Echange avec David Meulemans

Il y a 10 ans, les éditions Aux Forges de Vulcain voyaient le jour dans le paysage français, proposant romans et essais entre autres. Plusieurs titres ont déjà été chroniqués sur le site, Un long voyage de Claire Duvivier, L’incivilité des fantômes de Rivers Salomon, Invasion de Luke Rhinehart, Super-Héros de troisième division de charles Yu, Super Normal de Robert Mayer ou encore Os de Lune de Jonathan Caroll.

© José Cañavate Comellas / @studio81gc

Nous devions nous retrouver aux Utopiales pour échanger, qu’à cela ne tienne, ce sera par mail pour un échange très intéressant 🙂

David, avant toute chose, pourrais-tu te présenter ainsi que les Forges de Vulcain dont tu es le grand patron ? 

Bonjour, je suis David. J’ai fait des études de philosophie à Paris. J’ai un peu enseigné, puis j’ai créé une maison d’édition, en 2010, les forges de Vulcain. Je manquais un peu d’expérience dans l’édition, même si j’avais contribué à des livres et des revues avant de devenir éditeur. Donc, les premières années des forges ont été occupées à apprendre le métier, à combler des lacunes. De même, la ligne de la maison s’est affinée. Au début, le programme de publication reflétait toutes mes passions et avec l’expérience, j’ai appris qu’une maison devait avoir un travail un peu plus précis, un peu plus lisible pour être visible. La ligne, donc, s’est peu à peu resserrée sur le roman, français et étranger. Et la ligne s’est simplifiée. En fait, ce sont des lecteurs qui m’ont donné la ligne des forges. Ils m’ont dit, le seul truc commun à tous les livres des forges, c’est qu’ils sont des surprises. Quand les forges publient un roman de littérature générale, elles y mettent un peu de magie. Quand les forges publient un roman d’imaginaire, elles y mettent un petit truc en plus. 

Si je devais t’envoyer un manuscrit, quelles seraient les aspects que je devrais prendre en compte et ce que je dois totalement proscrire pour entrer au catalogue ? 

C’est une année un peu particulière. J’ai longtemps été très fier de ma capacité à répondre très vite aux manuscrits. Mais force est de constater que je répondais vite car la maison était très confidentielle, donc, j’avais peu de propositions. Désormais, en raison de l’afflux de propositions, et de la pandémie qui me ralentit en augmentant ma charge de travail, je réponds très lentement. Donc, mon premier conseil à l’auteur enthousiaste, c’est d’être patient et compréhensif. Ensuite, je cherche plutôt des “one shot”. Si vous avez une sage en dix volumes, je ne suis pas le bon éditeur. Enfin, il y a plein de petits trucs que je n’aime pas : l’ésotérisme, le scènes de sexe mal écrites, les messages politiques mal réfléchis. Je suis un lecteur d’essais, et je suis partagé sur la vague de manuscrits engagés que je reçois. D’un côté, c’est très bien que les gens s’emparent des questions de notre temps (racisme, sexisme, identité, etc.). D’un autre côté, il faut le faire avec art, avec précision, et avec justesse. Quand je publie Rivers Solomon, je publie d’abord de très bons textes – qui en plus sont des textes qui apportent une contribution féconde à la conversation collective sur la question raciale ou la question des genres.

On retrouve sur la présentation des forges, cette citation “Elles ne croient pas au génie, elles croient au travail. Elles ne croient pas à la solitude de l’artiste, mais à la bienveillance mutuelle des artisans” : comment concrètement appliquez vous ce principe au quotidien ? 

J’essaye d’encourager les autrices et auteurs des forges à se voir, à se lire, à se parler. Cette année, c’est un peu difficile. Et j’essaye pour tous les textes, de bien préparer les auteurs et autrices à accepter un temps de reprise entre la réception du manuscrit et la publication. Il m’est certes déjà arriver de publier des textes sans les avoir retouchés. Je ne me manifeste que si je pense que cela aide l’auteur ou l’autrice. Mais il est important de rappeler que, dans toutes les pratiques artistiques, il est naturel de montrer des ébauches, des essais, des brouillons. Il n’y a qu’en littérature que l’on laisse les gens écrire dans leur coin, et qu’on leur demande d’écrire un truc parfait, alors que les circonstances de sa création empêchent souvent la perfection qui vient de l’échange avec d’autres artisans. 

Aux Forges de Vulcain fêtent cette année leurs 10 ans… Un anniversaire qui se déroule quand même dans un contexte très particulier : comment vas-tu célébrer cette décennie ? 

On ne va pas trop fêter ces dix ans. On avait une tournée spécifique en librairie, qui a été annulée. On va sortir notre premier catalogue. On va ensuite se livrer à une petite expérience, se dire : on a dix ans devant nous. Que devons-nous faire dans les dix années qui viennent ? Quels genres, quels sujets, devons-nous absolument aborder ?

Malgré ce contexte particulier, Un long voyage de Claire Duvivier est disponible depuis mai : comment s’est passé cette rencontre d’éditeur à autrice avec Claire ? 

Cela a été aussi simple qu’inattendu. Claire est la co-fondatrice des éditions Aphalte, qui est une maison qui a le même âge que les forges : dix ans. Mais Asphalte est une maison plus aboutie, plus mature : Claire et sa co-fondatrice, Estelle, étaient issues de l’édition, donc, elles ont commencé plus fort, plus vite que les forges. Je les ai toujours regardées avec admiration. On se croisait sur le salons. Et on parlait de nos manières de travailler, de nos publications. Un jour, j’ai demandé à Claire si elle écrivait – j’avais lu un entretien avec Toni Morrison qui expliquait qu’elle avait commencé comme éditrice – et je me suis dit, éditer des textes, cela affine le goût, la plume et une éditrice qui sait travailler les textes, ce peut être une excellente plume. Claire m’a envoyé un texte, que j’ai adoré, et c’est devenu Un long voyage.  

Le livre reçoit un très bon écho de la presse et des différents amateurs du genre : j’imagine qu’on pousse toujours un petit ouf de soulagement lorsqu’on se rend compte qu’on a choisi juste ?

Oui ! Je pense que les lectrices et lecteurs ont été sensibles à deux choses. La qualité du texte, mais aussi la sincérité de la démarche. Le désir de prendre la fiction au sérieux, et de faire entrer dans un texte un vrai tempérament. J’espère que le roman continuera cette très belle vie !

L’année est aussi marquée par une bonne surprise pour le titre Chinatown Intérieur de Charles Yu qui se retrouve être en deuxième sélection, catégorie roman étranger, du prix Médicis 2020… Comment l’as-tu appris ? 

Je l’ai appris comme tout le monde par la presse. C’est un grand honneur. J’étais très étonné car je pensais vraiment que les grands prix de l’automne étaient réservés aux grandes maisons, installées depuis longtemps. Le roman de Charles Yu parle de la représentation des minorités, de leur invisibilisation, et il parle de l’Amérique, un sujet qui me passionne. Je suis très content que cette sélection ait ainsi permis à de nouveaux lecteurs et lectrices de découvrir ce texte virtuose et émouvant.

La remise du prix est le 06 novembre… On croise les doigts ?

Croisons les doigts. Je ne crois pas trop à un succès : l’essentiel était d’être en sélection. Le reste des finalistes sont d’ailleurs de très bons textes, donc, les membres du jury n’auront que l’embarras du choix pour choisir un bon roman.

Ce mois-ci paraît Jésus-Christ Président de Luke Rhinehart. Nous y retrouvons Jésus-Christ occupant l’esprit de Georges W. Bush en pleine guerre d’Irak… Pourquoi le publier maintenant ?

Rhinehart est surtout connu, en France, pour son magistral Homme-dé. Mais il a écrit en fait plus d’une dizaine de textes, tous inédits en français. Mon projet est de publier, titre après titre, toute cette oeuvre, ce continent, qui mêle satire, critique de l’Amérique, humour, réflexions philosophiques. La question est : dans quel ordre les sortir ? Là, je me suis dit, comme il y a une élection présidentielle, pourquoi ne pas publier la traduction de son roman qui se penche justement sur la politique américaine ? Et puis, j’ai vécu plusieurs années aux Etats-Unis et j’étais là-bas lors des deux élections de Bush fils. Donc, le roman m’a replongé dans ces années passionnantes. L’occasion de rappeler que Trump profite d’un terrain qui a été préparé par l’ère Bush – même si George W. Bush est un critique de Donald Trump.

D’ailleurs, n’as-tu pas une crainte dans le contexte actuel de publier un roman qui pourrait être vu par une frange de la population comme blasphématoire ?

Il faut rappeler que seul un croyant peut blasphémer. Qu’un catholique ou un musulman s’interdise de blasphémer, c’est logique. Mais les athées ne peuvent pas blasphémer. Après, je crois à la nécessité de la bienveillance, envers tous – je crois à la bienveillance comme un critère auquel nous devons soumettre toutes nos actions. Donc, j’essaye de ne jamais blesser. Cela étant, dans le cas d’un texte qui porte sur Jésus, deux remarques sont importantes. Tout d’abord, la religion reste un choix, c’est une identité certes, mais par choix. En ce sens, se moquer d’une personne pour ce qu’elle a fait, ce n’est pas la même chose que de se moquer d’elle pour ce qu’elle est. Je pense, par exemple qu’on ne choisit pas son identité sexuelle… mais on choisit son appartenance religieuse – même si elle est très souvent héritée. Donc, se moquer de la religion, c’est sain – se moquer de l’identité de genre, c’est malsain. Ensuite, l’humour, car il est question ici d’humour, doit avoir deux cibles privilégiées : les puissants et soi-même. Or, les chrétiens, aux Etats-Unis, sont puissants (même s’ils disent parfois qu’ils sont “persécutés”, je pense que cette persécution est très exagérée…) et un auteur comme Rhinehart, ou comme Paul Verhoeven (dont les forges ont publié une biographie de Jésus de Nazareth) sont des héritiers de la culture chrétienne, même s’ils sont athées. Dans cette perspective, ce sont des textes qui se moquent des puissants, et se moquent aussi de nous-mêmes car nous restons imprégnés, bien malgré nous parfois, d’un imaginaire crhétien. Pour être plus précis, je trouve que le texte de Rhinehart et le texte de Verhoeven, dans un autre genre, sont plus chrétiens que leurs cibles. En effet, ils sont capables de discerner la grandeur de l’idéal chrétien et son dévoiement actuel. Verhoeven disait : je déteste l’Eglise, mais je suis fan de Jésus. Bon, ma réponse est longue, mais c’est un sujet qui me passionne, donc, dis-toi que ma réponse est courte par rapport à ce que je pourrais raconter !  

Puisque Fantastinet est plus ciblé autour des littératures d’imaginaire, quelle est ton avis sur la production francophone actuel et quels  sont tes coups de coeur, ces titres que tu aurais aimé publié par exemple ? 

Je n’ai pas un avis très intéressant. Je manque cruellement de temps pour lire ce que j’aimerais lire. Donc, il y a pas mal de livres que je désire absolument lire mais qui prennent la poussière sur ma bibliothèque. J’en ai honte. Mais je dois d’abord m’occuper des autrices et auteurs des forges. Un texte qui m’a beaucoup plu, c’est Des sorciers et des hommes de Thomas Geha. Il y avait dans ce texte une sorte d’enthousiasme pulp, et de petites surprises, qui m’a vraiment emballé. Sinon, je relis les romans de Fabrice Colin et Sabrina Calvo publiés à la fin des années 90 et au début des années 2000…. Dans la production actuelle, je n’ai pas de regret : j’aime ce que je publie. Je suis de très près le travail de Mü, que je trouve très stimulant. C’est peut-être l’éditeur d’imaginaire dont je guette le plus les nouveautés.

J’imagine que vous avez déjà travaillé sur le catalogue 2021, quelles sont les bonnes surprises que vous nous mijotez ? 

Oui, grâce aux confinements, j’ai pu travailler l’éditorial. Donc j’ai mon programme 2021… et presque tout mon programme 2022. En 2021, on continue de publier l’intégrale des aventures de Lord Cochrane, par le romancier chilien Gilberto Villarroel, traduit par Jacques Fuentealba. Et on prépare un grand projet de fantasy, une série de six romans, composée de deux trilogies parallèles, par deux auteurs. D’un côté, Claire Duvivier, de l’autre côté Guillaume Chamanadjian, qui sera notre nouvel auteur pour 2021. La série s’appelle La tour de garde, c’est l’union des deux fantasys, la fantasy pulp d’un côté, la fantasy leguinesque de l’autre. C’est une grande fresque sur l’amitié, la responsabilité, l’espoir, les mondes qui finissent, les utopies qui naissent. Rendez-vous en avril pour le premier chapitre de cette grande aventure.

Que peut-on te souhaiter et à l’équipe des Forges ? 

De mourir en héros avant de devenir les vilains de l’histoire ?

Le mot de la fin est pour toi

Merci aux lecteurs et lectrices d’exister, et de nous accompagner dans cette aventure !

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