accusateur des Ases. Loki est le dieu volatile semblable à mercure. Il met le grain de sable dans les rouages de la machine. Dans mes romans, Loki parle dans l’esprit des gens, il se confond avec la conscience obscure, ténébreuse, des personnages. Est-ce lui qui manipule les héros dans leur côté sombre ? Ou est-il l’émanation de leur propre inconscient ? L’intérêt de la mythologie et de la légende, c’est notamment de donner un visage à des mécanismes qui pour nous, occidentaux du 21ème siècle, demeurent du domaine du pur domaine psychologique. Il y a donc vraiment un mécanisme psychologique voire psychanalytique qui se retrouve incarné par un personnage. Pour prendre un équivalent religieux, les Pères du désert dans l’Eglise chrétienne parlaient des passions négatives incarnées par des démons : le démon de la gourmandise, le démon de la paresse, etc. Pour ces saints, ces démons avaient vraiment un visage, un nom. Le fait de les nommer, de les désigner, était déjà une façon de les apprivoiser, de les mettre à l’écart. Si je suis possédé par un démon, je suis moins coupable ! Il suffit de se débarrasser de ce démon et je suis pur. Si je me dis que je suis gourmand ou que je suis menteur, je me retrouve identifié au trait négatif. Dans le roman, Loki est un être extérieur qui manifeste le processus de tentation. Les héros ne savent plus trop si c’est eux ou si c’est Loki qui les fait agir. En même temps, s’il n’y avait pas Loki, il n’y aurait pas d’histoire car la malédiction originelle de la Saga est provoquée par les actions de ce dernier. Il joue véritablement le rôle de démiurge, plus encore qu’Odin.

Yoann : Le dieu Loki est tentateur, il peut prendre la forme d’un serpent, il est d’apparence androgyne, c’est le génie de la ruse mais aussi du feu. Peut-on établir un parallèle avec le diable de la tradition occidentale ?

Édouard : Loki est le diable au sens de celui qui divise, qui oppose, comme Satan. Le serpent associé au serpent de la Genèse est également l’animal qui mue, qui change de peau, donc qui est immortel. C’est également un symbole de sagesse (l’ouroboros). Le venin du serpent empoisonne et peut en même temps servir de remède. C’est vraiment un symbole ambigu, tout comme Loki est ambivalent. Dans le second tome, Loki intervient moins car Siegfried est un personnage suffisamment ambigu pour qu’il ait intériorisé en lui les tentations de Loki. C’est le cas aussi de Fafnir le Dragon qui par sa nature même possède ce côté double. Donc Loki est toujours présent dans le second tome comme mauvaise conscience d’Odin mais les autres personnages, devenant un peu plus complexes, intériorisent les tentations démoniaques. Cependant on sent bien que c’est toujours Loki qui tire les ficelles. Antérieur par sa naissance aux dieux Ases, Loki est un géant. Il a engendré des êtres monstrueux tels que le loup Fenrir et il participera lors du crépuscule des dieux à l’attaque finale d’Asgard.

Yoann : Le statut divin et le statut humain sont opposés dans votre cycle et pourtant ils sont en apparence très semblables. Qu’est-ce qui les différencie véritablement ? Qu’est ce qui les caractérise ?

Édouard : C’est vrai, j’ai essayé de rendre mes personnages divins le plus humains possibles. Ils sont caractérisés par leurs faiblesses davantage que par leurs forces : Odin est un dieu faillible, un dieu qui peut se renier, Frigg est une déesse jalouse. Donc les dieux ont des traits humains. Ce qui distingue les dieux des hommes c’est justement le fait que les hommes sont mortels mais qu’ils bénéficient d’une promesse d’immortalité dans l’au-delà. Alors que les dieux sont immortels mais ils sont condamnés à disparaître et lorsqu’ils disparaitront, ce sera pour toujours. L’immortalité promise aux hommes est liée à un passage, bien sûr, les héros qui entrent au Walhalla doivent le mériter par leur bravoure. Mais les hommes ont une possibilité de vie éternelle sur un autre plan alors que la mort des dieux est une sanction définitive. Une idée qui m’a été proposée récemment, c’est que le crépuscule des dieux traduirait en réalité un événement historique correspondant à la christianisation des tribus païennes. La fin d’un panthéon par la disparition de ses fidèles.

Yoann : Vous présentez parfois Asgard comme une réalité idéale, un sommet de la civilisation que les hommes n’ont pas encore atteint et devraient tenter d’atteindre. Elle est pourtant imparfaite est condamnée à disparaître comme les dieux ! Quels sont ses défauts ?

Édouard : C’est vrai que Asgard est présentée comme la cité idéale, comparable à la Jérusalem céleste, elle a été conçue par les dieux pour être vraiment le refuge parfait. Mais elle est promise à la destruction pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il y a eu un mensonge, une trahison à la base de sa construction. En effet, la construction d’Asgard a été confiée à un géant et le prix que ce dernier demandait en échange était la déesse Freya (la déesse des pommes d’immortalité), le Soleil et la Lune. Ces trois éléments étaient bien sûr indispensables à la survie des Ases. Mais les dieux, de façon très inconsidérée et sur les conseils de Loki (encore une fois), ont accepté ce marché de dupe. Ils pensaient que le géant ne pourrait pas construire la cité dans les temps imposés par leur marché. Quand ils se sont aperçus qu’il allait y arriver, ils ont demandé l’aide de Loki. Il s’est transformé en jument pour séduire le cheval tout puissant du géant et l’emmener folâtrer. Privé du soutien de son cheval magique, le géant n’a pas réussi à remporter le pari dans les délais impartis. Il s’est mis en colère et Thor lui a fracassé le crâne. Quoi qu’il en soit, il y a eu tromperie de la part des dieux, ils n’ont pas respecté leur serment, ils ont dû tricher, et du coup, tout est corrompu. Alors, bien sûr, c’est à cause de Loki, c’est à cause du tentateur. Mais lui n’a fait que les tenter, ce sont les dieux qui ont commis la faute. La seconde raison qui condamne Asgard, ce sont les prédictions des Nornes ( les trois voyantes nordiques qui connaissent le devenir du monde). Plus exactement, c’est une force invisible et toute puissante que l’on nomme le Destin qui a déterminé que les dieux allaient disparaître. Voilà donc les deux raisons qui lient Asgard à la destruction.

Yoann : Pourquoi le royaume des hommes serait-il amené à remplacer Asgard ?

Édouard : C’est la volonté d’Odin qui possède une lignée de descendants humains de voir Midgard, la Terre des Hommes, remplacer Asgard, le Royaume des Dieux Ases. C’est son espoir que les hommes puissent être capables de succéder aux dieux. Pourquoi ? Parce que du sang divin coule dans leurs veines, ils possèdent la lumière divine, mais ils n’ont pas commis de faute, ils ne sont pas coupables du crime des dieux. Les Ases ont touché à l’anneau maudit du Nibelungen, ce qui n’est pas le cas des hommes. Hélas, si cela advenait dans la suite de l’histoire, il n’est pas sûr que les hommes puissent faire mieux que les dieux et restaurer le royaume d’Asgard sur terre. C’est un des enjeux majeurs de la Saga…

Yoann : Brunehilde se fait Scalde le terme nordique pour désigner un barde, un rôle central dans cette civilisation. Pouvez-vous préciser leurs responsabilités et quelle est la raison de leur autorité ?

Édouard : Les Scaldes sont les conteurs, les bardes scandinaves, ils ont pour fonction de raconter les grandes sagas qui mettent en scène les dieux et les hommes. Ils vont de cours en cours pour narrer des histoires qui sont déjà connues du public auquel ils s’adressent, mais ces histoires ont besoin d’être racontées oralement pour vivre. Les mythologies et les contes doivent être incarnés par un Scalde pour ne pas disparaître. Par la parole, par le pouvoir du Verbe, les Scaldes redonnent un sens à ses histoires, ils en font revivre tous les enjeux. Ces histoires peuvent être contemporaines, peuvent se situer sur le plan des dieux ou bien se dérouler dans un lointain passé. Quand j’écris, je me mets à la place du Scalde, je retranscris par le roman le pouvoir de l’oralité, du Verbe. D’ailleurs, je me suis amusé à raconter ces histoires oralement à Epinal et à Paris également lors d’un thé conté. C’est le pouvoir du Verbe Créateur de donner la vie aux histoires. Dans la tradition nordique ou celtique, le Scalde, le Barde, possède un statut d’une certaine façon supérieur à celui du Roi. Ce sont des civilisations de l’oralité où les bardes sont les gardiens du savoir, de la connaissance. Le pouvoir du Verbe les situe au sommet de la pyramide sociale. Ce sont des sociétés qui sont organisées hiérarchiquement à l’inverse de la nôtre. Car aujourd’hui les bardes, les artistes, ne sont hélas rien de plus que des baladins que l’on écoute peu. Si nous suivions plus attentivement les conseils des bardes modernes, peut-être commetrions-nous moins d’erreurs ?

Yoann : Est-il possible de s’opposer au Destin que les nordiques appellent le Wyrd ? Quand Brunehilde y fait obstacle, elle perd son statut divin. Le crépuscule des dieux est en marche et pourtant Odin cherche à l’arrêter. Est-ce contre nature ? Est-ce la mission du héros de lutter contre la fatalité ?

Édouard : Le Destin est souvent présent dans les mythologies, il y a une dimension tragique dans la mythologie et en particulier dans les légendes nordiques où le Destin est plus fort que tout, plus fort que les dieux qui en réalité ne sont que des démiurges. A la fois rien ne peut contrecarrer le Destin, et en même temps le Destin est mystérieux, il n’est pas incarné, donc on peut tenter de le contrarier. D’ailleurs on ne sait pas comment va réagir le Destin, il n’est pas forcément fixé, il peut évoluer. En l’occurrence, c’est ce que fait Odin. Malgré sa sagesse (il est le dieu de la poésie), sa connaissance des Runes, malgré sa grande intelligence, il commet la folie de contrarier le Destin. Il faut noter cependant que le Destin l’ayant condamné à disparaître, il n’a pas vraiment d’autre choix que de tenter de renverser le cours des choses. C’est donc bien la mission du héros de tenter de contrarier le Destin. La preuve en est que par deux fois, Odin interroge la voyante (La Volä) pour savoir si le Destin n’a pas changé d’avis suite à ses actions. Le Destin n’a pas changé d’avis, pourtant c’était envisageable. C’est peut-être le rôle de Siegfried, le héros humain, de réussir à infléchir le Destin, là où le dieu a échoué ? Le Destin est une force extrêmement mystérieuse, il est encore plus mystérieux que Loki qui possède une apparence palpable. Dans la mythologie toute chose a un visage, le Destin, lui, demeure une puissance inconnaissable, l’équivalent de notre dieu transcendant.

Yoann : La quête de la liberté est au cŒur de votre ouvrage. Croyez-vous que les dieux et les humains possèdent le libre arbitre ? Existe-t-il une liberté absolue ? Quel est le point de vue des mythologies nordiques à ce sujet ?

Édouard : Alors justement, les dieux n’ont pas accès à la liberté telle que nous la définissons, ils possèdent la puissance, mais ils ne sont pas du tout libres. Tous les actes qu’ils commettent de façon apparemment libre induisent des responsabilités qui du coup pèsent sur eux. Chaque acte donne lieu à un accord, un serment, un engagement. Chaque fois qu’Odin agit, il y a des conséquences et ces conséquences l’enchaînent. Et pourtant il s’oppose aux conséquences de ses propres actes. Et c’est en ce sens qu’il est vaincu. Bien sûr, il est condamné par les prédictions des Nornes. Mais en plus, de par son comportement il se met en contradiction avec lui-même : Odin tente de contrarier les engagements qu’il a pris alors que c’est impossible. L’être humain quant à lui possède le libre arbitre. Les hommes dans la tradition nordique n’ont pas commis de faute originelle, ce sont les dieux qui l’ont commise. Les humains sont donc exempt de tout péché originel. Cependant la malédiction de l’anneau peut les toucher plus tard…

Yoann : Pourriez-vous expliquer pourquoi c’est un anneau qui se trouve à l’origine de la malédiction qui pèse sur les Neufs Mondes ? Quelle est finalement la symbolique de l’anneau ?

Édouard : L’anneau dans cette saga est un anneau de pouvoir, mais l’anneau c’est également l’alliance, le cycle. Et c’est vrai que cette aventure est un cycle. Il y a d’ailleurs souvent des anneaux dans l’histoire, ne serait-ce que l’anneau de feu qui encercle Brunhelide. L’anneau au départ pourrait symboliser l’alliance nuptiale, l’alliance de paix, mais comme il a été volé par la force et maudit par son possesseur, il va symboliser l’inverse de l’alliance pacifique, il va être un anneau d’enchaînement à des valeurs malsaines : la soif de l’or ( l’or recherché pour lui-même et non pas pour des valeurs symboliques), l’avidité qui rend aveugle et fou. Il s’agit donc d’une alliance avec les ténèbres. Même ceux qui sont mis au courant de l’existence de la malédiction : Regin et Fafnir, vont tomber sous le pouvoir de l’anneau et le convoiter. Il symbolise donc l’inverse de la liberté. Mais en réalité ce n’est pas de la faute de l’anneau, tout provient de la malédiction, de la mauvaise parole qui a été portée sur lui. En réalité, l’anneau pourrait éventuellement redevenir l’anneau de l’alliance avec la lumière. Peut-être est-ce son destin ?

Yoann : Dans vos romans, la figure d’Odin, roi des dieux, est très ambiguë. D’après-vous, est-ce un dieu de lumière ou d’ombre ?

Édouard : Odin, c’est vraiment la lumière et l’ombre. Il est le dieu suprême d’Asgard. En restant suspendu neuf jours et neuf nuits aux branches du frêne Yggdrasil, il a découvert les runes sacrées. Il est à l’origine de la poésie. Il a donné son Œil pour boire à la source de la connaissance. Et pourtant, il a toujours à ses côtés Loki qui le pousse sans cesse à commettre des actes inconsidérés, négatifs. Il est partagé, écartelé. Ses descendants humains Sigmund et Siegfried portent cette marque là. Ils sont partagés entre la recherche de l’accession vers le sublime, la générosité, le courage, et en même temps l’attraction vers les forces ténébreuses, symbolisées par les loups. Sigmund devient un homme loup, et son fils Siegfried est éduqué par les loups et devient un personnage extrêmement ambigu.

Yoann : La violence est omniprésente dans la mythologie nordique. La création de Midgard est le fruit du meurtre cosmique du géant Ymir dont le corps démembré a servi de matière première à la fabrication du monde des hommes. A votre avis quelles sont les raisons profondes de cette violence ?

Édouard : Il est vrai que le monde est créé par la violence dans la mythologie nordique. Le corps du géant Ymir est utilisé pour fabriquer le monde. La terre des hommes est le produit d’un crime originel, un crime violent, un crime de sang. D’ailleurs un monde né dans le crime ne peut finir que dans la violence. En même temps, il s’agit d’une violence créatrice, c’est une violence née du chaos originel. Dans les légendes, la création se fait en général dans la violence. Dans toutes les mythologies, il y a toujours un chaos fondateur, suivi d’un jaillissement. La création implique une division, une séparation. Dans la mythologie nordique le message est très clair : le monde est né d’un acte de violence. Par ailleurs, aussi bien Loki représente Satan sans l’enfer, aussi bien nous sommes en présence d’un monde sans sauveur. L’espoir a été placé dans les rois, puis Sigmund et Siegfried, mais aucun d’entre eux ne semble à la hauteur du rôle de ce rôle de sauveur. D’ailleurs, Siegfried est un héros ambigu qui a porté l’anneau maudit. On attend donc encore un rédempteur dans ce monde…

Yoann : Dans Le Sommeil du Dragon, le valeureux Siegfried ne semble pas connaître la peur. Est-ce finalement une qualité ou un défaut ? Vous mettez en évidence le lien qui existe entre aimer un être et la peur de le perdre. D’après vous, peut-on aimer sans connaître la peur ? Ces deux qualités sont-elles indissociables ? Eprouver de la peur fait-il partie de l’initiation du héros ?

Édouard : C’est ce que dit Regin à Siegfried : « Ta principale faiblesse c’est que tu ne connais pas la peur, donc tu ne peux pas connaître l’amour ». C’est vrai que dans la notion d’amour, si on n’a pas peur de perdre l’être aimé, on n’aime pas vraiment. L’être qui ne connaît absolument pas la peur, comme c’est le cas de Siegfried, n’est pas capable d’aimer, donc il n’est pas si fort que cela. Le véritable héros accompli découvre sa propre peur, il sublime sa peur dans l’amour de l’autre. L’amour implique une crainte, une crainte comparable à la crainte de Dieu, une crainte qui impose le respect, une crainte qui nous émeut. Siegfried n’est pas confronté à des dieux qui lui imposent le respect. Il se moque d’Odin, de Fafnir. La voie de la force ne l’a jamais impressionné. C’est quand il rencontre Brunehilde qu’il ressent enfin une crainte et un respect. Brunehilde est son double féminin, son anima, c’est une femme dont il sent le potentiel divin, elle a une aura qui le subjugue. Il sent qu’il va pouvoir s’oublier en elle. Il éprouve enfin la peur de la perdre, ce qui fait de lui un être humain à part entière. Par la suite, il va trahir ses engagements avec elle, c’est la malédiction de l’anneau qui reprend ses droits, la fatalité est implacable. Pourtant, il y avait là une réelle chance que Siegfried devienne un vrai héros accompli. L’amour est plus fort que la peur mais la peur est nécessaire pour découvrir l’amour. Néanmoins la peur n’est pas suffisante. Pour être dans l’amour absolu il faut avoir du courage. L’amour réunit deux forces contraires, antinomiques : la peur et le courage. Il faut du courage pour dépasser sa peur et s’oublier dans l’autre. S’oublier dans l’autre c’est devenir plus grand que soi, c’est là où on rejoint l’amour divin, c’est une sublimation. Les Pères de l’Eglise disaient que l’homme est un animal destiné à devenir Dieu. L’homme est à la fois un animal et un dieu en devenir.

Dans Le Sommeil du Dragon, Fafnir a le pouvoir de rêver l’univers et il voit ainsi son futur. Est-ce une idée de la mythologie nordique ou une idée personnelle ? Est-ce que vous pensez que la réalité est quelque part le rêve d’un grand dragon ?

Édouard : Je dis souvent que nous sommes peut-être les rêves des anciens dragons ou des anciens dieux disparus. Ils ont disparu mais ils nous rêvent. Cet aspect du roman est un ajout personnel. Dans la mythologie, le dragon est l’ennemi qu’il faut vaincre mais c’est aussi symboliquement le dragon alchimique, le gardien du seuil. D’ailleurs dans certains textes des légendes nordiques, le dragon agonisant s’adresse à Sigurd et lui révèle certaines choses. J’ai poussé le concept plus loin, Fafnir est pour moi le vieux sage, le rêveur de réalité. Dès le départ, j’ai trouvé intéressante l’idée de choisir un narrateur qui dit dès la première page: « Je vais mourir ». Ainsi le lecteur se demande comment l’histoire va pouvoir se continuer sans lui. D’ailleurs, le dragon Fafnir appelle à lui son prédateur, son meurtrier. Dans ce cas, qui est le vainqueur ? Je suggère dans mon livre que le réel gagnant c’est Fafnir, car Siegfried se baigne dans le sang du dragon et acquiert une peau de corne. Il y a donc une sorte de fusion avec le dragon. Dés sa naissance le héros ressemblait d’ailleurs à un dragon. C’était peut-être le destin du dragon de devenir homme et le destin de Siegfried de devenir dragon ? Et les dragons sont antérieurs aux dieux, ce sont des anciens dieux… Quelle sera la conséquence de cette fusion avec le dragon ? Mystère…

Yoann : Amoureux des voyages et Conteur de Légendes sur scène, comment ces deux facettes de votre personnalité ont-elles influencé votre création romanesque ?

Édouard : Pour moi les histoires existent toutes déjà et elles ont besoin d’être racontées par des conteurs, des artistes. Quand je suis sur scène, je me laisse posséder par le conte, il me dicte des éléments que je n’avais pas forcément prévus. Quand j’ai voyagé, notamment en Crète, j’ai été amené à découvrir des histoires qu’il me fallait impérativement raconter par écrit. Sur scène, le public a une présence active, il se crée une connivence subtile et puissante entre le conteur et son auditoire. Le processus d’écriture est très différent, les phrases sont beaucoup plus réfléchies, méditées, mais il m’arrive de me laisser prendre par l’esprit du conte dans ma création romanesque et d’y ajouter des éléments incantatoires typiques de l’oralité.

Yoann : Quel lien faites-vous entre votre travail sur l’univers des Fées, de la Faerie et des Vampires et votre cycle sur la mythologie nordique ?

Édouard : le lien n’est pas direct mais nous sommes tout de même dans le domaine du merveilleux avec notamment la présence de créatures surnaturelles. Je m’étais fixé comme objectif, quand j’ai commencé mes livres sur la féerie, il y a une quinzaine d’années, de devenir un passeur de légendes, d’écrire des livres pour transmettre ce bagage culturel et revenir plus tard à l’écriture romanesque nourri de ce savoir légendaire. Je continuerai à écrire des livres de référence dans le domaine de la féerie mais j’ai de nombreux projets de romans liés à des grands archétypes (pas forcément mythologiques) que je revisiterai à ma façon pour leur donner un sens différent.

Yoann : Édouard quel sera le mot de la fin ?

Édouard : Je citerai Nietzsche en disant que : la fin est un éternel retour. Toutes les histoires ont été racontées. Toutes les vies ont été vécues. Tout a déjà été pensé et souffert. Mais tout cela revient et chaque fois c’est différent. L’important c’est d’avoir conscience qu’à chaque époque on revit les grandes légendes, les grandes histoires. Mais la façon de raconter ces histoires peut être nouvelle : notre responsabilité est dans le style, le ton que nous employons pour narrer les choses. Il faut être conscient de l’éternel retour des choses et de leur perpétuel renouvellement. Il nous faut avoir de l’humilité devant ces histoires ancestrales que nous revisitons, si possible avec panache !

Crécdit Photo : ©Bertrand Robion – 2009

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