Interview : Patrick Eris

Réalisée par :mail
Date :janvier 2006
En décembre 2005 paraissait dans la collection Rivière Blanche, Le Fils de la Haine, roman mêlant anticipation et policier dans un monde pollué et soumis aux grandes corporations. Une bonne occasion pour rencontrer son auteur Patrick Eris

Allan : Patrick bonjour, pourrais-tu te présenter à nos visiteurs : ton parcours, tes goûts en tant que lecteur ,
Patrick : On me dit souvent que mon parcours est atypique, mais cela voudrait dire déjà qu’il y a un parcours typique, ce dont je doute… Peut-être parce que j’ai publié un peu dans tous les genres et n’ai jamais eu d’éditeurs régulier, vu leur fâcheuse tendance à mettre la clé sous la porte ! En tant que lecteur, je suis assez boulimique, je lis de tout, genre ou hors genre, avec un goût certain pour le fantastique, c’est sûr. Mais comme j’adore certains auteurs pas spécialement grand public, cela tournerait vite à l’énumération fastidieuse.

Allan : Y-a-t-il des auteurs qui t’ont particulièrement aidé à franchir le pas toi-même et Le Fils de la Haine est-il ton premier texté édité ?
Patrick : Pour la dernière question, loin de là. J’ai publié ma première nouvelle “pro” à 20 ans et n’ai jamais totalement arrêté. Sinon, difficile de prendre un auteur en particulier, je pense que tout ce que je lis, vois ou écoute entre dans le processus, ce qui fait un drôle d’amalgame. Il y a eu des chocs, comme “Mortelle Randonnée” de Marc Behm ou la BD “The Crow” de James O’Barr — d’ailleurs, mon Poulpe est un clin d’Œil direct au personnage d’O’Barr. Sinon, j’adore Serge Brussolo et Jean Ray, au hasard, mais je ne sais si cela se voit au premier coup d’Œil ! J’ai été aussi marqué par le fantastique “traditionnel”, de Maupassant à W.H. Hodgson, puis un ami m’a fait découvrir le roman noir et le polar…

Allan : J’ai vu au hasard des surfs, que tu n’as pas fait que de la SF mais aussi entre autre du policier… Y-a-t-il un genre que tu préfères et qu’est-ce qui t’attire dans les “mauvais genre” ?
Patrick : J’ai été élevé au fantastique, mais pour moi, il n’y a pas de genre préféré, uniquement de bons ou de mauvais auteurs… Je crois qu’au départ, c’était pour pouvoir me reposer sur une intrigue plus serrée. Je suis incapable de faire des pages et des pages en ne racontant pas grand-chose. Et puis les frontières entre genres ne cessent de s’amenuiser, les étiquettes perdent de plus en plus leur sens. Dans le roman noir, le milieu est de plus en plus ouvert, on tente de plus en plus d’exploser les barrières, de ne plus se limiter aux cadres imposés, c’est assez intéressant. A tel point qu’un roman que j’ai en projet ira aussi bien chez des éditeurs de “noir” que de littérature générale ! C’est dommage que la SF ne puisse faire ce travail de fond, trop repliée qu’elle est sur sa prétendue “spécificité” et son complexe de supériorité, alors qu’il y a tant à faire. Mais un roman comme Le goût de l’immortalité de Catherine Dufour est à mon humble avis un pas dans la bonne direction…

Allan : J’ai notamment vu que tu avais écrit un poulpe… Je trouve cette série géniale et je me suis toujours posée la question : comment fait-on pour “poursuivre” un personnage en y apportant sa touche mais sans contredire ce qui a été précédemment fait ? C’est un exercice plus que périlleux Non ?
Patrick : Pas tant que ça, du moment que le personnage me plaît. Qui plus est, Jean-Bernard Pouy m’a donné toute latitude de faire ce que je voulais du moment que je respectais la “bible”. J’ai déjà fait des livres “de commande” dans des séries à auteurs multiples et cela ne m’a pas causé trop de problèmes. J’aime aussi l’idée de travailler à quatre mains, ce que j’ai déjà fait. Je ne comprends pas pourquoi le romancier devrait rester isolé dans sa tour d’ivoire alors que les BD, les films ou la musique sont des Œuvres de collaboration ; j’ai d’ailleurs une nouvelle de prévue dans la future antho Elric le Nécromancien que j’ai co-écrite avec Jean-Manuel Moreau, mon comparse de notre groupe Mnémosyne et avec qui j’ai aussi sur le feu une adaptation cinématographique de “La première mort” — et qui a fait la couverture de “Fils de la haine” ! Pour revenir au sujet, Rivière Blanche a récupéré les droits de Mme Atomos, un personnage de romans populaires des années 60, et j’espère bien en écrire un ! Je l’avoue, je suis un grand amateur de roman populaire, c’était ma motivation première en entrant dans l’écriture, même si elle s’est nuancée au fil du temps.

Allan : Comment s’est fait le choix de Rivière Blanche pour la publication du Fils de la Haine : tu connaissais déjà leur ligne éditoriale ou cela s’est fait comme ça ?
Patrick : Je connaissais Philippe Ward depuis des années. Comme le roman m’a été refusé plusieurs fois, j’ai fini par le lui envoyer, un peu par hasard. J’avoue ne plus me rappeler comment cela s’est fait, mais il est très enthousiaste sur ce roman, cela fait plaisir.

Allan : Est-ce par nostalgie de la collection Anticipation de Fleuve Noir ?
Patrick : Bien sûr, jusque dans la maquette ! Et comme la plupart des éditeurs actuels refusent systématiquement tout ce qui pourrait passer pour du roman populaire d’évasion, ou à la rigueur en traduction, RB arrivait juste à temps pour combler une niche. D’ailleurs, je postule que si Anticipation n’avait pas été coulée par une série d’incompétents, elle existerait toujours et aurait encore son public.

Allan : Parlons un peu du Fils de la Haine : Est-ce un texte qui était prêt depuis longtemps ?
Patrick : Oui, et qui a connu plusieurs réécritures. Là, j’ai encore dû changer quelques passages pour l’adapter à la situation géopolitique actuelle.

Allan : La construction même du roman peut paraître a priori déroutante, notamment du fait de l’alternance des points de vue, les intermèdes… tu voulais donner une vision globale de l’histoire ?
Patrick : Comme je ne voulais pas faire un pavé de 700 pages, qui aurait été un autre bouquin, cela m’a semblé la façon la plus évident de procéder sans forcément raconter la petite enfance de chaque personnage. Mais pas la plus simple ! Rien que juger où placer les flashes-backs fut assez cauchemardesque. J’avais assez peur qu’en effet, cette structure déroute, même si la narration actuelle est assez claire. Mais pour l’instant, personne ne s’en est plaint ! J’ai préféré une structure sèche et nerveuse.

Allan : Ce monde que tu nous décris est loin d’être plaisant : gouvernements supplantés par des conglomérats, pollutions, … Quand on lit des romans d’anticipation, on retombe fréquemment sur cette image négative du futur : Un vrai ressenti ? doit-on y voir un message ?
Patrick : Ce n’est pas une vision si négative, puisque des gens parviennent à s’y insérer, comme dans tous les régimes. Et ce n’est jamais qu’une extrapolation de notre monde d’aujourd’hui. Pour faire un bouquin vraiment cauchemardesque, il suffirait de décrire la situation actuelle au Niger ou au Rwanda ! Le monde de demain ne sera pas forcément pire, il sera différent, c’est tout. Et si l’on retombe souvent là-dessus, c’est peut-être parce que plus personne ne croit aux utopies…

Allan : Le personnage de Sayn est par contre lui droit et intègre (comme semble l’être l’ensemble de la police) : n’est-il pas un peu “trop” parfait ?
Patrick : Il l’est pour ce métier, c’est pour ça qu’il a été choisi ! Il faut être borné pour suivre une ligne sans jamais en dévier, et le personnage est un roc, dépourvu de toute capacité d’abstraction, un peu comme un “Judge Dredd” moins parodique. C’est tout ce qu’on lui demande, et c’est un parfait contraste avec Jiki, sa coéquipière, plus tourmentée, plus “humaine”. Mais il est loin d’être”parfait” selon les clichés généraux. On le voit mal faire de la physique nucléaire ! Un passage que j’aime bien ironise un peu sur ce point.

Allan : La “créature” impliquée dans ces massacres nous fait penser étrangement à la créature de Frankenstein : les vieux mythes ont la vie dure ?
Patrick : L’histoire “de monstre” est une vieille constante, et ce n’est pas pour rien si Frankenstein est devenu un mythe plus qu’un simple personnage de fiction. On a sans cesse des exemples de créations se retournant contre leur maîtres. Il suffit de voir les révoltes des banlieues : on gave des jeunes de visions ultra-consuméristes on les persuade qu’on n’est rien sans une grosse bagnole et des chaussures de luxe, et on s’empresse de leur retirer tout moyen de se les procurer. Et on s’ébaubit lorsque le couvercle finit par sauter ! La métaphore est évidente.

Allan : Et maintenant, quelle va être ton actualité dans les semaines / mois / années à venir : d’autres projets sont en cours de réalisation ?
Patrick : Plusieurs projets sont en cours. Là, je suis en train de me décider à me remettre à un roman, mais j’ai du mal à choisir entre plusieurs projets. Entre-temps, j’ai quelques nouvelles qui sont déjà acceptée, notamment dans le numéro d’”Elegy” à venirs. Plus le projet de film et la musique ! Une chose est sûre, je ne risque guère de m’ennuyer…

Allan : Nous as-tu rendu visite et si oui, que penses tu de notre site ?
Patrick : J’y suis allé pour l’occasion, n’étant pas un grand surfeur (par manque de temps), et pour tout résumer, je l’ai mis dans mes favoris !

Allan : Que peut-on te souhaiter pour la suite ?
Patrick : D’arriver à concrétiser en un ou plusieurs textes ce que j’ai en tête, que le film se fasse et que Mnémosyne sorte un album ! Si tout ça se réalise, conquérir le monde devrait être un jeu d’enfant…

Allan : Le mot de la fin sera ?
Patrick : Je ne sais pas, moi. Qu’est-ce que tu bois ?

Laisser un commentaire