Rencontre avec Jeanne A-Debats

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Si vous étiez présents aux Utopiales, vous n’avez pas pu manquer Jeanne. Déléguée artistique et autrice, elle était pendant 5 jours (j’extrapole, n’ayant été présent pour ma part que 3 jours :D) partout à la fois. Son nouveau roman Humain.e.s trop humain.e.s qui fait suite à L’Héritière et Alouettes vient de paraître aux éditions ActuSF…

Malgré un emploi du temps très chargé, Jeanne a accepté de parler des Utopiales, de son titre mais pas que…

Bonjour Jeanne, pourrais-tu te présenter à nos visiteurs ?
Je m’appelle Jeanne-A Debats, je suis autrice, enseignante et déléguée artistique des Utopiales. pas nécessairement dans cet ordre-là, ça dépend du moment de l’année. J’ai 53 ans, je cultive un goût marqué pour la provocation et la justice sociale. Et réciproquement. J’aime également les frites au beurre, les mets fins et légers à base de canard et les vins tanniques. Je suis fan de Science-fiction depuis les Chiens de Tindalos de Belknap, Corum, le prince à la robe écarlate de Moorcock et La Cité et les Astres d’Arthur C. Clarke. J’ai lu le Belknap en premier puis les deux autres mais je serais incapable de dire exactement dans quel ordre. Ensuite, je suis tombée dans Heinlein et j’étais cuite pour la littérature blanche qui présentait le défaut majeur à mes yeux de manquer massivement de méduses géantes de l’espace.

Avant de parler de ton livre, je profite de t’avoir au bout du mail et puisque tu es déléguée artistique des Utopiales, pour féliciter toute l’équipe pour cette superbe organisation. Que retiens-tu de cette édition ?
Pour l’instant pas grand chose, je suis encore en train de décanter. C’est une activité très prégnante que d’organiser un festival, on en ressort toujours un peu sonné avec une mosaïque de gens, d’événements et de mots dans la tête. En outre, je n’ai que peu vu le festival lui-même en fait. C’est le problème de la fonction, on passe facilement les 5 jours à courir partout pour parer catastrophes et aléas, et on ne prend jamais le temps d’en profiter. Roland Lehoucq et mon prédécesseur, Ugo Bellagamba, pariaient ensemble sur le nombre de films qu’ils verraient durant la session (ils continuent d’ailleurs) afin de s’obliger à prendre le temps d’avoir le temps. Je vais finir par les imiter, sinon…

Alors si nous en revenons à ton roman “Humain.e.s trop humain.e.s”, j’imagine que tu as du avoir de sacrés retours sur ce titre “inclusif” ?
Y compris des menaces de mort et viol sur internet (dont je me contrefiche). On m’a accusée aussi de vouloir surfer sur la vague médiatique de #meetoo, alors que le roman DEVAIT s’appeler ainsi depuis plus de six mois avant la déferlante. Et là, bizarrement, ça m’a bien agacée. Penser que « féminisme inclusif » c’est si vendeur que ça (insérer ici un smiley sarcastique 😏), qu’on peut s’en servir comme argument de vente, c’est quand même nier la réalité du monde dans lequel nous vivons. Si nous étions si nombreuses, il n’y aurait plus besoin de nous. (Smiley consterné 😠)

Du coup, je me demande : pourquoi avoir pris ce risque ?
Quel risque ? Que le bouquin déplaise ? C’est le risque que prend tout écrivain au départ. Pour ne pas le prendre, il faut ne pas écrire.
Si au troisième tome d’une série, les gens ne se sont pas aperçus de ce que j’y défendais et tombent des nues en découvrant le dernier titre, il y a de quoi s’interroger sur leurs capacités de lecture.
Quant aux menaces, je me m’en balance comme dit plus haut. Le serial invectiveur, le cracheur de haine sur internet, est rarement un être suffisamment courageux pour s’attaquer physiquement à ceux qu’il conspue, bien caché sous son plaid à la maison. Et quand bien même il le serait, eh bien parfois nos idées valent la peine d’être physiquement défendues.
Il se trouve seulement que ça m’a amusée d’utiliser ladite écriture dans un contexte littéraire où elle était valide. De plus, je sais aussi comment fonctionne une langue : pour y introduire des changements il faut les utiliser. C’est aussi simple que ça. Mon livre sera un des endroits où l’on pourra attester qu’on s’en est servi littérairement (très important l’attestation en littérature — smiley ironique). Ainsi, je ne me contente pas de défendre mes idées à l’abri de mon écran : je les mets en application dans ma propre littérature.

Finalement, l’écriture inclusive est très anecdotique dans ton roman et, et peut-être parce que je n’ai pas d’avis tranché sur le sujet, je n’ai absolument pas été gêné dans la lecture : c’est plutôt une réaction épidermique ? 
Ça me fait hurler de rire qu’on présente cette graphie comme un truc d’extrémistes. Le « vrai » féminisme radical (si tant est qu’il en est un) ne se borne pas à vouloir changer deux terminaisons, trois accords de participes et quelques pronoms ici ou là. Tout de suite, les gens brandissent Orwell et se mettent à brailler à la Novlangue. Je n’aurais qu’un mot à dire là dessus :
« Les gens, fichez la paix à Orwell, ou mieux, filez le lire vraiment : la Novlangue empêchait de PENSER l’oppression, l’écriture inclusive c’est EXACTEMENT l’inverse. Et vos réactions contre elle sont encore une démonstration supplémentaire de l’impensé (Novlangue, hein ?) de l’oppression contre les femmes. »

Avant de tourner la page totalement du sujet, tu indiques “Le français ne connaît pas le neutre. Ou plutôt, il se sert du masculin comme neutre depuis le XVIIè siècle. La phrase “le masculin l’emporte sur le féminin” que nous avons tous ou presque ânonnée à l’école est un abus de langage qui vaut son pesant de sous-entendus sociologiques malsains” : est-ce que finalement, ce genre de sujet n’est pas uniquement un des axes que l’on doit changer dans une société qui, malgré de réelles volontés, ne permet pas d’avancer beaucoup sur l’égalité femme / homme ?
Ce n’est pas moi qui l’indique, c’est Agnès. Ne confondons pas l’auteur et son personnage (et si je « suis » quelqu’un dans la trilogie, ça n’est pas Agnès).
Personnellement, je n’ai pas utilisé l’accord de proximité ou de majorité dans Humain.e.s , trop humain.e.s : trop d’habitudes à changer d’un coup pour que la gestion du lexique et de la syntaxe du roman n’en soit pas grandement complexifiée pour la rédactrice — et ses correcteur.rice.s. (j’en ai eu deux un garçon et une fille avec qui je travaille depuis longtemps).
C’est donc un raccourci, on va dire, mais ça reflète assez bien une réalité : cela fait presque quatre siècle que nous ânonnons à nos enfants une citation à peine déformée d’un vieux crouton sexiste du XVII° siècle :
« Parce que le genre masculin est le plus noble, il prévaut seul contre deux ou plusieurs féminins, quoiqu’ils soient plus proches de leur adjectif. » (Dupleix, Liberté de la langue françoise, 1651). Je suis persuadée que ce genre de « petites choses » forme un continuum sexiste et oppressif invisible dont l’immense force d’inertie freine à plus ou moins long terme tout changement réel des esprits, ces esprits qui sont façonnés par la langue, entre autres, et qui se trouvent lestés sans le savoir de ce genre de putritudes minuscules. Les petits ruisseaux font les grandes rivières, et le patriarcat, ce long fleuve tranquille depuis des millénaires, est un système. Il faut l’attaquer par tous ses affluents, notamment ceux qu’on ne sait plus voir. Cela ne signifie pas qu’on doit se concentrer uniquement sur ce point, il y a d’autres axes très importants (l’égalité salariale, le plafond de verre) mais rien n’empêche de se battre sur tous les fronts d’un même sujet.

Maintenant que nous avons tourné cette page “grammaticale”, revenons à nos moutons, ou plutôt à nos sorcières : comment décrirais-tu Agnès et son Convent ?
En 477 pages ?

J’ai trouvé que nous avions beaucoup de points tournant autour de la parentalité entre Agnès qui ignore plus ou moins qui sont ses parents (puisque toujours remis en cause), ces vampires qui deviennent les enfants de leurs créateurs… Dit, c’est un peu la bazar non ?
La parentalité, c’est le bazar depuis la nuit des temps.
La paternité est demeurée un acte de foi durant des millénaires, du moins tant que les tests de paternité ne sont pas apparus, et même comme ça, à la maternité un infirmier me disait que les naissances « illégitimes » dans les couples représentaient un joli 15 pour 100.
La maternité est une prise de risques hallucinante, mâtinée d’optimisme délirant, si on songe à ce qui attend toute femme, même et y compris si sa grossesse se déroule bien, entre violences obstétricales et pressions sociales.
La recomposition des familles liée à l’allongement de la vie et les séparations/mises en couple/ (personnellement, j’ai quatre enfants, dont deux qui ne sont absolument pas de moi, biologiquement) et les diverses façons de faire les enfants (conception, adoption, PMA, GPA) sont parmi les grandes données sociologiques de ce siècle.
Ce qui compte là-dedans, c’est la décision d’amour : « Toi, je te reconnais comme mon enfant, tu es en droit d’attendre de moi toute l’aide et la tendresse dont tu auras besoin » .
(Bon, la bible rajoute, non sans raison, l’injonction faite aux enfants, de respecter leurs parents — et non de les aimer, parce que justement on ne peut pas imposer l’amour). Les technologies obstétricales rendent encore plus pertinente cette notion de choix. les seuls qui ne l’aient pas depuis toujours, ce sont les gosses, forcément. (Par conséquent on leur demande juste le respect, pas l’amour, comme dit plus haut).
Moi, de ce point de vue je suis très « romaine », l’adoption, la conception même en boîte, c’est la même. La Science-fiction aussi m’a guidée dans mon point de vue, car depuis fort longtemps, elle s’est attaquée à ces problèmes éthiques, bien avant que la science permette de se les poser in vivo. Varley, Clarke, Cherry, Mac Master Bujold (et j’en passe), ces auteur.rice.s de SF ont bien déblayé le terrain. Ils ont remplis leurs devoirs de Sfistes : ils n’ont pas réellement inventé la GPA, ou la PMA, ils ont prévu les lois et mentions éthiques de la filiation qui en découleraient.
C’est donc très naturellement, en bonne enfant de la SF, que j’ai emboîté le pas à mes illustres prédécesseurs.

Dans ce roman, il est question de sexualité, de minorités mais toujours avec humour et légèreté… On sent pourtant que ce sont des sujets qui te tiennent à cœur : je me trompe ?
L’humour est encore, selon moi, la meilleure façon de discuter d’idées graves. Du coup, on ne les balance pas au son des trompettes avec des airs d’Héra olympienne et les gens peuvent ne pas y adhérer sans s’en faire. J’ai l’argument d’autorité en détestation, j’exècrerais être prise au sérieux façon gourou. J’expose, je n’impose pas (et encore j’espère ne pas trop exposer — c’est très ennuyeux, l’exposition — même si, parfois, j’ose espérer parvenir à démontrer).
D’autre part, en ce qui concerne les minorités, je ne suis pas forcément légitime à porter le combat. C’est aux concerné.e.s de le mener. Moi, en tant qu’alliée, je fais ce que je puis : présenter des personnages intéressants issu.e.s de ces minorités. La représentation, c’est la base. Si en SFFF, on trouve si peu d’auteur.rice.s né.e.s de ces minorités c’est qu’iels ne se retrouvent pas dans la SFFF qui les ignore assez souvent (l’humain.e du futur est un mâle hétérosexuel blanc cisgenre, sisi). L’humour est une des façons que j’ai d’être une alliée sans prendre la parole à la place des gens. Enfin, j’espère y parvenir ainsi.
Et puis, c’est un genre difficile l’humour, bien plus qu’on ne croit, le choisir, ce n’est pas choisir la voie royale. Déjà, on sait qu’on ne sera pas pris au sérieux idéologiquement puisque c’est l’idée, mais aussi — et c’est plus ennuyeux — littérairement non plus.

J’imagine qu’il est compliqué de gérer tes différentes “vies” : comment réussis-tu à jongler entre tout ça ?
Je rate tout. Non, sans rire, j’accepte de rater des trucs, de ne pas être au top tout le temps, et je m’y prends au fur et à mesure. (Avec des coups de feu). Parfois, j’oublie des choses.

Maintenant que tu as fini ce cycle, quels sont tes projets ?
Un space opera, puis peut-être reprendre un roman qui attend depuis 5 ans que je sois en mesure de le terminer. J’aimerais aussi penser à un nouveau roman jeunesse, cela fait longtemps que je n’en ai pas écrit un et j’adore ça.

Je te laisse le mot de la fin, comme il est de coutume chez nous 🙂 :
Fin ?

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