Delirium Circus de Pierre Pelot

Delirium Circus : Une grande partie de la carrière d’acteur de Citizen est basée sur le personnage de Zorro Nap, commandant d’une armée en pleine déroute.
Seulement le role que joue Citizen commence à lui peser ; toujours les mêmes rôles, imposés par le Dieu-Public, entité que personne ne peut voir mais auquel tout acteur ou figurant doit être prêt à sacrifier la vie qui vont finir par lui faire rejeter une vie basée sur du vent…

Allan
Delirium Circus sonne étrangement moderne et quand on se réfère à la date de première publication – à savoir 1977 -, on est surpris par la justesse du ton qu’emploie Pierre Pelot : nous nous retrouvons face à la phase ultime de la télé-réalité / télé voyeur. Jusqu’à présent, nous nous contentons de regarder la vie des autres et les guerres dans les lointains pays, mais là, on fabrique la guerre pour contenter un Public invisible et la vie n’est qu’un jeu de scène ; les morts sur l’écran (ou dans l’esprit, ou dans la lucarne, car nous ne savons pas trop) le sont réellement…
Le fait de ne pas réussir non plus à se situer dans l’espace (est-on sur Terre ou non, dans un vaisseau ?) rend la situation encore plus angoissante.
Deux univers s’opposent, comme bien souvent, l’univers des acteurs – riches et heureux – et l’univers des pauvres, de la future chair à caméra, ne vivant que pour le rôle de leur vie.
Elle est bien triste cette histoire, qui nous met en face d’une humanité brisée et vivant uniquement dans le rêve…

Impératrice Moa
[Attention : par rapport à la 4e de couverture, ce n’est pas le Truman Show. Citizen a parfaitement conscience que son univers est faux du début à la fin.]

Variation sur le thème de la distortion du réel par le cinéma, le monde des Bulles est fait pour et par le cinéma. Tout y est artificiel, décors de cinéma comme environnements hors plateaux. Une particularité est frappante : il n’y a jamais de ciel, il n’y a que le sommet des Bulles. Les gens que Pierre Pelot y fait vivre manquent de liens affectifs. Ils n’en ont à vrai dire aucun. Ils travaillent ensemble, peuvent éventuellement avoir des relations sexuelles, mais le lien est totalement absent. Peu importe que Truc ou Machin ai ait disparu ou soit mort. Le Spectale doit continuer ? La seule réalité est celle du cinéma, d’une fiction qui n’en serait pas.

Pierre Pelot écrit de la science-fiction avec des idées simples, quelques mots-concepts, pas de style ravageur, mais suffissemment de talent pour nous intéresser, créer une histoire originale et nous tenir jusqu’au bout.

L’intrigue en elle-même est relativement décevante, puisqu’il s’agit d’une course qui ne s’achève qu’au moment où il n’y a plus rien. On est face à un mur, sans autre possibilité de fuite. Cette fin est une fatalité et de surcroît vaine. Mais ce n’est pas cette fin qui est intéressante.

Ce qui fait que ce livre vaut vraiment la peine d’être lu, c’est l’emploi des mots-concepts. Il y en a peut-être un vingtaine, pas plus, faciles à retenir, mais qui vous donnent en un instant la température de cet univers. Les Frimeurs aspirent à se trouver une place dans le Spectacle, à tout prix, quelqu’en soient les risques, puisque ce monde n’a pas l’idée de l’effet spécial, et que les morts sont de véritables morts. Ce ne sont que des Frimeurs. Même pas des Figurants.
Dans ce monde dédié jusqu’à l’absurde à la création de film (on se demande même qui les regarde), on ne parle plus de temps humain, à peine de TB (temps biologique) parfois. Votre âge réel se compte en films auxquels vous avez participé.

Bross Chalpin est un scénariste antivisionnaire. Incapable comme tous les autres de créer quoique ce soit de neuf, il s’en remet aux combinaisons d’éléments de films d’Archives. Il recombine les scénarii pour tenter de créer quelque chose de neuf, qui plaira au (Dieu-)Public. Les “100 films qui ont fait le cinéma”, telle est sa bible. Le reste n’existe pas. Tout scénario doit être savemment calibré pour plaire à des comités de censure qui n’assument même pas ce nom. L’art des références aux films que fait Pelot réside dans les détails. Ou comment arriver à faire croire que les films d’Hiroshima étaient une fiction.

Le monde des Bulles est sans liens et sans imagination. Reste que le Public est inaccessible, invisible, caché, et que les acteurs même finissent par se demander pour qui et pour quoi ils travaillent.

C’est de la SF efficace et intelligente : on prend une réalité et on la tord pour donner à réflechir au lecteur et éveiller son sens critique. C’est assez typique des années 70-80 : les idées sont simples. Il n’y a pas de grand complot intergalactique, juste une fatalité et le sentiment d’impuissance qu’elle induit. Dans sa simplicité (ce qui est très loin d’être péjoratif) et sa fluidité, oui, c’est Dickien. Je le rapprocherais peut-être plus de Soleil Vert de Harry Harrison.

Pour Delirium Circus, je poserais la question littéraro-philosophique suivante : où se trouve la création littéraire, lorsque l’on trouve des anglicismes dans un texte écrit en français ? Tout ce commentaire tourne autour d’une “boite de bière”. En français, on dit “canette de bière”, et quand on tombe sur “boîte de bière” dans un roman, c’est souvent que le traducteur était un peu fatigué à ce moment-là. Mais lire “boîte de bière” dans un roman écrit en français me semble montrer une chose : soit c’est une expression très française et je suis inculte, soit l’auteur était tellement imprégné de littérature anglo-saxonne, parfois traduite aproximativement, qu’il nous fait de la SF anglo-saxonne en français. Je ne suis pas pas une inconditionnelle de la soit disante “French Touch”, je trouve simplement dommage de se cantonner à des modèles.

Citizen est l’acteur du moment, une véritable célébrité conatonnée aux rôles de justiciers et de libérateurs. Il possède une merveilleuse maison, un jardin immense et une plage privée pour son seul usage. Mais cet éden individuel est un mensonge : la mer est factice, le ciel est constitué par la paroi d’une bulle, sa femme, si attentionnée, n’est qu’une poupée électronique. Tout son univers est truqué, même son art puisqu’il interprète ses rôles drogué et hypnotisé. Alors, pour Citizen le temps est venu de tout quitter et de trouver, enfin, la vérité…

Durant les années 70-80, Pierre Pelot a publié quelques-uns des romans les plus mémorables de la science-fiction française, des oeuvres souvent considérées comme dickiennes, mais qui étaient avant tout profondément personnelles et contestataires. Voici réunis quatre des romans les plus percutants de cette époque particulièrement faste.
Denoël Lunes d’Encre (Février 2005)932 pages 30.00 € ISBN : 2-207-25579-4 (1977)
Couverture : Sparth
Réédition

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