Interview : Pascal Fran

Réalisée par :mail
Date :novembre 2005
Glückster le Rouge est paru en octobre aux éditions… Octobre. Dans un écrit drole et un langage tirant sur le médiéval, Glückster est un Ovni dans les dernières parutions. Discussion avec son auteur

Allan : Pascal bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à quelques unes de nos questions concernant la parution au mois d’octobre de Glückster le Rouge aux editions Octobre
Pascal : Merci à vous de m’accueillir sur votre site.

Allan : Avant de parler de ton roman, j’aimerais si tu veux que tu nous parles un peu de toi et de ton parcours.
Pascal : Je n’ai pas grand chose à raconter sur moi. Ma biographie est assez morne. Je suis né dans le Nord, où j’habite. J’ai interrompu mes études au lycée, un an avant le bac, pour passer à des choses sérieuses : la lecture de véritables écrivains (ceux qui n’étaient pas au programme des cours), le cinéma (je suis un cinéphile impénitent). Après quoi, je suis entré au Conservatoire National de Région de Lille, pour y suivre des cours d’Art dramatique. J’ai fait ensuite un peu de théâtre, puis je me suis consacré à l’écriture.

Allan : Cela a-t-il facile pour toi de te faire éditer ou, comme beaucoup d’écrivains officiant dans les mauvais genres, ton parcours a été semé d’embûches ?
Pascal : En vérité, j’ai eu beaucoup de chance. Dans les années 80, j’ai rencontré le cinéaste et écrivain Jean Rollin, à l’occasion d’un article que je rédigeais sur lui pour un fanzine. Nous sommes devenus amis, et je lui ai fait lire quelques unes des nouvelles que j’écrivais à l’époque pour le plaisir, sans intention de publication. Quelques années plus tard, Jean s’est retrouvé à la tête d’une collection de romans fantastiques, au « Fleuve noir ». Il m’a spontanément demandé d’y participer. Je me suis mis au travail, et trois mois plus tard, je lui envoyais le manuscrit du Cercueil de chair. Puis, d’autres éditeurs m’ont proposé de leur soumettre des textes. Je n’ai jamais eu à « démarcher », sauf pour l’un de mes derniers livres, Malou et l’agneau, qui a été rejeté par tous mes éditeurs précédents. Ce roman leur semblait inclassable, atypique — « incorrect ». Là, j’ai connu une vraie galère, jusqu’à ce que Renaud Marhic et Dominique Poisson, des éditions « Terre de brume », hébergent Malou dans leur collection Granit noir.

Allan : Je voudrais tout de suite qu’on élimine la question qui fâche, de façon à rassurer les lecteurs quant à la qualité du livre… Je me suis vraiment amusé en lisant ton livre et l’ai trouvé de qualité… Néanmoins, avant de te lire, je me suis posé la question de savoir si tu étais de la famille d’Audrey, co-fondatrice des éditions Octobre. Auquel cas des personnes pourront se poser – comme cela a été aussi mon cas – la question de savoir si cela ne t’aurais pas aidé… (je précise à toutes fins utiles que je trouve Glückster de très bonne facture, et qu’il mérite à mon sens d’être publié) : que répondrais tu à ces mauvaises langues ?
Pascal : Je ne vois pas là matière à fâcherie… Oui, je suis de la famille d’Audrey. Elle est ma soeur. Quand elle et son époux, Pierre Grimbert, ont fondé les éditions Octobre, ils m’ont demandé si je serais partant pour leur écrire un bouquin. Quoi de plus normal ? Je suis écrivain, ils connaissent un peu mon travail, et ma prose ne leur déplaît pas… Personnellement, je n’envisageais pas de leur proposer quelque chose, car ils ne publient QUE de la fantasy (je le rappelle au cas où l’un de vos lecteurs aurait l’intention de leur envoyer un essai sur le gavage des oies dans le Languedoc, un pamphlet contre l’excision, ou une double trilogie de science fiction d’inspiration vachement néo colonialiste… ils reçoivent souvent ce genre de délires…) Or, moi, la fantasy, je n’en suis pas un spécialiste ; je connais assez mal, hormis quelques classiques : Tolkien, Howard, Dunsany… En revanche, j’avais depuis longtemps un projet de « roman médiéval parodique », qui brasserait également les thèmes de quelques pièces de Shakespeare. La fantasy, finalement, n’est guère éloignée de tout cela — elle y a même une partie de ses racines — et j’ai trouvé amusant de « mixer » le tout. Avec Audrey et Pierre, nous nous sommes entendus sur le fait que si le résultat ne leur convenait pas, ils ne l’éditeraient pas. Le contrat était clair : j’écrivais ce dont j’avais envie, sans contrainte d’aucune sorte, et il n’étaient pas davantage contraints de publier le produit fini. J’ai d’ailleurs refusé de toucher une avance sur l’à valoir avant d’avoir terminé le boulot ; comme ça, chacun de nous restait libre.
Si le fait d’écrire pour « Octobre » a facilité quelque chose, c’est que, à mon avis, très peu d’éditeurs actuels se seraient intéressés à un concept de roman aussi farfelu. La littérature de genre est de plus en plus cadastrée ; il y a de moins en moins de place pour l’expérimentation, surtout au niveau de l’écriture même, du langage — sans parler des structures narratives. Mais Audrey et Pierre, tu peux me croire, savent très bien ce qu’ils veulent et où ils vont ! Ils ne sont pas hostiles à l’expérimentation, aux écritures un peu « risquées », mais ils ont une règle d’or : ne jamais prendre le lecteur pour un con, ne pas l’emmerder avec des choses hermétiques. Je crois qu’ils ont estimé que mon livre, pour atypique qu’il soit, demeure respectueux des fans de fantasy, et que ceux ci pourront y trouver leur compte. Si ça n’avait pas été le cas, ils m’auraient dit : « Désolé ! garde le, ton ours ! »…
Pardon, je crois que j’ai été un peu long, là…

Allan : Je suppose que tu t’attendais à ce genre de question lorsque tu as accepté d’être publié par Octobre ?
Pascal : Sur le coup, je n’y pensais pas… Mais maintenant que j’y ai répondu, je suppose que j’aurais dû m’y attendre…

Allan : As-tu une participation supplémentaire, autre qu’auteur j’entends, dans les éditions Octobre ?
Pascal : Non, non. Aucune participation. Pierre et Audrey me demandent parfois de jeter un oeil sur les épreuves, avant d’envoyer la maquette à l’imprimeur ; mais c’est tout…

Allan : Passons maintenant à l’Œuvre en elle-même… Elle est classée en Parodic Fantasy pour l’auteur du quatrième de couverture : que signifie pour toi ce genre ?
Pascal : La fantasy, comme tous les genres fortement codifiés, se prête bien à la parodie — mais c’est casse gueule… Toute parodie est casse gueule… Si « le rire est le propre de l’homme », c’est aussi l’une des réactions humaines les moins universelles qui soit dans son expression. Je veux dire qu’on ne rit pas de la même chose sous toutes les latitudes — ni dans toutes les régions d’un même pays, ni même au sein d’une même famille. Il n’y a pas de consensus sur ce qui prête à rire ou pas. En ce qui concerne la fantasy, certains ouvrages « sérieux » me font mourir de rire. Les « Conan », par exemple, ou des ouvrages d’auteurs contemporains qu’il m’est arrivé de lire… il y a un côté « too much », plus grand que nature, dans la solennité des sentiments, la morale des héros, les conflits, les décors, etc.. Il y a des schématisations qui confinent au grotesque ! En ce sens, ça peut être un genre merveilleux pour la parodie. Il y a très peu de grossissement à opérer pour que tout bascule dans la farce. D’ailleurs, j’ai bien l’impression que pas mal d’auteurs, en littérature, en BD, ou sur internet, s’orientent vers la « Parodic fantasy ». Regarde ce que fait Johnny Lang avec Le Donjon de Naheulbeuk. Il rencontre un certain succès, par « le bouche à oreille ». C’est le signe que les amateurs de fantasy sont ouverts à cette démarche humoristique…
Je ne suis pas du tout d’accord avec une opinion couramment répandue, qui veut que la parodie amorce le déclin d’un genre. Le rire n’est pas un signe de maladie, mais de bonne santé, de vitalité. Il est souvent annonciateur d’une éclosion. La parodie, c’est aussi ce qui peut faire bouger un genre, l’éclairer sur ses failles, et partant, lui ouvrir de nouvelles voies — même « sérieuses ».
« Au commencement était le Chaos », paraît il. Pour moi, le Chaos devait être un gigantesque éclat de rire bordélique ! Qui a généré un monde gravement hilarant…

Allan : Te sens tu plus proche d’auteurs comme Terry Pratchett et son disque monde ou d’auteurs comme Fabien Clavel et ses Légions Dangereuses ?
Pascal : Je suis confus, je n’ai lu aucun de ces deux auteurs. Mais plusieurs personnes m’ont dit que « Glückster » était assez proche de Pratchett. Beaucoup de gens m’encouragent à le lire. Je vais m’y mettre !… Et lire Fabien Clavel aussi !… « Les Légions dangereuses », c’est un titre qui me plaît bien !… En revanche, j’ai été enthousiasmé par « La Ménopause des fées », de Gudule. Elle a fait un travail formidable, à la fois très culotté, très drôle, et très amer. Sans avoir l’air d’y toucher, elle démonte pas mal de mécanismes, de principes de la fantasy. C’est une réflexion sur les mythes, et leur pérennité à l’époque contemporaine. Dis comme ça, ça paraît pompeux et chiant à mourir. Mais c’est un bouquin extrêmement jouissif, à la fois lucide et féroce — il est vrai que la lucidité entraîne la « férosserie »…

Allan : Alors que je m’attendais à voir une parodie de l’histoire généralement traitée dans l’Héroïc Fantasy, j’ai rapidement compris qu’il ne s’agissait pas seulement de cela mais aussi d’une façon de jouer sur le vocabulaire ; jeu de mots, et inventions verbiales se multiplient tout au long des pages… Cela a du être diablement compliqué de t’y retrouver lors de l’écriture ?
Pascal : J’avoue que je n’ai pas écrit Glückster en un mois… J’adore jouer avec le vocabulaire. Je vais sortir un fameux lieu commun, mais pour moi, le langage, c’est l’équivalent de ce qu’est l’argile pour le sculpteur. J’ai un rapport sensuel avec les mots. Glückster, sur ce point, m’offrait l’une des plus belles opportunités que j’aie rencontré. C’est précisément parce que le contexte de l’intrigue est celui de la fantasy que j’ai pu me livrer à toutes ces jongleries. Je me voyais mal écrire une histoire aussi délirante, et qui se situe dans un monde totalement imaginaire, en usant du langage bien discipliné, bien insipide, qui a cours dans le monde réel ou la littérature du quotidien. Il était indispensable que je forge la langue des autochtones. Le langage est un élément essentiel dans la création d’un monde — là encore, j’énonce un bon gros truisme des familles… Je n’aurais pas pu écrire Glückster sans recourir à ces « inventions verbales », comme tu dis…

Allan : J’avoue qu’il y a des moments où on se perd, et où l’on est obligé de relire la phrase pour réussir à la remettre dans l’ordre ou du moins de sentir le sens… Pour des fans de Fantasy, cherchant l’originalité, ton livre est une vraie mine d’or… Par contre, je crains qu’un novice risque d’abandonner : tu voulais t’adresser plus aux fans du genre ??
Pascal : Curieuse question !… Ou peut être que je la comprends mal… On dirait que tu opères une distinction entre « fans du genre », et « fans de fantasy qui cherchent l’originalité »… J’espère bien que TOUS les fans de fantasy recherchent l’originalité ! Sinon, pourquoi s’intéresseraient ils au genre ?… La fantasy, comme son nom l’indique, est censée aller à rebours des choses communes. A partir du moment où un genre connecté au « fantastique » s’enferme dans des schémas et des codes stricts, il devient le contraire même du fantastique ! Il perd toute valeur subversive ! Ca devient « le train train de l’insolite »… En ce qui concerne les novices, je ne sais pas comment ils réagiront. Parfois, on a des surprises… on s’aperçoit que ce sont eux les plus ouverts… Franchement, je ne sais pas quoi te répondre… Je ne cherche jamais à m’adresser à un lectorat précis, ou spécialisé. Ecrire pour une chapelle, c’est ça qui m’emmerderait… J’écris pour qui veut bien me lire, et basta ! J’espère très sincèrement que les fans de fantasy apprécieront ; mais si des fans de… je ne sais pas… de littérature africaine ou de revues turfistes en font un best seller (pour le coup, ça, ce serait du « fantastique » !) je ne ferai pas la fine bouche…

Allan : Les ecclésiastiques en prennent largement pour leur grade dans leur querelle pour des broutilles… Volonté de véhiculer en même temps un message ?
Pascal : Ben, je suis plutôt anticlérical, quoi… J’ai la religion en horreur, quelle qu’elle soit… Si l’humanité voulait bien admettre, non pas que Dieu est mort, mais qu’il n’a jamais existé, ça ferait beaucoup de peuple qui cesserait de se foutre sur la gueule pour du vent !… Le Paradis et l’Enfer seraient moins engorgés…

Allan : Maintenant, souhaites-tu poursuivre dans ce genre ou s’agissait-il juste d’une passade ?
Pascal : J’y reviendrai peut être, avec un truc dans le même style, mais dans un univers complètement différent. Pour cela, il faudra que je trouve un sujet qui me motive vraiment. Je suis toujours très lent à me motiver…

Allan : Quels sont tes projets ?
Pascal : J’ai plusieurs idées de romans, qui n’appartiennent pas à un genre précis. Là encore, je veux être sûr de mon fait avant d’en attaquer l’écriture. Des éditeurs sont intéressés, mais je prends mon temps. Je ne suis pas un stakhanoviste de la plume. Quand je m’attelle à un roman, je peux y passer un an, ou plus… J’ai donc intérêt de bien choisir mon sujet, pour ne pas me lasser en cours de route ! C’est quand même l’une des phases essentielles du travail créatif, mûrir son sujet… J’attends également le feu vert d’un producteur de films pour un projet de scénario. Mais le cinéma, c’est très aléatoire… et très long à se mettre en place… Pour l’heure, j’écris une pièce de théâtre pour mon ami, qui est metteur en scène et comédien. J’y prends un pied pas possible !…

Allan : Nous as-tu rendu visite et si oui que penses tu de notre site ?
Pascal : Je t’explique : mon ordinateur est un specimen qui fut créé en 1939 à l’usage du président Albert Lebrun ; pour le lancer, je dois tourner une manivelle, doser la vapeur, etc… Je ne peux donc pas surfer sur internet : la pauvre machine en crèverait ! C’est tout juste si elle accepte d’expédier mes mails !… Mais je vais aller voir votre site dès demain chez Audrey et Pierre, qui sont équipés, eux… Tout ce que je peux te dire, c’est qu’il m’en ont dit le plus grand bien, et qu’ils étaient ravis que tu me contactes… Il n’était pas question que je refuse une interview « Fantastinet », m’ont ils clairement fait comprendre ! Donc, je suppose que votre site doit avoir de la gueule !…

Allan : Que peut-on te souhaiter ?
D’écrire longtemps, de vivre heureux, et de n’avoir point d’enfants.

Pascal : Le mot de la fin sera :
Saucisson.

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