Interview d’Ayerdhal

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© Philippe Matsas
© Philippe Matsas

Bonjour Yal et merci d’avoir accepté de répondre à mes questions autour de ton dernier roman « Rainbow Warriors ». Avant toute chose, je voulais savoir : comment se présente 2013 pour toi ?

2013 est déjà et sera encore plus une année de folie. En octobre 2012, Sara et moi avions pris la décision de nous accorder un jour de congé par semaine, mais il faudrait pour cela inventer les semaines d’au moins huit jours.  Outre les sorties de La troisième lame chez ActuSF et de Rainbow Warriors au Diable Vauvert qui m’entraînent par air, par fer, par mer et quelquefois en roulotte (j’ai une roulotte Citroën) à faire le tour du monde de l’Hexagonie et de ses voisins francophones, je consacre énormément de temps au collectif Le Droit du Serf pour préserver le peu qu’il reste du droit d’auteur et des moyens de subsistance de nombreux acteurs de la chaîne du livre. Sur le feu, j’ai par ailleurs un thriller à boucler avant fin août et le cinquième Cybione à écrire entre septembre et décembre.

  • Rainbow Warriors est un roman que j’aurai bien du mal à classer… L’histoire fait plus penser à un livre de guerre, un thriller avec une bonne dose de politique et de réflexion sur l’homme, sur les états, sur leur motivation. En fait, ce titre me semble assez proche par l’état d’esprit de « Demain, une oasis » : suis-je dans le vrai ?

Quelqu’un a dit que Rainbow Warriors est un Objet Littéraire Non Identifiable, ça me va bien. Cela dit, puisqu’il faut le classer dans un genre pour le mettre en rayons, je pense que thriller politique lui sied bien. Pour ce qui est de l’état d’esprit, il y a en effet un peu de celui que j’avais en écrivant Demain, une oasis.

  • Je vais classer (puisqu’il le faut bien) ton roman dans anticipation : cela te gêne-t-il ?

Non, mais ce n’est pas un roman d’anticipation. Peut-être un ouvrage de speculative fiction ? Je ne sais pas.

Pour « simplifier » l’histoire, un général à la retraite se voit proposer une mission par un ensemble de « bienfaiteurs » de mener une guerre pour renverser un gouvernement africain ne respectant que peu les droits de l’homme… En soit, le fait que ces bienfaiteurs, habitués à donner une partie de leur fortune pour des causes humanitaires, en viennent à prendre la décision de passer (ou plus précisément de faire passer) à l’action n’est-il pas un aveu d’impuissance ?  Être un bienfaiteur « passif » n’est donc pas suffisant ?

Si être un bienfaiteur « passif » consiste simplement à donner de l’argent, il faut se poser la question de savoir à qui on le donne pour qu’il en fasse quoi avec quelles intentions au bénéfice de qui. En poussant ce traçage jusqu’au bout, on s’aperçoit souvent que le soulagement « passif » de notre conscience profite à des intérêts qui ne sont pas toujours ou que très partiellement humanitaires. Dans tous les cas, ce n’est pas le passage à l’acte ou à l’action que je voulais traiter, mais les causes et les conséquences de l’ingérence sous prétexte humanitaire, ou prétendue comme telle.

  • L’armée que se voit proposer le général est on ne peut plus originale puisque composée en très grande partie (mais pas exclusivement) par des membres de la communauté LGBT (Lesbienne, Gay, Bi et Trans). Le pays africain en question étant réputé pour le sort peu enviable auquel il soumet les LGBT. Le but des « bienfaiteurs » étant de faire faire un coup d’éclat à cette communauté pour lui permettre d’avoir plus de droit… Un peu comme dans « Demain une oasis » (d’où le rapprochement), on a l’impression que la violence reste la seule solution pour faire bouger les lignes.

La violence est le recours auquel tous les États se croient autorisés pour faire valoir leur système politique, lequel se limite souvent à des intérêts économiques sans rapport avec le bien-être de leurs citoyens ou des opprimés au secours desquels ils prétendent voler. Les interventions militaires en Afghanistan, Irak, Lybie, Mali, pour ne citer que les quatre dernières exactions sanctifiées par l’ONU, devraient être examinées par la Cour pénale internationale pour juger non pas de leur bienfondé mais des crimes contre l’humanité qu’elles ont engendrés. Alors, tant que les États et les lobbies qui les soutiennent ou les encouragent, s’adonneront à la violence pour favoriser leurs intérêts, je ne vois aucune raison que le triste exemple qu’ils donnent ne soit pas suivi, par exemple en appliquant l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 : Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l”insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le  plus indispensable des devoirs. Parfois, je me dis qu’il est dommage que cette Déclaration ne soit pas celle sur laquelle repose la Constitution française.

  • Ton roman tombe en plein débat sur le mariage pour tous, avec la résurgence de propos disons pour le moins douteux, je suppose que ce n’est absolument pas une coïncidence.

Euh… si. Du moins si l’on oublie que la première vertu des auteurs de SF est d’anticiper et que l’on ignore que j’ai écrit le bouquin en 2011.

  • Comme je pense beaucoup des lecteurs du roman, je m’attendais à une révolution peu sanglante (cliché quand tu nous tiens), nous voyons ici qu’il n’en est rien : une guerre reste une guerre quels que soient les combattants. C’était important de montrer cet aspect ?

Autre péché mignon des auteurs ayant fait leurs armes dans la SF : le réalisme.

  • Ton livre permet aussi d’ouvrir les yeux sur un certain nombre de faits (qui ne seront pas sans rappeler France-Afrique) : un certain nombre de régimes totalitaires demeurent ou sont soutenus de façon plus ou moins visibles (plutôt très visible dans Rainbow Warriors) par des puissances occidentales. Tu places d’ailleurs la France au cœur de cette politique peu glorieuse… Doit-on comprendre que notre pays est plus « impliqué » dans ces affaires du fait de son histoire ?

Le colonialisme n’a pas de nationalité, même si quelques nations, comme la France, ont à leur passif un nombre incalculable d’horreurs commises dans le monde entier. Il est dangereux de croire que le colonialisme a cessé avec la restitution des colonies à leurs peuples natifs. Et il est irresponsable de penser que la politique exécrable de certaines puissances pas toutes occidentales n’est pas l’unique fait de ce qu’ils nomment fleurons de leur industrie. C’est de capitalisme que l’on parle.

  • Le poids des multinationales est aussi particulièrement marqué : le monde est-il devenu si pourri que tout passe avant le bien être des personnes ?

Le monde est pourri parce que le lucre d’une infime minorité passe avant le bien-être de toute l’humanité et que trop de gens s’en foutent ou n’aspirent qu’à faire partie de l’infime minorité.

  • Sur le format de ton livre maintenant paru chez Au Diable Vauvert, il existe en deux versions, une papier (à  20€) et un format électronique en 8 épisodes (le premier offert puis 0.99€ par épisodes). Que penses-tu de ce nouveau mode de fonctionnement ?

Les éditions Au Diable Vauvert avaient déjà tenté l’expérience avec Les derniers hommes de Pierre Bordage, qui était une réédition. Marion Mazauric et moi avons voulu tester cette double publication sur un inédit. Il faut dire que, moyennant quelques retouches mineures, Rainbow Warriors se prêtait bien à l’exercice. La formule est intéressante et nous la reproduirons, en la faisant évoluer, pour mon prochain ouvrage. J’aime énormément le principe du premier épisode gratuit, qui permet de se faire une meilleure idée du bouquin que la seule diffusion d’un premier chapitre non payant. Par ailleurs, l’outil numérique se prête merveilleusement bien au travail de feuilletoniste.

  • D’un point de vue « Droit d’auteur », si ce n’est bien sûr pas indiscret, y-a-t-il une formule qui est plus intéressante pour l’auteur ?

Nous ne sommes qu’aux balbutiements de la lecture électronique, difficile donc de préjuger de ce que sera l’économie du livre numérique ne serait-ce qu’à court terme. Deux choses sont pour moi néanmoins certaines : l’ouvrage numérique offre la possibilité de rééquilibrer la relation entre auteurs, éditeurs, diffuseurs et libraires, particulièrement d’un point de vue financier… et, dans tous les cas, il vaut mieux travailler avec un éditeur respectueux des auteurs et soucieux de leur paupérisation croissante.

  • Le fait de « dématérialiser » ton œuvre est-il un sujet qui te pose problème ?

Aucun. Quel que soit le support de diffusion, un roman reste une œuvre de l’esprit.

  • J’ai vu que d’autres parutions signées Ayerdhal sont prévues… Peux-tu nous en dire plus ?

Ah bon ? Je veux dire : tu as vu ça où ?

Sans dec, outre le bouquin sur lequel je bosse et Cybione 5, le Diable va ressortir en papier Sexomorphoses et les 4 premiers Cybione et, en numérique, tous mes romans. Et j’ai plein d’autres projets… mais ce sont des projets.

  • Je te laisse le mot de la fin :

Roland C. Wagner nous manque terriblement. Lisez son œuvre, toute son œuvre, et précipitez-vous sur Rêves de Gloire, son chef d’œuvre.

 

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