Echange avec Lloyd Cherry

Si vous n’avez pas encore croisé Lloyd sur les salons, cela ne saurait tarder… Et cela est d’autant plus vrai à l’approche de la double sortie : au cinéma de Dune, et la sortie de Tout sur Dune, version enrichie de 50 pages du Mook Dune, que Lloyd a brillamment piloté…

Alors, l’occasion était trop belle de lui prendre quelques minutes pour nous parler de Tout sur Dune, du Mook mais aussi de la SF en général.

Bonjour Lloyd, avant toute chose, comment cela va pour toi en cette période post-apo ?

Très bien ! Alors que cela commençait mal avec presque la perte de la moitié de mes piges, l’année 2020 et 2021 a été sauvée grâce à mon projet de mook sur Dune et le lancement du podcast C’est Plus que de la SF. Cela m’a donné un nouvel élan et j’ai pu m’épanouir comme jamais malgré des moments assez angoissants comme le second confinement repoussant la sortie du magazine-book. Heureusement le film Dune de Denis Villeneuve va sortir au cinéma et conclure une période de ma vie qui a été rythmée par Arrakis. En ce moment, c’est très intense entre la sortie du site internet de C’est Plus que de la SF, le Festival Dune ou encore Tout sur Dune ainsi que le Dune Tour. Je suis sous l’eau enfin sous le sable.

Tout en continuant à sévir dans Le Point Pop, tu as lancé le Mook Dune… Quelle est ou quelles sont les raisons qui t’ont poussées à tenter cette aventure ?

Déjà je voulais me prouver à moi même qu’il était possible d’avoir et mener un succès éditorial. En tant que pigiste, il est souvent compliqué de s’imposer. Cette idée de mook sur le roman de Frank Herbert me taraudait depuis deux ans. J’étais persuadé que cela pouvait marcher et trouver son public. Cela a pris une dimension existentielle. Il fallait que ça aille au bout surtout que j’étais le chef d’orchestre et que j’avais pris des décisions radicales sur le projet. Ensuite, j’aime valoriser la science-fiction ainsi que ses acteurs et actrices. J’étais également un grand amoureux du premier épisode de la saga et travailler dessus m’a fait énormément plaisir. La conclusion de l’aventure est pour moi qu’il est possible de faire un essai de premium avec la SF et de toucher le grand public.

D’ailleurs pour ceux qui ne sauraient pas ce qu’est un Mook, comment le définirais-tu ?

Il s’agit d’un magazine-livre à la frontière du beau livre. Le terme a été popularisé par La Revue 21 et surtout par La Revue America qui a été ma source d’inspiration première. Un Mook est donc une revue premium avec des articles fouillés et beaucoup d’illustrations et de photographie. L’objet est un peu onéreux et peu trôner dans une bibliothèque. C’est aussi un marqueur d’un journalisme de qualité.

Cela a pris une dimension existentielle. Il fallait que ça aille au bout surtout que j’étais le chef d’orchestre et que j’avais pris des décisions radicales sur le projet.

Le Mook s’adresse donc à tous les amoureux de Dune. Nous y retrouvons autant des informations sur l’écrivain Frank Herbert (incluant son implication politique, sa vie familiale, …) que des informations sur les différentes familles et l’histoire elle-même mais aussi autour sur le traducteur, l’illustrateur, le film, … Penses-tu que le Mook puisse toucher au-delà du public de l’œuvre littéraire ou cinématographique ?

Je le pense, l’idée était de créer une œuvre accessible à toutes et à tous. Les curieux pourront y trouver beaucoup d’informations sur ce classique de la science-fiction. J’ai eu de retour de gens qui n’y connaissaient rien et qui ont aimé s’y plonger. Certains ont même décidé de lire Dune de Frank Herbert, un beau compliment.

Tu me disais il y a quelques jours que 15000 exemplaires ont été vendus… T’attendais-tu à un tel succès ?

Oula non. Dans mes rêves les plus fous, je pensais qu’on atteindrait les 10 000. Quand j’ai vu le financement participatif exploser avec 5000 précommandes, je me suis dit qu’on pouvait monter haut voir très haut. La question était surtout de savoir quand nous serions en rupture de stock surtout que le tirage avait été décidé avant que le film soit repoussé. Quand la Warner a décalé le long-métrage, nous nous sommes dit qu’on ne vendrait pas tout avant la sortie dans les salles obscures. Finalement tout a été harmonieux, nous sommes épuisés alors que le film débarque en France. Vous savez 15 000 exemplaires, c’est déjà énorme. La moyenne d’un essai est de 1500-2000 exemplaires. La moyenne de la revue America c’est 20 000 exemplaires. Arriver à faire 15 000 exemplaires alors que nous n’avons pas du tout les réseaux d’Eric Fottorino ou de François Busnel de La Grande Librairie, c’est incroyable.

J’ai cru comprendre que tu avais une petite surprise en cette rentrée littéraire autour de ce Mook…

Le Mook est mort vive le Mook ! Comme nous étions épuisés, nous avons transformé la revue en beau livre qui s’appelle Tout sur Dune. Il s’agit du mook avec 50 pages supplémentaires dans un format cartonné. Nous avons changé la reliure (snif snif), amélioré la lisibilité, travaillé la qualité des photos. Bref, c’est un nouveau livre, plus onéreux, car nous repassons dans le circuit traditionnel, sans crowndfunding. On ne pensait pas cette version et puis le film a été repoussé à cause de la pandémie. L’occasion était très belle surtout que le stock fondait comme neige au soleil. Je conclus ainsi une belle histoire qui a commencé en décembre 2019.

Je ne peux pas m’empêcher de dire que tu as constitué une Dream-Team pour construire l’ensemble : comment as-tu identifié les bon.ne.s intervenant.e.s.

Quand j’ai lancé cette aventure, je traitais des littératures de l’imaginaire depuis trois ans. J’avais donc une bonne vision du milieu. Je souhaitais travailler avec des gens que j’appréciais intellectuellement. Certains sont même devenus des amis. L’idée était de réunir des personnes qui aimaient l’œuvre mais qui savaient également écrire tout en ayant une notoriété ou une spécialité très précise. J’avais envie d’avoir les Avengers de la SF pour convaincre un maximum de gens à participer au crowdfunding. Heureusement, je n’ai eu que peu de refus et les auteurs et autrices m’ont suivi alors que je n’avais rien prouvé. J’étais juste un petit nouveau enthousiaste qui écrivait des papiers pour Le Point Pop

Ce format est quand même relativement peu commun et je me pose la question : as-tu d’autres Mook en prévision ?

Bien sûr ! Dans l’idéal, je voudrais en produire un tous les deux ans. À voir si l’Atalante et les éditions Leha souhaitent repartir sur un nouveau projet, mais j’ai déjà mon thème et une partie d’équipe. Cela reste passionnant, mais assez fatigant, car il faut encadrer une équipe de 50 à 60 personnes sans parler du crowdfunding et puis c’est très onéreux à produire. Suite au Mook Dune, j’ai rencontré 8 éditeurs qui souhaitaient un mook de la même qualité. Il y avait des cadors de l’édition qui appartenaient à des groupes qui pèsent des millions d’euros. Quand j’ai dit que cela coûterait entre 100 à 120 000 euros tout le monde a été calmé et seulement un éditeur a dit qu’il était prêt à prendre le risque et d’investir cette somme et encore en coédition. Que ce soit dans l’édition ou la presse, nous sommes dans un marché éditorial qui ne prend pas de risque ou très peu. Sans crowdfunding, pas de Mook Dune. Il faut donc passer par des éditeurs indépendants qui ont le courage de se lancer dans des projets un peu fous. J’ai planifié plusieurs Mooks, mais je dois être sur d’arriver à en pré-vendre 5000 pour ne pas perde d’argents. Mon objectif est de tabler sur 10 000 ventes en moyenne, on verra si j’y arrive.

Arriver à faire 15 000 exemplaires alors que nous n’avons pas du tout les réseaux d’Eric Fottorino ou de François Busnel de La Grande Librairie, c’est incroyable.

Petite anecdote, je pense qu’il est important d’intégrer un petit message concernant la reliure…

Oui la fameuse reliure suisse ! C’était une excellente idée de Patrick Lallemand, le DA du Mook Dune. Il s’agit d’une reliure assez méconnue et surtout très luxueuse. Il a fallu faire beaucoup de pédagogie, car les gens pensaient que le livre était décollé de sa tranche. L’idée de cette reliure est de profiter à plat des illustrations et de la lecture. Même si vous proposez des ajouts premium si les gens ne comprennent pas ce que vous faite le résultat tombe à l’eau sur le moment. Ce fut une bonne leçon, mais je ne regrette pas du tout cette reliure suisse.

Au-delà de ton activité au Point Pop et le Mook, tu as aussi créé le podcast C’est plus que de la SF : on y parle de quoi ?

ll s’agit d’un podcast sur la science-fiction qui analyse des œuvres de science-fiction avec ceux qui l’a font ou qui l’a théorise. L’idée est d’avoir un invité sur un sujet et de faire une longue interview. Je suis content du résultat ! Le podcast arrive à 430 000 écoutes en moins de deux ans et j’ai fait des merveilleuses rencontres. Les auditeurs semblent heureux et je suis content de proposer un programme qui permet de parler de la SF tout en faisant de la pédagogie. L’interview est mon exercice journalistique préféré. Je pense maintenant à grandir petit à petit. Nous avons un site internet : https://www.cestplusquedelasf.com/ Le label C’est Plus que de la SF est le même pour le mook Dune et Tout sur Dune. J’ai envie maintenant de créer un prix littéraire avec.

Parlons un peu imaginaire au sens large maintenant : quel cheminement t’a fait arriver dans ce milieu ?

J’ai commencé assez jeune à aimer la science-fiction. Je passais beaucoup de temps dans ma bibliothèque à Saint-Cloud. J’ai dévoré beaucoup de livres. Je suis tombé dans Harry Potter puis j’ai vu Le Seigneur des Anneaux. J’ai ensuite dévoré les Gemmell puis j’ai lu Bordage et ce fut ensuite l’explosion. J’ai rencontré le fandom SF la première fois à Sèvres en 2007, j’avais discuté avec Jean-Marc Ligny car j’adorai ses livres jeunesse. J’ai ensuite travaillé dans ma fameuse bibliothèque ou j’ai géré pendant plusieurs années le fonds imaginaire. Je me suis arrêté ensuite d’en lire pendant 7 ans et je suis retombé dedans grâce au Point Pop et à ma rédactrice en chef Phalène de La Valette. J’ai donc commencé à suivre le milieu pour me spécialiser dans les littératures de l’imaginaire avec une dominance SF.

En tant que journaliste, trouves-tu que les genres de l’imaginaire sont bien représentés dans la société, ou en tout cas avec l’attention qu’ils devraient ou avons-nous un problème de communication autour du genre… Si oui, à quoi est-ce dû de ton point de vue ?

Utopiales 2018

Même si cela s’améliore, l’imaginaire est malheureusement trop peu présent dans les médias. Alors que la Fantasy et la science-fiction sont partout, notamment dans les jeux vidéo, les mangas, les plateformes de streaming. La SF a du mal en France à être reconnue par l’intelligentsia. La science-fiction, qui est là depuis le 19e siècle, commence tout juste à gagner ses lettres de noblesse et devrait devenir comme le polar. Il est d’ailleurs amusant de voir le nombre d’auteurs qui produisent de la littérature généraliste se lancer dans l’anticipation. Je crois qu’il faut réussir à tisser des passerelles entre le fandom et les intellectuels ou auteurs généralistes. On a commencé à le faire dans Tout sur Dune. On a proposé à des auteurs, essayistes plutôt généralistes d’écrire des textes qui ont été excellents. Il faut fédérer les deux mondes. Je pense que cela fera partie de la solution. Cela passera par les fameux salons, mais aussi par des projets éditoriaux innovants ainsi que par les auteurs. Les auteurs qui vendent le plus chez nous doivent participer, car la légitimé se fait aussi par les ventes, malheureusement on a plutôt tendance à les critiquer ou à les insulter. En France le succès reste suspect.

Nous parlons beaucoup d’œuvres anciennes de SF, et notamment en ce moment de 1984, Le meilleur des mondes et autres dystopies… Si tu devais mettre en avant quelques œuvres des 10 dernières années : qui citerais-tu ?

J’ai fait le top 10 des années 2010 : L’Homme qui mit fin à l’histoire de Ken Liu, Mes Vrais Enfants de Jo Walton, Les Furtifs d’Alain Damasio, Latium de Romain Lucazeau, Futur.re de Dmitry Glukhovsky, Le Problème à Trois Corps de Liu Cixin, La Cinquième Saison de N.K. Jemisin, Trop Semblable à l’Eclair d’Ada Palmer, Rêves de Gloire de Roland C. Wagner et je mets en ex aequo Silo d’Hugh Howey et The Expanse de James Corey.

Tu ne couperas pas à notre tradition : je te laisse le mot de la fin 🙂

“La peur tue l’esprit”
Dune, Frank Herbert

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