Interview : Jean-Paul Renoux

Réalisée par :mail
Date :février 2006
Zanimarre est une oeuvre mélangeant polar et SF dans un monde dirigé par la consommation… Oeuvre visionnaire et bourrée d’humour, nous ne pouvions que demander à l’auteur de répondre à quelques questions.

Allan : Bonjour Jean-Paul, alors qui es-tu, d’où viens-tu et surtout où vas-tu ?
Jean-Paul : « Géographiquement, je viens de la Drôme. J’ai fait un long détour par Bordeaux le temps de faire mes études en droit et en science-politique. Je vis depuis cinq ans en Haute-Savoie. J’ai acheté il y a quelques mois une grande maison à côté d’Annecy. J’y vis avec ma famille. Pour ce qui est d’aller quelque part, maintenant que j’ai un bureau à moi, avec un coin pour mes bouquins et mes guitares, j’ai l’impression que je ne vais pas bouger beaucoup.
Sur le plan de mon histoire personnelle, je viens d’une famille éclatée et pas très bien recomposée. J’accorde beaucoup d’importance à l’histoire familiale de mes héros, je dois donc m’accorder la même règle. Je lisais beaucoup lorsque j’étais enfant. Ce goût pour les livres me vient de mon père, qui est écrivain et conteur. Je me suis beaucoup réfugié dans les livres lorsque j’étais enfant, alors j’ai l’impression de venir des livres, en partie.
Quant à savoir où je vais, je dois dire que j’ai une vie très heureuse avec ma femme et mon fils et que préserver ce bonheur restera la première direction à suivre. Je vais en tout cas vers d’autres livres, je l’espère. Zanimarre a été pour moi l’occasion de découvrir ce que je sais faire en tant qu’auteur.
Je pense que certains livres sont un passage obligé pour les auteurs : ils sont le livre qui leur permet de découvrir qui ils sont et quelle est leur voie. Je vais donc continuer de creuser mon petit sillon livresque. Il n’y a pas vraiment d’autre secret. Je vais citer Jim Harrison, tiens. Dans De Marquette à Véracruz, il écrit que si tu refuses de mettre au monde ce qui est en toi, ce que tu ne mets pas au monde te détruiras. C’est un peu biblique, comme parabole, mais ce roman a été une révélation pour moi. Alors, oui, aujourd’hui, je vais dans cette direction : continuer de faire ce que je sais bien faire, je crois, c’est à dire continuer de raconter des histoires. »

Allan : Des influences, tu en as probablement eu : tu peux nous en parler ?
Jean-Paul : « Mes influences sont de trois ordres.
Tout d’abord des écrivains qui ont une forte mythologie personnelle, comme Jean Giono, Joseph Kessel, ou les américains John Fante, Sherman Alexie, Jim Harisson, que j’ai déjà cité, ou Mickael Chabon. Leurs romans sont vraiment habités par une personnalité forte, on sent une profondeur. Ils ont beaucoup à dire sur le monde, et ils n’ont pas besoin de le dire vraiment, il leur suffit de le montrer à travers leurs histoires. Montrer et ne pas dire, c’est très dur.
Ensuite, des auteurs qui ont vraiment construit des fictions politiques, comme Voltaire avec Micromégas, ou Montesquieu avec ses Lettres Persanes, et – et j’ai pas de scrupules à ajouter ce nom après ces illustres ancêtres – Franck Herbert. Je crois que l’on ne sent pas vraiment son influence dans mon livre, mais l’auteur du cycle de Dune reste pour moi une référence en matière de fiction politique. Herbert réussit à bâtir un univers politique et symbolique vraiment impressionnant. Dune reste un souvenir de lecture de jeunesse, et les bouquins m’ont fait une très forte impression.
Enfin, j’aime les auteurs qui construisent leurs livres comme des chroniques. J’ai une sorte de déclic en lisant Les Chroniques de San Francisco d’Armistad Maupin. Sa manière d’entrelacer les histoires et de créer sans cesse des suspenses a confirmé ce que j’avais découvert chez Ed Mac Bain, l’auteurs des Chroniques du 87eme district, un bon livre doit tenir en haleine le lecteur et mettre en scène des personnages complexes et attachants.

Allan : Nous allons bientôt entrer dans le vif du sujet mais, avant, je voudrais que tu nous parles du cheminement depuis la première idée jusqu’au premier livre vendu… C’est possible ?
Jean-Paul : J’ai été très méthodique dans l’écriture de Zanimarre. J’ai eu les deux idées de départ (l’intrigue sur les animaux et l’Organisation Mondiale de la Consommation) plus d’un an avant d’écrire la première ligne. J’ai fait des fiches sur les personnages, sur le système politique et sur les intrigues secondaires.
Ensuite, j’ai fait une synopsis. J’avais la vision d’un roman en quatre partie de quatre chapitres chacune, avec une césure, une respiration, au milieu. Je voulais que le roman soit ample et équilibré.
Enfin, j’ai commencé à écrire lorsque le personnage principal a trouvé sa voix.
C’est là que les difficultés ont commencé. Première difficulté, montrer sans dire. Les événements autour des animaux n’auraient pas supporté d’être expliqués directement. En tout cas, moi, je ne sais pas faire ça. Deuxième difficulté, le système politique – une religion unique qui prône le consumérisme – comment concilier cette construction autour des deux commandements – tu consommeras et tu ne voleras point – avec la promesse d’un au-delà meilleur, qui est présente dans toutes les religions ? J’ai longtemps été bloqué par cette difficulté. Je ne l’ai résolue que quelques semaines avant la sortie du bouquin : il n’y a plus d’au-delà, mais un cycle de réincarnations successives qui place l’homme de plus en plus haut dans l’échelle de la satisfaction de ses besoins. La dernière difficulté que j’ai rencontrée, c’est celle du temps. Trois ans à vivre avec un roman, quand on bosse à plein temps et que l’on veut rester un père et un mari supportable, il y a des moments, où c’est très dur car le roman occupe l’esprit toute la journée – et toute la nuit. Il peut y avoir un côté physique dans l’écriture !
Aujourd’hui, je ne retiens que le plaisir. Celui de l’écriture et celui du jour où on reçoit son carton de bouquins. Moi, ça m’a fait peur, je me suis senti exposé. Et puis, j’ai commencé à avoir des retours positifs des lecteurs, et ça a changé de ma vie. Je peux assumer ma part de créativité et la développer.

Allan : Alors : pourquoi les éditons Amalthée ?
Jean-Paul : C’est comme le questionnaire de Sophie Calle dans les Inrocks avec la question : « quels sont les trois artistes vivants que vous détestez ? ». Personne n’ose dire la vérité, même les rebelles.
Alors, pourquoi Amalthée ? La première raison, c’est parce que Gallimard et tous les autres m’ont envoyé une lettre type de refus. Voilà, il fallait le dire. La deuxième raison, c’est parce que j’ai eu Jean-Yves Norman, mon éditeur au téléphone après avoir reçu sa lettre me proposant de publier mon bouquin et qu’il m’a dit qu’il retenait Zanimarre pour le style et pour l’intrigue. Il avait vraiment lu mon livre et l’avait choisi, cela voulait dire qu’il était prêt à le défendre. Néanmoins, j’ai hésité. J’ai gardé le contrat sur mon bureau un mois avant de me décider. Je ne fais jamais de choix par défaut; c’est une règle de vie très saine, non ? Je préfère dire non plutôt que de m’embarquer à contrecoeur. Alors, j’ai réfléchi et je me suis dit que j’aimais bien l’idée de travailler avec un petit éditeur, je trouvais le côté artisanal en accord avec le fond du bouquin.

Allan : Parlons maintenant de ton roman Zanimarre : comment le présenterais-tu à nos visiteurs ?
Jean-Paul : Zanimarre est un roman, une fiction politique et fantastique construite sur une intrigue de polar. Le héros se trouve enrôlé de force dans l’Organisation Mondiale de la Consommation. Un parlement qui organise le destin des pays solvables. Le héros est plutôt content de changer de vie, en effet la sienne était plutôt minable. Puis il découvre que son prédécesseur a été assassiné car il enquêtait sur une étrange vague d’attentats qui ravage les centres commerciaux. Parallèlement, le lecteur voit d’étranges événements impliquant des animaux se dérouler tout autour du globe.

Allan : Le ton est complètement décalé : des militaires qui ont peur de se couper dans les ronces, un monde gouverné par un panel de consommateurs, des attentats contre des centres commerciaux… Tu as du bien t’amuser !
Jean-Paul : Il faut reconnaître que je m’amuse énormément en écrivant. Quand tout est en place, personnages et intrigues, je n’ai plus qu’à laisser ma fantaisie se dérouler. Il y a un passage, à la fin du bouquin, dans lequel on voit un patron pécheur qui devient dresseur de calamars géants parce qu’il aime trop ses poissons pour les zigouiller. Je me rappelle encore du moment où ça a fusé, cette histoire. J’adore quand ça fuse comme ça ! J’ai un potentiel d’idées stupides assez surprenant. Et je ne me soigne pas, en plus ! J’en fais des livres.

Allan : D’où t’es venue cette idée étonnante de contrôle du “monde” par un panel représentatif des consommateurs ?
Jean-Paul : La démocratie n’est pas forcément liée au suffrage universel. Les philosophes des lumières liaient le droit de vote à l’éducation. Je ne crois pas que les cours d’instruction civique soient suffisants pour transformer le consommateur en citoyen. Une autre chose que l’on a oublié, c’est que la démocratie à Athènes ne reposait pas sur le suffrage universel. On était citoyen, donc on prenait part à la vie de la cité, c’est beau comme idée, mais on oublie les esclaves et on oublie que la démocratie n’était qu’un compromis : il s’agissait d’acheter le soutien à la politique de préservation de la domination de quelques-uns. Moses Finley l’analyse très bien dans son essai sur la démocratie : faire croire que l’on décide alors que l’on subit, c’est fort non ? L’idée du panel, c’est pour aller jusqu’au bout de la construction d’un système politique qui centrerait l’individu sur la consommation sans qu’il soit distrait par la compétition pour l’exercice du pouvoir.

Allan : C’est quand même grinçant, on se demande à quel point on se trouve dans de la fiction ou dans l’actualité : le glissement entre le vrai OMC (Organisation Mondiale du Commerce) et ton OMC (Organisation Mondiale de la Consommation) pourrait bien se Jean-Paul : produire… Une réelle inquiétude de ta part ?
Ce n’est même pas une inquiétude, c’est un constat. On parle toujours du marché, des entreprises, et personne ne sait qui est le Marché, personne ne sait comment il fait pour peser sur les décisions des gouvernants qui pourtant n’oeuvrent que pour la croissance.

Allan : D’ailleurs, tout est “redessiné” : le duel Nord-Sud, n’existe plus vraiment, trompé par un duel Pays à fort / faible potentiel de consommation… Un monde gouverné par les multinationales ? Mais voyons ça n’arrivera jamais : rassure-moi ?
Jean-Paul : Il ne faut pas croire que la croissance, c’est un truc pour aider les pauvres. La croissance c’est un terme qui veut dire : « profits désincarnés » pour actionnaires de multinationales. Les pauvres, on les aide que s’il y a un raz-de-marée ou un typhon, et qu’on les voit à la télé, le reste du temps, on n’y pense pas et on essaye d’oublier que grâce à la croissance on peut devenir soi-même un pauvre dès demain. La mort et la connerie sont deux états que l’être humain a du mal à investir à moitié, je l’ai écrit dans Zanimarre, et je ne le renie pas. Moi, tout ce que je sais faire pour lutter, c’est écrire des bouquins, alors je le fais. C’est même pas glorieux.

Allan : Ton Œuvre, tu la classes dans le polar ; pourtant, à bien des égards, on pourrait la classer dans la rubrique Sf (ce que nous avons fait sans vergogne, tu remarqueras) : dis, tu nous en veux ?
Jean-Paul : Ton article a été suivi d’un deuxième, une semaine après sur actusf.com. Si on ajoute à cela qu’un critique de l’Huma m’a écrit la semaine dernière pour me dire qu’il avait hésité à parler de Zanimarre dans sa rubrique consacrée au polar car il considère le roman comme de… la SF, on peut penser que je fais de la SF, non ? Je vais faire mon coming out un de ces jours, c’est promis.

Allan : Quel rôle donnerais tu à l’écrivain de SF, si tu acceptes cette casquette SF… Est-il un romancier comme un autre ou doit-il être un signal d’alarme pour l’avenir comme le fut Jules Verne sur certains point ou plus actuellement Ayerdhal ou Pierre Bordage entre autres ?
Jean-Paul : Je ne me considère pas comme un écrivain, les écrivains parlent de choses universelles et montrent la profondeur du monde. Romancier, je veux bien. Romancier SF, je ne sais pas encore. La SF est un monde que je connais mal, je suis certaines séries et certains auteurs, mais j’ai une approche intuitive et non-systématique. Quand on voit la liste de tes critiques, on se sent inculte ! Pour ce qui est de tirer la sonnette d’alarme, je veux bien le faire, mais avec humour. Si quelqu’un racontait Zanimarre en tournant ça au tragique, les lecteurs se détourneraient du livre. Mais avec le burlesque, tu peux dire les pires horreurs et dénoncer les pires abominations sans avoir l’air d’un donneur de leçons.

Allan : Tu as un site internet (Site sur Zanimarre) – dans lequel tu incites à faire la pub aux petits éditeurs : je trouve que globalement, ils arrivent bien à tirer leur épingle du jeu, non ?
Jean-Paul : C’est encore une question inrocks, ça. Tout le monde pense : « les petits éditeurs, je m’en fous, je veux qu’on lise mon bouquin, c’est tout ! » Et personne ne le dit. Allez, je ne vais pas éluder la question : un petit éditeur comme le mien a un gros handicap : il n’a pas de distributeur. C’est-à-dire qu’il va proposer ton bouquin aux libraires, mais qu’il ne pourra pas leur en envoyer 10 d’office pour mise en rayon. Les grosses maisons bossent ainsi. C’est assez comparable à la distribution de la presse papier. Amalthée est une petite maison qui a débuté début 2004 et qui, de ce fait, n’a pas encore d’image de marque forte auprès de la presse et des libraires. Mais ils y travaillent chaque jour. Cela viendra, je l’espère pour eux et pour moi. Mais, tu sais, les professionnels sont assez condescendants avec les petites maisons. A mon avis, les petites maisons tirent leur épingle du jeu grâce à la mobilisation de leurs équipes, de leurs auteurs qui sont des artisans de l’auto-promotion, et des médias alternatifs, essentiellement sur Internet, qui n’ont pas d’a priori en découvrant un bouquin, qui ne le jugent pas sur la marque, mais sur le fond.

Allan : Quelle part accordes-tu aux contacts avec la presse, toi qui as eu de bons retours sur ton écrit ?
Jean-Paul : Je vais être clair. Pour les raisons que j’expliquais à l’instant, Zanimarre ne s’est pas vendu à des milliers d’exemplaires. On ne tombe pas dessus dans toutes les librairies. On achète mon bouquin quand on en entend parler et que l’on fait la démarche de le commander. Alors, les critiques, qui sont en effet très bonnes, sont capitales pour moi et pour ma maison d’éditions. Elles me permettent d’aller vers de nouveaux lecteurs. Il faut aussi ajouter que je n’ai pas eu de critique dans un grand média national. On m’annonce une chronique dans l’Huma, peut-être le 2 mars, mais je n’en connais pas la teneur.

Allan : D’ailleurs, quelle est ton attitude face aux critiques : inquiet ou fataliste ? Une critique positive t’indiffère ou te conforte dans ta volonté de poursuivre ?
Jean-Paul : Je suis très angoissé par cette critique à venir dans l’Huma, mais elle prend place dans ce que l’on pourra appeler un succès d’estime. Les lecteurs aiment Zanimarre et le partagent. J’ai longtemps travaillé dans mon coin, jusqu’à trouver ma voie et ma voix. Et je découvrir maintenant que ce que je peux écrire plaît. Bien sûr que cela me conforte dans ma volonté de poursuivre. Ça a même un côté magique, tu tapes Zanimarre sur Google, et tu trouves un article sur Fantastinet écrit par un passionné qui prend la peine, alors qu’il a lu des romanciers qui vendent des milliers de bouquins, d’écrire un article pour dire que ton roman vaut la peine d’être lu.

Allan : Quels sont tes projets ? Vas-tu continuer à écrire dans ce monde ou en changer ? Toujours engagé ?
Jean-Paul : Voilà trois questions passionnantes.
Je suis en train d’écrire une histoire fantastique polardesque (je ne sais plus comment dire, moi, maintenant) qui me fait beaucoup rire. Elle sera plus courte, plus resserrée et sans éléments de fiction politique. Sauf que, et cela répond à ta deuxième question, elle se passe à Azéarc, la ville que j’ai inventée pour Zanimarre. Je pense que je vais continuer d’écrire des histoires se passant dans cette ville imaginaire, je m’y sens bien et libre. J’en suis le maître.
Je réfléchis aussi à une suite de Zanimarre. J’ai pas mal de personnages, j’ai les idées, je connais l’architecture du bouquin et le thème : les armées privées.
Quand à savoir si je suis toujours engagé, je réponds également par l’affirmative. Pour moi, l’écriture est un acte politique autant que créatif. Le roman que j’écris en ce moment parle d’un écrivain qui va tuer et changer le monde autour de lui par amour et le contenu subversif de cette histoire me touche.

Allan : Tu es passé nous voir alors : que penses-tu de notre site ?
Jean-Paul : Je suis assez stupéfait par votre érudition et par la qualité de la mise en page, des liens. Je trouve que certains sites Internet sont très professionnels, tout en restant un lieu convivial. Je vais revenir souvent vous voir, pour trouver des suggestions de lecture et voir si je suis, ou non, un auteur de SF. Grâce à toi, je ne dors plus tellement cette question me taraude.

Allan : Que peut-on te souhaiter ?
Jean-Paul : Des heures de bonheur d’écriture, des lecteurs et un deuxième enfant – j’espère juste que ma femme lira cette entrevue et comprendra le message.

Allan : Un mot pour finir ?
Jean-Paul : Raspoutitsa . Ça veut dire : « période de dégel avec formation de couche de boue gluante ». J’ai trouvé ce mot dans le dico et je le trouve délicieux dans ses sonorités. Comme on m’accuse de mettre trop de mots trop compliqués dans mes textes, je saisis cette occasion de partager Raspoutitsa. C’est la saison, en plus. Raspoutitsa. Raspoutitsa. Raspoutitsa.

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