Service de Presse
Nous avons eu l’occasion de découvrir Katia Lanero Zamora, d’abord au travers de son cycle La Machine aux éditions ActuSF (Terre de sang et Les fils du feu) puis au travers Re:Start aux éditions Argyll dont le thème tourne autour de l’injonction de la beauté faite aux femmes, puis Team Building, un retour chez ActuSF, où le fond sera cette forme d’injonction au bonheur dans le contexte professionnel.
Vous l’aurez compris, les deux dernières publications, au format novella, traitent de formes de violence de société. Cybèle continuera sur cette lancée pour ce puissant roman, édité Aux forges de Vulcain. A noter que nous l’avions légèrement évoqué durant notre interview en mai dernier 😉
De l’importance de la création…
Marja Clockers est une étudiante en école de Beaux-Arts dont le talent ne fait aucun débat. Au cours de ses études, elle croisera la route d’Arturo Batista, dont les œuvres sont déjà connues. Après quelques échanges d’amabilité, l’artiste établi cherchera à prendre contact avec l’étudiante et après avoir refusé à de nombreuses reprises les tentatives d’invitation de l’homme, elle finira par accepter, démarrant par là même une relation qui deviendra rapidement sérieuse jusqu’au mariage.
Elle avait très sûrement fait quelque chose de mal. Elle ne savait pas quoi. Mais Arturo ne manquerait pas de le lui faire savoir.
Tout se déroule sous les meilleurs auspices et le couple ira s’installer sur une île pour prendre un peu de distance avec le poids du monde. C’est après cet exil volontaire que le corps de Marja la lâchera et qu’elle se retrouvera incapable de peindre. Qu’à cela ne tienne, elle s’occupera de l’intendance pour la carrière de son cher mari et restera sa muse…
Pour autant, une petite dizaine d’années plus tard, alors même que le rêve de l’île se révèle bien loin, tant les promesses de vie enchanteresse semblent s’éloigner, Marja se jettera à la mer pour sauver ce qu’elle pensait être une femme, et se révèlera être simplement la proue de navire. Simplement ne rend pas hommage à l’histoire de cet objet d’art qui recèle bien des mystères. Des mystères qui entraîneront d’étranges événements et un questionnement de Marja sur sa propre vie.
Une violence multi-niveaux …
Difficile de dire autre chose que ce récit est puissant. Il est puissant parce qu’il retrace le parcours d’une femme qui se retrouve enfermée chez elle. Il est puissant parce qu’il montre toutes ces petites actions qui sapent la confiance de l’autre en elle-même, nous questionnant nous-mêmes sur un certain nombre de réflexes. Il est puissant parce qu’il nous confronte aussi à une société qui ferme les yeux ou pire incite à cacher la poussière sous le tapis.
Car tout commence de façon plutôt anodine : une jeune femme tombe amoureuse d’un homme déjà établi. Ce dernier, petit à petit, étend une emprise sur celle qui partage sa vie. Cette découverte dans le roman de Katia est progressive : progressive comme la prise de conscience de la victime, à qui il a fallu un déclencheur pour percevoir sa propre situation.
L’emprise n’est pas uniquement financière, elle est aussi administrative, professionnelle, émotionnelle, sociale. Tous les pans de la vie de Marja sont sous contrôle, totalement dépendante d’un homme qui peut être tout aussi charmant que violent. Violent physiquement mais surtout psychologiquement.
… révélée par une statue !
On se demande comment la jeune femme et son entourage n’ont pas pris conscience de la détresse dans laquelle elle se trouve. Il faudra la découverte de Cybèle, la proue de bateau qui a en son temps été victime de la violence masculine pour accélérer la prise de conscience.
Comme le monde extérieur face à ce couple, nous sommes d’abord les témoins d’une histoire qui parait être un conte de fées, une entente et une répartition qui donne l’impression de convenir à tout le monde. Et, au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire, au travers du regard de Marja, nous commençons à percevoir des dissonances.
D’abord, on ne te croira pas. Le peintre des femmes qui bat son épouse ? Allons donc. Ensuite, personne ne voudra te soutenir ni travailler avec toi. Je m’en assurerai personnellement.
D’abord plutôt anecdotiques, comme cette maison pour laquelle les promesses de travaux ne semblent pas être tenues. Ensuite, par une certaine propension à minorer le travail de la jeune femme ou limiter son interaction vis-à-vis des tiers, qu’iels soient ami·es ou collègues : Marja paraît n’exister qu’au travers de la réussite de son mari. Les preuves d’affection reçues de sa part, ne sont que des baumes sur des plaies en cicatrisation.
L’homme est violent. Cependant, ce n’est pas forcément l’élément qui m’a le plus marqué. Je suis plus affligé par la réalité que nous décrit Katia. Si la culpabilité d’Arturo est indéniable, que doit-on penser de Léon, qui ne veut pas prendre conscience de la violence de son ami ? ou encore de Marie-Laure qui justifie certaines « excentricités » au titre de la création artistique ? Sans oublier celleux qui le savent mais détournent les yeux ou encore ne prennent pas les plaintes comme il le faudrait.
Un écho violent à l’actualité
On peut se lancer un leitmotiv et se rassurer en se disant que ce n’est « QUE » de la SF. Ou alors on peut affronter la réalité de ce qui est ici romancé par l’autrice : comment faire reculer cette culture de l’impunité.
Au travers de l’histoire de Marja, on ne peut s’empêcher de penser aux deux victimes de Bertrand Cantat, Marie Trintignant morte sous ses coups et Kristina Rady qui s’est suicidée. On ne peut s’empêcher de penser aux questionnements par rapport à la multiplication des #MeToo et à cette célèbre phrase « Il faut séparer l’homme de l’artiste », qui conduit aujourd’hui à « tolérer » que des agresseurs se retrouvent sur scène, sur les plateaux, avec un public qui semble s’affranchir de la douleur des autres.
Surtout, cela nous permet de nous poser la question de savoir quel est le poids de notre propre absence de réaction sur ces vies gâchées, tout en nous mettant en face de certaines de nos propres pratiques.
Katia continue à explorer dans ces récits les questions de violence et je dois dire que ce troisième récit sur le sujet est probablement celui que j’ai trouvé le plus violent à lire. Parce que justement, il n’est pas de la fiction.
Editions Aux Forges de Vulcain (30 octobre 2026)










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