Rencontre avec David Calvo

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Toxoplasma est paru le mois dernier aux éditions de La Volte, signé par David Calvo. Et en lisant cet excellent titre, complètement déjanté, je me suis rendu compte que nous n’avions pas échangé depuis quelques années avec l’autrice. Il était indispensable d’en savoir plus et je remercie David d’avoir pris le temps de répondre à ces quelques questions.

Bonjour, notre dernier échange livresque date de 2005, quoi de neuf de ton côté ?
Oh ben, ça fait juste… 12 ans oO

Moi, j’ai tout changé, de vie, de pays, de corps… La seule chose qui n’ait pas changé, c’est mon écriture. Ou peut-être que si en fait : elle me semble plus intime, en recherche des problématiques de la science-fiction contemporaine. Je l’assume, ça aussi c’est plutôt nouveau.

Nous avions échangé autour de Sunk, co-écrit avec Fabrice Colin, depuis, 4 romans sont parus dont les 3 derniers chez La Volte : est-ce que La Volte se prête mieux à tes textes ?
J’ai eu la chance de rencontrer Mathias Echenay aux Utopiales en 2010 ou 2011. Il était intéressé par Elliot du Néant, alors on a bossé ensemble et ça s’est vraiment bien passé. Mathias a su me coacher avec un subtil mélange de freestyle et de pression, ça m’a convaincue qu’il était la bonne personne pour emmener mes textes où je le voulais. On a fait Colline après, qui était un bouquin très personnel puisqu’il abordait la question du transgenre, et puis Toxoplasma aujourd’hui. J’ai aussi fait quelques nouvelles pour leurs recueils conceptuels. J’aime la volte pour tout un tas de raisons. C’est une des rares maisons d’édition qui pratique une véritable politique d’auteur.e.s. C’est un espace de liberté créative, engagé, partagé par des gens que j’adore. Je peux travailler sur la composition du texte et même sur la couverture, comme je suis particulièrement pénible en termes d’exigences esthétiques… La pertinence de l’équipe de maquettistes et éditoriale, la passion des volté.e.s, tout ça, ca forme un tout. C’est un écosystème. Même si j’ai toujours fuis l’entre-soi propre à ce genre de famille, ça fait du bien de se sentir faire partie de quelque chose.

Ton dernier roman, Toxoplasma, est paru le mois dernier : peux-tu nous en parler ?
J’ai tendance à le définir comme du proto-cyberpunk féministe… Ce n’est que maintenant, alors que je mets mon corps littéralement en jeu, que je comprend que le cyberpunk est un genre qui me correspond pas mal. Il y a tout à réinventer. C’est très moderne, très immédiat, en prise avec ce que moi je vis. Je ne sais pas si c’est la nature de ce roman ou le fait que je sais un peu plus où je vais sans trop me perdre, mais j’ai fini l’écriture plus rapidement que sur mes précédents projets. J’étais à l’aise avec ces thématiques, ces personnages, ce labyrinthe. C’est même un livre que j’ai eu du mal à quitter, alors que mes les autres, ils m’avaient tellement fait souffrir que j’avais envie de tous les détruire. Celui là, ça va.

L’histoire donc se passe à Montréal, ville où, si je ne me trompe pas, tu résides désormais. On sent une relation particulière avec cette ville : qu’est ce qui te plait tant au Québec ?
C’est pas tant le Québec que Montréal, même si j’apprécie beaucoup de choses dans cette région – ces forêts, cette langue. Je viens de Marseille, je suis grecque, je fais passer les Cités avant les pays. Pour moi, Montréal, c’est la maison. Cette ville, c’est un personnage. Ses rues me bouleversent, ses gens m’émeuvent, tout me fascine ici. C’est un monde entre deux, un monde à part, au Québec, au Canada. Je m’y suis sentie bien dès mon arrivée. Cet endroit semble coincé en 1987. Quand j’ai pris la décision d’avoir cette nouvelle vie, Montréal était une évidence. Son ouverture d’esprit, sa faible densité, m’ont convaincue qu’il fallait que je lui donne une chance. Tout n’y est pas parfait, mais il y a un vrai savoir-vivre ensemble. Ca fait trois ans déjà. J’ai recréé un univers ici, je vis dans mon quartier, c’est la première fois que je peux me le permettre. Quand je rentre en France, j’hallucine un peu…

Dans Toxoplasma, nous avons du mal à situer l’époque mais certains éléments laisseraient à penser que la temporalité n’est pas forcément si loin que ça : ce flou sur la période est, je suppose, volontaire ?
Je voulais un sorte de présent désintégré, fait d’uchronie technologique (le monde du home entertainement n’est jamais sorti de la VHS) et d’extrapolation sur ce qui se passe aujourd’hui au Canada et aux USA, nos voisins du sud comme on dit ici, et en Europe, où l’autoritarisme prend de l’assurance. Je voulais que ce monde ait l’air étrangemment similaire au notre, mais composé de subtiles variations, empruntées de mon quotidien. Je le voulais en phase avec ce que je suis et ce que je vis, ce que je connais d’une certaine culture, de personnes qui m’entourent et que j’admire. Je voulais aussi me permettre de jouer avec les références culturelles, en essayant d’éclaire les choses du passé d’une nouvelle lumière. Ne pas me sentir obligée de prendre en compte toute l’histoire du cinéma, mais de décider d’un spectre arbitraire qui puisse définir les limites d’un univers.

L’impression qui ressort de tes écrits est souvent un côté fou, dément… est-ce important pour toi de mettre ce petit grain de folie ?
Petit ? Je ne vois pas l’intérêt d’écrire de la fiction si ce n’est pas pour tout faire pêter. J’aime quand ca grince, quand ça larsen un max. Je tire tout vers l’extrême, quand ca se tord et ca morphe. Je cherche le bug.

Nous suivons 3 femmes, Nikki, Kim et Mei : peux-tu nous les présenter ?
Nikki est probablement le personnage qui monopolise le plus le récit, du moins au début du livre, et c’est la plus proche de moi. C’est une exilée, une angoissée qui cherche un sens au bordel ambiant qu’est devenue Montréal depuis le début de la Commune. Elle se pose d’énormes questions sur la foi, sur le sens du combat. C’est mon point d’entrée, avec ses failles, ses problèmes de tous les jours. Kim, son ex, c’est un peu la meuf badass que j’ai toujours révé d’être. C’est une coureuse des bois virtuels, une danseuse de la console. Elle a une force et une détermination, une expertise, qui met tout le monde d’accord. Elle est aussi émigrée, et sa fragilité, si elle est plus complexe a approcher, c’est aussi ce qui la rend essentielle. Mei, je n’ai pas cherché longtemps, j’ai regardé autour de moi, et elle était là. C’est une créature paradoxale, une hackeuse douce et violente, qui t’explose la gueule pis qui te remercie de l’avoir encaissé avec autant de courage. Au cours de l’écriture, elle a pris de plus en plus de place dans l’intrigue, sans que je m’en rende compte. Je crois que je suis tombée amoureuse d’elle, car elle est si loin de moi. Ces trois femmes forment une sorte d’union mythique, qui va jouer un role essentiel dans la résolution de toute ce bazar. Pour moi ce livre, c’est avant tout une histoire de femmes. Je me suis d’ailleurs rendue compte que la carte de l’ile de Montréal ressemble étrangemment à un utérus…

Toutes ses vidéos que tu nous présentes au travers de Nikki (comme je le dis dans la chronique, j’en connaissais vraiment très peu), tu nous les recommande ?
C’est une déclaration d’amour à un genre que j’adore, la série Z, le no-budget direct en vidéo. Quand j’étais môme, ma mère bossait dans un des plus grands vidéo club de Marseille. Tous les mercredi, elle m’emmenait et me laissait choisir de voir ce que je voulais sur mon magnéto personnel, dans le bureau du patron. Pour moi, c’est ça le cinéma. C’est maladroit, fragile, fou, souvent bouleversant. On est a des milliers d’années lumière des productions léchées, maitrisées. La plupart du temps, par inexpérience, médiocrité ou manque de budget, ces équipes créaient des narration véritablement différentes, warpées, proches du rêve. J’y ai même trouvé souvent beaucoup de sens : ces choses décomposées reflètent bien mieux la réalité d’un monde qui se décompose. Je voulais que le livre tout entier respire cette passion, qu’on ait envie d’aller les voir, ces merdes – elles sont d’ailleurs quasiment toutes dispo gratos sur le net. S’il n’y en a qu’une seule à retenir, et à voir, c’est Disconnected. J’ai d’ailleurs tiré le personnage de Nikki de ce film, et copié des scènes entières  C’est aussi un très beau documentaire sur la vie dans les années 80. L’intrigue ne fait aucun sens. La cinématographie est complètement de travers. C’est magnifique.

J’ai noté une référence rapprochant Rencontre du troisième type d’une forme de totalitarisme : c’est un peu dur non ?

Oui. C’est une lecture marxiste d’un film que j’adore. Il me semble bien naïf de croire que les films hollywoodiens ne sont pas de la propagande. Pour l’Amérique, pour son modèle. Mais aussi pour son système de croyance. Je ne crois pas délirer quand je dis que Spielberg est un idéologue. Même si son film reste à mes yeux un trésor cinématographique, il pose problème car il embrasse une rhétorique et une philosophie dangeureuse, surtout aujourd’hui. Attendre qu’un don du ciel vienne résoudre les soucis de l’humanité, c’est un renoncement. C’est précisément là-dessus que les autoritarismes construisent leurs légitimité. Ils travaillent sur le ressenti irrationnel, sur l’attente d’un miracle, sur le dépassement de l’homme par la grace de l’idéologie, quand ce n’est pas purement et simplement du délire SF. Ca traduit ce qu’on vit aujourd’hui, où l’on vote avant tout avec ce qu’on ressent. Pour moi, c’est irresponsable de ne pas considérer que tout est politique.

Nous ne savons que peu de choses finalement de ce qui se passe du côté européen : envisages-tu de créer un pendant à Toxoplasma sur notre continent ?
Oui, le prochain bouquin abordera tout ça, même s’il se passera ENTRE deux continents (je ne peux pas vous en dire plus, Mathias me ferait des misères).

Finalement, un moment nous sommes perdus entre réalité et virtualité… Tu préfères nous laisser le choix quant à la vision de la fin ?
Je crois que le choix est surtout entre agir et se laisser faire. Et même cette idée un peu binaire, j’essaye de la remettre en cause en proposant une troisième voie. Certaines personnes ont trouvé ma fin pessimiste, mais je ne pense pas que ce soit le cas. Oui, il y a l’échec d’une certaine lutte sur le terrain, d’un combat perdu d’avance. Nous n’avons que nos corps à opposer dans ce combat là. Nous n’avons pas de tanks. Je voulais exprimer mon désarroi, mon angoisse face à ce qui se passe. Comment on en est arrivées là ? Nous avons progressé très vite et la réaction qui s’est installée a créé un effet qui tord le sens de toutes choses. Est-ce qu’on peut encore prétendre vivre dans une société qui place la recherche de la conscience et de la justice sociale au centre de ses préoccupations ? L’a-t-on jamais fait ? En tout cas, on a voulu le croire, le monde occidental, riche, colonialiste, a voulu nous le faire croire, notamment à travers sa culture et l’enfermement de l’esprit critique dans des univers préfabriqués qui font office de codes moraux et politiques. Les instruments de notre libération sont devenus ceux de notre emprisonnement. Retrouver ce qui faisait l’essence des utopies virtuelles, ca veut dire se débarasser de ce qu’on nous vend comme “internet”. Ca veut dire comprendre que le virtuel n’est qu’une dérivation pour mieux attraper et influencer le réel, pas une fin en soi. C’est du mythe en action, qui permet de partager un espace, d’organiser des choses quand on n’a plus de prise sur la matière en frontal. Mais même ça, pour mes personnages, ce n’est pas une solution. La solution se trouve dans les liens que nous créons, dans cette activation de l’intime à l’intime, qui finalement fait naitre une sorte de matrice noétique que nous devons réussir à percevoir. C’est tout le sens de cette fin, mais elle ne pourrait pas de se permettre de dire que les choses marchent ou pas. C’est aux lecteurs et aux lectrices d’amener ce lien là. De faire le lien.

As-tu d’autres projets en cours ?
J’ai commencé l’écriture d’un nouveau bouquin, ben ouais. Et sinon, je travaille sur moi, beaucoup. C’est toute une affaire  🙂

Comme d’habitude, je te laisse le mot de la fin :
Maintenant, là, maintenant

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