Rencontre avec Elisa Beiram

Elisa Beiram aux Utopiales 2021

Il y a un peu plus d’un an maintenant paraissait aux éditions l’Atalante le premier roman d’Elisa, Rêveur Zéro.

Entre les deux confinements, dû a à une publication retardée, cette épidémie de rêves nous fait découvrir un monde où les rêves peuvent se matérialiser, tout comme les cauchemars. N’ayant pu lui poser quelques questions sur son roman, les Utopiales n’ayant pas eu lieu en 2020, ce manquement est rattrapée, 1 an après alors que l’autrice est déjà bien avancée dans son nouveau projet.

Bonjour Elisa, Rêveur zéro est ton premier roman. Comment en es-tu venue à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire par nécessité, pour survivre à la période un peu ingrate qu’est l’adolescence. J’ai poursuivi par nécessité aussi, mais cette fois pour manger : parce qu’écrire était ce que je faisais de mieux, j’en ai fait mon métier en devenant rédactrice.

J’ai commencé à gagner des concours de nouvelles assez tôt, notamment au lycée. Mais peu après, j’ai complètement laissé tomber, parce qu’il faut être raisonnable à un moment : on ne va pas devenir écrivain. Certains se lancent sans hésitation dans leur passion et finalement, je me dis qu’ils ont raison de ne pas laisser tomber. Car moi aussi, malgré tout, j’y suis revenue. J’ai été encouragée par un ami, qui écrit lui aussi. C’est lui qui m’a suggéré d’écrire sur les rêves, car il sait que je rêve beaucoup et parle souvent de mes rêves. C’est de là qu’est parti Rêveur zéro… que j’ai mis 5 ans à écrire parce que bosser, et surtout voyager de partout n’est pas trop compatible avec l’écriture d’un roman. Il faut s’astreindre à une certaine discipline, ou plutôt à une habitude.

Dans Rêveur zéro, il est question d’une épidémie de rêves si je peux m’exprimer ainsi. Et c’est flippant car certains matins on se dit, heureusement, ce n’était qu’un rêve… Mais là non. Quelle drôle d’idée !

Le rêve est sans limite, sans inhibition ni norme. Je trouvais intéressant de le révéler au grand jour pour voir ce qu’il pouvait y faire, ce qu’il pouvait nous apprendre. Bien sûr, le présupposé d’une épidémie de rêves qui se matérialisent dans la réalité pose pas mal de problèmes, de paradoxes. À un moment donné, je me suis retrouvée coincée en me demandant : « et si quelqu’un rêve de la fin du monde ? ». Pour le bien de l’histoire, j’ai un peu éludé le problème. La façon dont je me l’explique, c’est qu’il y a une forme d’équilibre entre ceux qui rêvent de destruction et ceux qui rêvent à l’opposé. C’est d’ailleurs le fond du livre. Si j’imaginais une suite, ce serait une guerre entre rêveurs positifs et négatifs, entre ceux qui veulent recouvrir la planète de cauchemars et ceux qui veulent recouvrir la planète de rêves. Mais aussi entre ceux qui veulent laisser place au rêve, et ceux qui luttent pour s’accrocher à la réalité.

Le livre est sorti entre les deux confinements…

Il devait sortir en mai 2020, mais toute la production a été retardée, d’où sa sortie en septembre. Bien qu’il traite d’une épidémie, le roman n’a pas de rapport avec le covid.

Sortir un roman sur une épidémie dans un contexte entre deux confinements, c’est courageux !

C’est à la fois un bien et un mal. Je pense que certains lecteurs et lectrices en ont effectivement assez mangé, et quand on leur propose un bouquin sur une épidémie, ils n’ont pas envie de le lire. Mais cela peut peut-être aussi attiser la curiosité ? En réalité, je ne sais pas si cela a eu cet effet ou l’effet inverse, mais c’est vrai que c’est amusant. Enfin, pas trop pour moi, car j’ai passé 5 ans à écrire sur une épidémie et là, une vraie épidémie débarque. J’en avais mon compte, des épidémies…

On se pose la question de savoir si ces romans épidémiques ne sont pas le reflet d’une inquiétude sous-jacente à la société ?

Quand j’ai commencé à écrire Rêveur zéro, c’était la mode des zombies, donc déjà la « mode » des épidémies. ’ailleurs, je faisais beaucoup de rêves de zombies. C’est un peu tout cela qui m’a conduit à écrire sur une épidémie, dans mon cas pas de zombies mais de rêves.

En ce qui concerne le reflet de l’inquiétude d’une société, la menace épidémique est présente depuis longtemps et le Covid19 n’est pas la première, il y a déjà eu une épidémie Coronavirus H1N1, une violente en Asie avec le Sras1. Elles sont donc déjà là.

On a pu me dire aussi que ce que je décris sur le personnel soignant, un personnage de Rêveur zéro étant infirmière, c’est exactement ce qui se passe durant la pandémie. Mais en fait, il suffisait de regarder ce qui arrivait à l’hôpital public depuis plusieurs années et d’extrapoler un peu pour imaginer ce qui se passerait en situation de crise.

C’est une des questions que j’avais, on voit cette infirmière et je rejoins ce que tu dis par rapport au fait qu’on pouvait anticiper / extrapoler pour arriver à la situation durant la crise sanitaire. On voit que cette infirmière a une vocation, plus qu’un métier, et elle souffre au quotidien

C’est un personnage tragique, le plus tragique de l’histoire. Elle est dans le sacrifice dans son métier mais aussi dans sa relation de famille. Tout ça se rejoint. C’est un peu le syndrome du sauveur, avec sa dimension psychologique : on se donne et on s’efface soi-même à force de donner de soi.

C’est le sentiment que j’ai avec le personnel soignant : il y a une crise, tout le monde est sur le pied de guerre. Quand on a une petite médaille à la fin, je comprends la frustration. C’est comme si on attendait de ce personnel qu’il se contente du sentiment du devoir accompli.

Plusieurs autres personnages, un Data Scientist, un policier, une scientifique, sont au cœur de l’histoire … et on a l’impression, et peut-être est-ce un message, qu’ils sont tous nécessaires pour trouver la cause du problème et le régler. Un besoin d’unité finalement ?

C’est assez amusant, car ce sont des personnages archétypaux : la scientifique, le flic, … Tous ces personnages sont là pour résoudre une enquête. Quand mon éditeur a parlé de thriller pour décrire le livre, j’ai été surprise : je ne m’en étais même pas rendu compte. Et pourtant, c’est vrai. On est à la recherche du patient zéro, on essaie de comprendre l’épidémie et tous les personnages doivent travailler ensemble, même s’ils sont plutôt en train de se courir après. Je ne suis pas consommatrice de thriller, c’est ce qui est curieux et qui m’a étonné quand on m’a fait ce retour. Cependant, à l’époque où j’ai commencé Rêveur zéro, j’étais grande consommatrice de séries et on y retrouve cette construction, le besoin d’un rythme d’épisode en épisode, l’enchaînement d’événements. Je pense que j’ai été influencée par cette manière de raconter des histoires.

La scientifique a échappé de peu aux événements et se retrouve un peu larguée par accident. Comment as-tu construit son personnage ?

Elle échappe aux événements « grâce » à un incendie qui se déclare chez elle en son absence, coïncidence ou pas ? Mystère… C’était important pour moi d’avoir un personnage scientifique, mais n’étant pas scientifique moi-même, je ne pouvais pas aller trop dans le côté Science de la Science-Fiction. Il fallait donc qu’elle soit privée de ses outils de travail, afin que je n’aie pas à inventer des choses trop farfelues. Le résultat, c’est que ce personnage se retrouve un peu lourdé, sans repères, sans collègues, il est forcé de se fier uniquement à ses sens et ses intuitions…

Pourquoi Rêveur zéro ?

En référence au patient zéro d’une épidémie. Il est question d’une épidémie de rêves qui se propage dans la réalité, et les personnages vont partir à la recherche de l’origine de cette épidémie. On suit plusieurs pistes, et avec le Covid on est maintenant au courant du fonctionnement : il y a le côté Data Science pour se projeter sur ce qui va se passer, modéliser des scénarios, et le côté qui cherche à remonter à la source, la chauve-souris ou autre, puisque nous ne savons toujours pas non plus dans la vraie vie. Dans Rêveur zéro, on a tous ces aspects, mais surtout la recherche du patient zéro de l’épidémie.

La publication est à l’Atalante, comment s’est passé le circuit de publication ?

Je suis rentrée dans la Science-Fiction très jeune, notamment grâce à l’Atalante, d’abord côté fantasy par Pratchett, et rapidement plus SF, avec des auteurs comme Andreas Eschbach ou John Scalzi. Proposer mon manuscrit à l’Atalante était pour moi une évidence, et je ne l’ai envoyé qu’à cette maison. J’y avais par ailleurs un contact, grâce aux Utopiales. Ce qui est compliqué avec le premier roman, c’est qu’on veut tout mettre dedans par crainte que ce soit le premier et le dernier. Je pense que cela se ressent dans le livre, ça déborde ! Le premier retour que j’ai eu de l’éditeur était très concret, sur l’écriture, la structure du roman… Des conseils précieux… tout en ne sachant pas si je serai éditée. C’était assez curieux cet espace d’incertitude. Mais ça s’est finalement fait. L’Atalante est un éditeur super réglo et je suis contente de travailler avec eux.

Quels sont tes projets en cours ? As-tu des choses à nous partager ?

Oui, j’ai des choses bien avancées. Le manuscrit de mon prochain roman est dans les mains de l’éditeur. Il n’y a pas encore de dates mais c’est concret. Rien à voir avec Rêveur zéro. Ça parle de paix dans le monde et d’aliens. Le titre sera Le premier jour de paix. Cela se passe à la fin du siècle après des décennies d’exodes et de guerres climatiques. Le titre laisse penser qu’il y a un petit espoir… Tant mieux, car le premier jour de paix est la condition pour entrer dans le Pacte Galactique, club très select des planètes évoluées.

Tu penses que les gens ont besoin d’une science-fiction positive pour casser un peu les dystopies, les épidémies et autres ?

Oui. Clairement. En fait, j’étais hier sur la table ronde Pédagogie du bouleversement, qui parlait de changement climatique, et c’est l’idée que j’ai essayé d’amener. Cela fait des décennies que la SF parle de post-apocalyptique, de zombies… et de l’impossibilité de faire société dans ces mondes dévastés : on se marche dessus, il n’y a plus de règles… Il faut dépasser cela.

Rêveur zéro était une première étape : rêver, c’est le premier pas, la prise de conscience. Je disais dans la conférence qu’il fallait arrêter de rêver et qu’il fallait se réveiller, ce qui peut sembler contradictoire. Rêver, c’est facile car il n’y a pas de limites. Mais nous sommes dans un monde où nous avons des limites, et notamment notre planète et ses ressources, donc il faut agir.

Dans Le premier jour de paix, le fait que la paix soit non pas une récompense, mais une condition, montre ce besoin d’action. Il n’y aura pas de solution miraculeuse. Je veux écrire pour donner espoir dans notre capacité à relever ce défi.
Tu as l’espoir que les femmes et les hommes soient capables d’avoir ce mode de paix

En tout cas, j’ai écrit une histoire en plaçant un espoir dans cette possibilité.

Ça te fait quoi de pouvoir revenir aux Utopiales ?

Les Utopiales, c’est particulier pour moi car j’ai été bénévole pendant plusieurs années sur le festival. Ce sont mes premières Utopiales en tant qu’autrice, mais aussi mon premier salon depuis la sortie du livre. Cette année, il ne s’est pas passé grand-chose de ce côté. L’éditeur en est le premier désolé, car cela fait partie du lancement et de la vie d’un livre. Ça fait plaisir d’être là car jusqu’ici, c’était un peu comme s’il ne s’était rien passé. J’ai vu que le livre était en vente, que des gens en parlaient… Mais ce n’était pas très palpable. L’avantage que je vois, cela dit, c’est que j’ai avancé et quasiment terminé un autre projet ! D’ailleurs, c’est assez étrange pour moi de parler du livre de l’année dernière. C’est un peu comme si on me demandait de parler d’un rêve lointain et nébuleux.

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