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Re:Start, un an après avec Katia Lanero Zamora

Un an après la sortie de Re:Start, Katia Lanero Zamora revient avec une deuxième novella, Team Building, cette fois-ci publiée aux Nouvelles Editions ActuSF. Si l’histoire est beaucoup moins dure que celle qui a valu à Katia de recevoir le prix Julia Verlanger en 2025, il n’est pas exempt de messages quand à la violence existante en entreprise.

Présente durant le festival Imajn’ère à Angers, l’autrice a accepté de répondre à nos questions, autour de ces deux récits. Comme le montrait sans aucun doute possible son discours de remise de prix, Katia parle de l’importance de son texte pour elle aussi.

Vous pouvez retrouver l’interview sur YouTube

Ou sur Spotify

Si vous préférez la lire, la voici

Bonjour Katia.

Bonjour Allan.

Content de te voir aujourd’hui à Imaginaire.

Mais tout pareil.

Ça fait pratiquement un an maintenant qu’est paru Re:Start chez Argyll ?

Ça fait un an.

Ça fait un an tout juste. Absolument. Alors ça fait quoi de se dire ça, un an après ?

Alors, c’est incroyable parce que ça ne fait qu’un an et il m’est arrivé une tonne de choses positives suite à ce texte que je pensais très sincèrement intéresser très peu de personnes. Et en fait, la première des surprises, c’est l’éventail très, très large, malheureusement, de gens qui se sentent concernés par ces sujets-là. Et comme c’est un livre qui invite au partage, maintenant je m’en rends compte, ça a donné lieu vraiment à des rencontres vraiment extraordinaires et la possibilité d’approfondir ce sujet parce que la discussion commence après le livre, en fait.

Et oui, parce que ce texte parle du corps, du regard sur le corps de soi, des autres. Lors de la réception du prix, tu as parlé de Théodore Charles Antoine, j’ai été rechercher le nom. C’était un moment super fort pour les personnes qui ont assisté à cette remise de prix très méritée. À quel moment tu as décidé de révéler ce pan qui est quand même très personnel ?

Eh bien, c’est grâce aux lectrices qui venaient déposer chez moi, parce qu’aujourd’hui avec les réseaux sociaux, on a la chance aussi de pouvoir converser directement avec quelqu’un qui vient juste de terminer la lecture et qui prend le pari d’écrire, en fait, à l’auteur ou l’autrice. Et une des questions qui revenait souvent de personnes en détresse, souvent, c’était « comment vous vous en êtes sortie ? »

Et là, je me suis dit je ne peux pas mentir, ça va être peut-être décevant, ça va être étaler ma totale vulnérabilité et ma plus grande faiblesse, mais il faut que je dise la vérité : je ne m’en suis pas sortie. Et Re:Start était une façon de raconter cette traversée quand on a ce poids à la fois de manière littérale et de manière figurée, de à chaque moment de la journée, ce qui devrait être quelque chose qui nous permet de vivre, de devenir une angoisse permanente. Je me suis dit si je veux être honnête, il faut que je dise la vérité, je ne m’en suis pas sortie, vraiment.

Mais du coup, pour aller jusqu’au bout, cette vulnérabilité-là, la regarder en face et pouvoir en discuter m’a fait prendre conscience, pour les lectrices qui ont lu Re:Start, je vais dire, que je ne voulais plus reprendre la pilule Re:Start. Et du coup, comment est-ce qu’on fait ? Et on cherche des pistes, et on échange. J’ai presque envie de dire qu’il y a presque une communauté Re:Start maintenant qui me suit, et avec qui je converse encore.

Et ce qui m’a ce qui m’a surpris, alors, dans le discours, je pense que la façon dont tu as exprimé l’origine du mal, si je peux dire ça comme ça, a dû faire écho à de nombreuses femmes. Moi, en tant qu’homme, les scènes que tu as décrites ont été presque un choc, une baffe. Est-ce que tu as conscience aussi que probablement tu as révélé à des personnes qui étaient loin de se douter du quotidien de de ces éléments-là ?

En fait, j’ai été la première à avoir l’effet Kiss Cool. C’est-à-dire que moi, j’ai écrit le texte, et ce n’est que lorsque mes éditeurs, Patrick, Xavier, Simon, ont lu le texte en première ligne, qu’ils m’ont dit « c’est du body horror ». Et je n’avais pas conscience de la violence de ces scènes parce que pour moi, c’était des idées qui m’étaient passées par la tête. Et donc, à ce moment-là, je me suis dit « mais mon Dieu, en fait, ce qui se passe dans ma tête, c’est de l’horreur pour d’autres personnes. » Est-ce que Katia n’est pas en train de vivre perpétuellement dans une violence que tu t’infliges à toi-même ? D’où vient cette violence etc.

Et ça, c’était un an avant la sortie du livre. Après, j’ai pu travailler avec Florence Brigaud, qui était mon éditrice sur Re:Start aussi, une femme avec qui j’ai pu partager aussi ce vécu. Et du coup, moi-même j’ai eu l’effet Kiss Cool d’avoir jeté le texte et puis me prendre les effets en pleine face. Et pour ce qui concerne les lecteurs et les lectrices, ce qui revient assez souvent, c’est « ça m’a donné une gifle. »

Et du coup, alors tu parles un peu de ce double effet Kiss Cool, tu étais en train d’avoir le deuxième. Comment tu vis ce cette forme de de SAV, si je peux dire ça comme ça ?

Ce n’est pas toujours évident parce que je pense qu’on a une vision biaisée des auteurs et des autrices. On se dit que s’ils écrivent sur un sujet, que s’ils l’ont traversé, c’est forcément qu’ils l’ont surpassé. Moi-même, je me surprends à croire que quelqu’un qui va écrire sur telle ou telle expérience de vie, trauma, c’est qu’il est prêt à en parler parce qu’il l’a dépassé. La vérité, c’est que ce n’est pas vrai. La vérité, c’est que ce n’est pas vrai, c’est drôle.

Et du coup, il a fallu que j’apprenne aussi à accueillir ce que les gens déposent chez moi, mais dans les limites de ce que moi je peux apporter comme réponse aussi, et de pouvoir à certains moments dire « là je ne peux pas, là je devez me protéger, je n’accepterai pas cette rencontre là tout de suite, je ne peux pas parler de ça pour le moment » ou juste « ce message qui est plein de vulnérabilité, générosité de cette personne, réveille des choses chez moi, je ne peux pas répondre maintenant, il me faut quelques jours. » Voilà. C’est de se dire que ce n’est pas parce qu’on a écrit sur un sujet qu’on en est devenu expert ou experte, et que ces thématiques-là peuvent résonner encore très, très fort en nous parce qu’on cherche encore le chemin, en fait.

Et il ne faudrait pas oublier derrière le texte en lui-même, c’est-à-dire que le autant il fait écho, mais l’histoire c’est aussi une histoire puissante, avec beaucoup de femmes, très peu d’hommes, et on a quand même l’impression que les femmes ont une forme d’acceptation dans ton récit de cette imposition qu’on leur fait.

Ah mais c’est la violence intériorisée. À force de nous répéter que notre cadre référentiel doit être celui qu’on nous impose, on grandit en se disant que c’est nous le problème, que c’est à nous de nous plier pour rentrer dans le cadre. D’autant plus que l’effet pervers de ce cadre, c’est qu’il récompense les personnes qui rentrent dedans. Donc forcément, on n’a pas envie de se lancer dans une existence misérable et malheureuse. Donc on nous propose ces solutions comme des solutions miracles pour enfin atteindre le bonheur et rentrer dans le cadre, évidemment qu’on va tester.

Et évidemment que la déconstruction prend énormément de temps. C’est comme dans notre société de manière généralisée, et parfois sous couvert de bien-être, souvent sous couvert de bien-être, des injonctions extrêmement violentes de médecins. Et moi je suis très en colère contre le monde médical, qui pendant des années m’a apporté des réponses qui étaient : « Madame, vous êtes en surpoids, vous n’avez qu’à manger moins et faire plus de sport. »

Et du coup, sortir du cadre, moi en tout cas, une des pistes que je commence à explorer et qui peut être un élément de réponse pour commencer, c’est enquêter sur vous-même. Enquêter sur vous-même, c’est quoi votre génétique, votre métabolisme, votre vie, quelles sont ses composantes ? Vous ne pouvez pas appliquer une méthode toute faite de quelqu’un qui a une certaine vie, une certaine physiologie, une certaine santé, un certain passif médical, à une personne lambda. Il faut prendre en compte notre singularité, et sans ça, en fait, on ne peut que faire du mal, on se fait du mal. Donc pour moi en tout cas, une des premières choses, c’est d’enquêter sur soi-même pour sortir du cadre dans lequel on nous a dit qu’on allait être très heureux. En fait, non.

Mais du coup, ton texte alors je te le dis parce qu’on l’a beaucoup, je le partage beaucoup parce que le format etc. est très intéressant, il trouve un écho autour de de beaucoup de personnes, alors pas uniquement au niveau du discours, mais aussi au niveau de l’histoire. Donc tu as eu le prix Julia Verlanger l’année dernière en même temps que Prémée Mohamed. Quand on reçoit un prix aussi prestigieux, on pense quoi, on se dit quoi ?

J’avoue que là, je me suis dissociée totalement parce que je me suis dit : « ils se sont trompés. » Ils ont mal lu la ligne, et ils se sont trompés, et demain on va m’appeler pour me dire qu’ils se sont trompés et que c’est pas vrai. À quel point le syndrome de l’impostrice est énorme, quoi.

Parce que pour moi, je me disais « ce n’est pas possible que j’aie réussi à faire un objet littéraire qui méritait un prix avec mon plus grand secret. » C’est gênant, en fait. Je me suis dit après « mais tu as mis tes tripes sur la table au sens propre presque, voilà. » Et en fait, cette récompense est venue peut-être apporter une touche de en fait, si tu écris sûr, je reviens à la singularité, à ce qui t’importe, ça va réveiller l’écho chez les autres. Ça va faire comme une onde de choc, et rejoindre ce que moi j’aime faire dans mes textes, c’est de rejoindre les lecteurs et les lectrices à travers ce que j’ai écrit.

Et là, tu as parlé beaucoup durant ton discours de l’importance du travail d’équipe, de toutes ces personnes qui t’ont accompagnée, et paf, tu sors un livre Team building ! Donc j’ai envie de te dire comment, enfin, est-ce que tu vois au travers du travail, une autre forme de de violence au quotidien ?

Oui, bien sûr. Je pense que le système est malheureusement fait parce que les enjeux sont d’une certaine manière les enjeux sont tripes, c’est-à-dire travailler, gagner de l’argent te permet au sens tripal de vivre, de payer tes factures. On est dans un système où tout repose sur le travail.

Et donc ce qui st vraiment dommage, ce qui est dans tout mon parcours, car moi j’ai commencé à travailler à 16 ans, dès l’âge légal en Belgique pour travailler comme étudiante, je travaillais en supermarché, je travaillais dans des magasins de vêtements, je travaillais dans des restaurants, je travaillais même dans le service public d’électricité à l’époque, j’ai travaillé dans un magasin de lingerie, j’ai travaillé dans le privé, dans le public, j’ai travaillé en production, en écriture, en bibliothèque, enfin vraiment j’ai eu un panel, un panorama assez grand de ce qu’est l’univers du travail, venant d’une famille ouvrière, de parents commerçants. Et ce que je trouvais dans tout ce parcours, c’est que j’ai rencontré des gens à chaque fois mais formidables. Et il y en a certains qui sont restés mes amis etc., des collègues, mais où en fait l’équilibre humain entre collègues est toujours menacé par le système du travail tel qu’il est organisé ou désorganisé.

Si on regarde un peu l’histoire de Team building, on a une entreprise qui a l’air de tourner plutôt bien d’ailleurs au début, et on fait un team building pour que ça se passe encore mieux, et non.

Disons que la particularité de ce team building, comme beaucoup de team building, c’est qu’il nous sort du cadre habituel dans lesquels on côtoie nos collègues, notre hiérarchie, et qu’on nous mais dans un cadre plutôt réaliste, plutôt un cadre réel puisque cette équipe de collègues va rendre dans une réalité un jeu en réalité virtuelle où en fait ils ressentent la projection du jeu comme si c’était leur propre corps, et l’épopée ne se passe pas tout à fait comme prévu. Donc la faim aidant, la fatigue aidant, je ne sais pas si vous avez déjà fait juste une rando avec des potes, mais à partir du moment où le corps est engagé et que les besoins physiologiques sont pas tout à fait respectés, je trouve que c’est assez drôle de voir comment les gens montrent une partie de leur de de leurs facettes, d’une facette de leur caractère qu’on ne peut pas imaginer dans d’autres cadres. Et je trouve que le team building, de manière générale, est assez révélateur. On sort les gens de leur univers connu, on les met dans d’autres situations, il y a d’autres dynamiques qui se créent.

Et avec cette grosse particularité, c’est que les personnes qui vont participer au team building ne sont pas toutes ouf volontaires pour y aller

Non, c’est ça. J’ai connu que ça aussi.

Est-ce que c’était important pour toi aussi de parler de cette injonction au bonheur au travail ?

Absolument. Oui, oui, oui, oui, avec cette injonction à s’épanouir dans son travail alors on met des choses en place mais on n’a pas le temps, pas les moyens, pas les ressources, pas la connaissance pour les porter jusqu’au bout, et du coup à un moment donné il y a un couac, ou bien ce truc de team building où forcément on doit hyper bien s’entendre entre collègues alors qu’en fait, dans les faits, parfois il y a des collègues qu’on ne peut pas piffrer mais on doit travailler avec eux. Et si on arrive à gérer la relation, en fait on fait très bien notre travail. Mais moi, je pars du principe que le travail est une partie importante de notre vie, même au sens horaire, donc c’est un endroit à investir où on peut exister pleinement. Mais dans l’état actuel des choses, je pense que ça rentre tellement en concurrence avec les enjeux de l’entreprise que c’est vraiment compliqué, en fait.

Et alors tu m’as dit qu’on était quelques-uns à l’avoir lu et avoir fait le même retour, on a tous l’impression, de ce que tu as ce que tu as confirmé, de reconnaître chacun de ses collègues dans les dans les personnages.

Les archétypes ? Oui, oui, oui. En fait, ce qui est drôle, c’est que donc j’ai dit j’ai travaillé dans un magasin de vêtements, j’ai travaillé dans l’orga, j’ai travaillé public, privé, et en fait, tu trouves que dans ces constellations de personnes, il y a toujours plus ou moins les mêmes caractères qui se combinent. Il y a l’enthousiaste qui va dire « mais si, on va y arriver ! », qui veut être comme dans une famille, en fait. Il y a la personne qui vient pester, et elle, sa vie elle est ailleurs, et on comprend que, bah voilà, elle ne se mêle pas vraiment au reste de l’équipe. Il y a la personne qui est carriériste, et qui vraiment pense que telle deadline, tel enjeu va décider de sa vie. Et en fait, on essaie de se dépatouiller avec ça, mais je trouve que dans tous les secteurs, il y a souvent une constellation qui ressemble à ça.

Et donc tes deux romans sont classés en littérature de l’imaginaire, la touche imaginaire est quand même relativement légère finalement, hein, dans les dans les deux. Pourquoi tu abordes ces thématiques qui sont des thématiques de société très actuelles au travers du prisme de l’imaginaire ?

C’est parce que c’est plus fun ! Là, je mets un ouf de délices et de joie bien senti. Mais non, mais sur Re:Start, j’avais dû écrire un bouquin sur les trucs du comportement alimentaire et l’industrie de la beauté, enfin, de manière tout à fait documentée, contemporaine etc., je crois que je m’ennuierais, en fait. Ça permet aussi de prendre de la distance, et de presque supprimer l’autocensure. Parce que moi d’être d’écriture dans une dans un choix plutôt réaliste me coupe, en fait, de de ce qu’il est possible de tirer d’histoire et de tirer de la thématique.

Et du coup, quelles sont tes actualités après ? Est-ce que tu as quelques…

Oui, donc Team building sort au début fin mai, je pense que la date officielle est le 28 mai.

J’ai hâte de voir la réception parce que je change tout le temps, je n’écris jamais de la même manière, dans le même univers, ni dans le même genre. C’est quelque chose qui est compliqué pour m’identifier, mais là je commence à voir que ma thématique générale au final est la révolte contre un pouvoir établi.

Mais c’est surtout mon premier bouquin écrit sous forme de comédie, j’avais besoin de mettre de la comédie d’en faire presque une parodie justement pour retrouver de la liberté et de la légèreté après la souffrance d’avoir écrit Re:Start. Et un roman qui va sortir aux Forges de Vulcain au mois d’octobre, le titre provisoire est Si belle, je ne suis pas sûre qu’on va le garder comme je ne suis pas sûre qu’on ne va pas le garder, je ne sais pas, on va voir. Où là en fait c’est aussi un comment dire un un imaginaire très léger, c’est-à-dire que c’est du fantastique mais ça pourrait être du thriller psychologique, en fait.

Typique des forges.

Typique des forges, oui.

Et qu’est-ce qu’on peut te souhaiter ?

Du repos, du vrai, entre les coups.

Du coup, merci beaucoup.

Merci Allan.


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