Interview de Stéphanie Nicot

Stéphanie Nicot cumule les casquettes : essayiste, anthologiste, directrice artistique des Imaginales, directrice de la collection SF de Scrinéo ne sont que quelques unes des activités qui occupent ses journées.

A l’occasion du bicentenaire de la mort de Napoléon, les éditions Mnémos publient une anthologie Et si Napoléon sur le plus célèbre corse, anthologie sous la direction de Stéphanie.

On vous en parle, mais pas que 🙂

Bonjour Stéphanie. En préparant cette interview, je me rends compte que c’est la première fois que je t’interviewe pour Fantastinet… Alors, j’aimerais commencer par te poser la question : comment ça va en ces temps compliqués ?

Comme pour la plupart d’entre nous, la pandémie a eu des répercussions sur ma vie personnelle (je n’ai pas pu prendre un seul jour de vacances depuis février 2020), sociale (réduction drastique des contacts humains) et professionnelle (report des Imaginales, report de publications, annulation de modérations, de conférences et de formations…), avec une perte de revenus à la clé. Mais cette crise a aussi été l’occasion de me ressourcer, de séparer l’essentiel de l’accessoire, et de réfléchir sur les projets littéraires qui me tiennent le plus à cœur. Au final, plus que de l’épidémie – qu’une société moderne peut gérer –, je m’inquiète de l’état d’esprit d’une partie de mes concitoyens. Il y a, dans ce pays, beaucoup de belles choses, et des mentalités qui progressent, mais aussi une sorte d’air du temps haineux qui m’inquiète.

Si nous échangeons aujourd’hui, c’est à l’occasion de la parution de Et si, Napoléon aux Éditions Mnémos, parue en juin… Pourquoi une anthologie autour de Napoléon ?

Je l’explique dans ma préface. Pour dire vite, il y avait, éditorialement parlant, une opportunité : en 2021, bicentenaire de la mort de l’Empereur des Français, les lecteurs et les éditeurs sont attentifs à l’actualité napoléonienne. Sur le fond, parler d’histoire, c’est parler de tout ce que nous sommes, comme le disait à juste titre Jacques Goimard. Et l’uchronie est un moyen idéal d’évoquer l’histoire.

Le personnage reste à part dans notre histoire, qu’est-ce qui le rend si particulier à ton avis ?

Militaire de carrière exceptionnellement doué (on étudie toujours ses batailles), fin politique (son coup d’état du 18 Brumaire est un modèle du genre), Napoléon est un conquérant sans états d’âme qui estimait que « la froideur est la plus grande qualité d’un homme destiné à commander ». Le même ajoutait d’ailleurs, avec un humour caustique, que « le fanatisme militaire est le seul qui soit bon à quelque chose : il en faut pour se faire tuer. » Et il en fera tuer, des hommes, en France et en Europe ! Mais qu’on soit de son fan-club ou de ses contempteurs, on conviendra tous que Napoléon est un personnage majeur. En France, deux cents ans après sa mort, on est toujours pro ou anti-Napoléon, et la tentation bonapartiste travaille encore nombre d’hommes politiques français… On parle d’ailleurs souvent, en ce qui concerne nos Présidents de la République, de « monarques républicains » (un bel oxymore, non ?) ; en réalité, c’est plutôt l’ombre de Bonaparte, puis de Napoléon Premier qui les (sur) plombe. Je rappelle que Mitterrand, avant de se couler dans un cadre institutionnel qu’il condamnait, avait écrit, concernant la Constitution de la Vème République, un brillant essai intitulé « Le Coup d’état permanent », référence évidente au 18 Brumaire. Cette anthologie napoléonienne, qui vise avant tout à distraire, nous permet aussi de réfléchir ensemble – par le biais de fictions uchroniques – sur les bifurcations possibles de l’histoire, et les liens difficiles entre éthique et politique. Comme l’expliquent très bien Karine Gobled & Bertrand Campeis dans leur excellente postface, c’est aux sources de l’uchronie napoléonienne que puise cette catégorie d’œuvres littéraires.

Le recueil contient 13 nouvelles dont 1 seule écrite par une femme, Silène Edgar : quelle en est la raison de ton point de vue ?

J’ai sollicité un certain nombre de femmes, et deux seulement ont accepté mon invitation. Au final, l’une des deux a jeté l’éponge. Peut-être aurais-je dû insister, relancer d’autres autrices ? Mais Napoléon a du mal aujourd’hui à séduire les femmes, sans doute pour avoir trop exprimé en quelle piètre estime il les tenait (et, en passant, pour quelles mauvaises raisons il était fasciné par l’Égypte !) : « Nous n’y entendons rien, nous autres peuples d’Occident ; nous avons tout gâché en traitant les femmes trop bien. Nous les avons portées, à grand tort, presque à l’égal de nous. Les peuples d’Orient ont bien plus d’esprit et de justesse, ils les ont déclarées la véritable propriété de l’homme… » (En savoir plus)

Les nouvelles se situent dans le spectre de l’uchronie : quel est l’intérêt de ce courant de ton point de vue et pourquoi l’uchronie est de plus en plus utilisée par les auteurs & autrices ?

Interroger l’histoire, la re-visiter, la ré-inventer, c’est une façon de penser à ce qui nous a façonnés comme êtres humains socialisés, et de rêver à la plasticité de nos avenirs possibles. La science-fiction ne vise pas à prédire le futur, même si elle a parfois des intuitions saisissantes, mais à penser la façon dont l’humanité trace son propre chemin. Et si l’uchronie a le vent en poupe, c’est que nous vivons dans des sociétés qui s’interrogent fortement sur leurs valeurs.

J’ai trouvé que les angles de divergences historiques étaient variés, renforçant dans certains cas la dimension chef de guerre, dans d’autres l’éloignant de ces instincts guerriers… Comment as-tu fait le choix des nouvellistes et avais-tu déjà une idée de ce que tu voulais construire ?

Le seul vrai talent d’une anthologiste comme moi, c’est d’avoir une bonne idée de départ, et surtout de faire un bon casting. J’ai donc fait appel à des auteurs qui aiment décrire des batailles (Fabien Cerutti, Jean-Philippe Jaworski, Thibaud Latil-Nicolas), qui pratiquent régulièrement l’uchronie (Ugo Bellagamba, Johan Heliot), ou qui ont déjà écrit sur Napoléon (Armand Cabasson, Raymond Iss, Laurent Poujois). Et quelques auteurs dont je savais qu’ils allaient plus ou moins prendre le mythe à rebrousse-poil (Jean-Claude Dunyach, Jean-Laurent Del Socorro, Victor Dixen, Silène Edgar, Michael Roch).

Il est beaucoup question de Cancel Culture ces derniers mois et on se souvient du déboulonnage des statues de Colbert… Penses-tu que Napoléon pourrait être le prochain à avoir le même traitement ?

Je mettrais des guillemets à « cancel culture ». C’est un terme d’origine anglo-saxonne, aux traductions variables, un fourre-tout très marqué idéologiquement ; il a été popularisé par l’Alter-Right américaine, en particulier les partisans de Donald Trump, anti-IVG, racistes et conspirationnistes (source), avant d’être importé en France pour servir d’épouvantail à des courants d’extrême-droite. Si des naïfs leur emboîtent le pas, j’en suis navrée pour eux. Colbert, auteur du « code noir », est, en revanche, un exemple pertinent. De quoi s’agit-il ? Aux États-Unis, les racistes se mobilisent – des Trumpistes au Ku Klux Klan – pour défendre des statues à la gloire des esclavagistes sudistes, criminels contre l’humanité (Je rappelle donc à ceux qui n’en seraient pas encore informés, que l’esclavage est un crime contre l’humanité). Dans ce mauvais combat, ils ont le soutien de Français qui applaudissaient, il n’y a pas si longtemps, au déboulonnage des statues de Ceaucescu ou de Saddam Hussein. En Allemagne, en 1945, toutes les statues des dirigeants du IIIe Reich ont été déboulonnées, et en France on a peu à peu débaptisé toutes les rues Pétain. C’est habituel dans l’histoire : quand une société rompt avec un passé douloureux, elle détruit systématiquement (ou remise) les statues d’ex-gloires déconsidérées. Colbert est, dans notre histoire, un grand administrateur mais aussi un acteur de la codification de l’esclavage, et il est donc associé à un crime contre l’humanité. Que mes compatriotes noirs soient outrés de cette célébration permanente de Colbert me semble légitime. Que des racistes défendent leur idole, c’est aussi dans l’ordre des choses. Mais les autres ? Bref, pour en revenir à Napoléon, on n’est pas obligés de le célébrer, ni d’effacer ses fautes ou ses crimes, mais personne, comme je le rappelle dans ma préface, n’a suggéré de « l’annuler » (to cancel, en anglais) ou de «l’effacer» de l’histoire (d’ailleurs, je vois mal comment on pourrait !), de ne plus lui consacrer de colloques, ou… de ne plus publier d’anthologies ! (Vidéo)

D’ailleurs, le monde de l’édition fait face à différentes problématiques ces derniers temps, je pense notamment aux problématiques d’appropriation culturelle (comme l’histoire autour de Alma, le vent se lève de Timothée de Fombelle). Certains auteurs / autrices font le choix de s’appuyer sur des Sensitivity reader. Je sais que tu es impliquée sur les sujets sociétaux, je me permet donc volontairement un peu provocant : n’en fait-on pas un peu trop sur le sujet, pour des œuvres de fiction ?

Je n’ai pas lu le roman de De Fombelle, et je n’ai donc pas d’avis autorisé. D’un point de vue plus général, je pense cependant qu’un certain nombre d’auteurs, souvent par paresse, parlent de sujets qu’ils ne connaissent pas ; ils considèrent, en général avec arrogance, que si les clichés, les inexactitudes et parfois, hélas, les préjugés imprègnent leur œuvre, ça n’a aucune importance pour les personnes ainsi caricaturées. Je n’ai, pour ma part, aucun problème à ce qu’un homme hétérosexuel, par exemple, mette en scène des femmes lesbiennes, mais si sa vision de l’homosexualité féminine se limite aux pornos triolistes pour hétéros, je vais probablement le renvoyer un peu sèchement à ses sites spécialisés ! En fait, face à ces travers, un•e « sensivity reader », c’est juste une personne qui connaît parfaitement un sujet, et relit les manuscrits pour proposer d’en expurger les erreurs et les clichés. Jadis, lectrice pour une maison d’édition, j’avais repéré un cliché antisémite dans un roman de SF. Je l’ai signalé à l’éditeur. En fait, l’auteur était bien un antisémite, je l’avais à juste titre détecté dans son œuvre, mais il n’a pas voulu corriger son personnage. L’œuvre de l’antisémite a-t-elle été censurée ? Pas le moins du monde ! Il n’en reste pas moins que, si on aime la littérature, on n’en fera jamais assez pour publier les meilleures œuvres de fiction possibles, c’est-à-dire le moins abîmé possible par les clichés et les préjugés.

Dans le même genre, les Trigger Warning (c’est-à-dire prévenir le lecteur sur les éléments qui pourront le choquer) sont notamment présents sur certains titres de Scrineo : cela n’enlève-t-il pas la prise de risque “nécessaire” qu’implique toute lecture ?

Là encore, je m’étonne du faux débat qu’une telle initiative, bien modeste en réalité, suscite, car on fait déjà ça depuis des décennies, à commencer par l’ex-« centrale catholique » de mon enfance qui nous signalait, involontairement, les bons films (ceux qu’elle nous déconseillait 😉 Les films et les séries mentionnent de nos jours des âges recommandés, et comportent souvent des avertissements au spectateur. Les TW, c’est la même chose. J’ajoute que chacun a son histoire et sa sensibilité, et ne réagit pas de la même façon. Je n’ai pour ma part pas besoin de TW, mais si une fille qui a été violée n’a pas envie de voir ou de lire une scène de viol, les hommes peuvent peut-être entendre sa façon de voir et de ressentir, non ?

Autre sujet, qui concerne une autre de tes casquettes, celle de directrice artistique des Imaginales : les Imaginales se dérouleront sur le mois d’octobre (du 14 au 17 octobre) comme plusieurs autres festivals… N’y-a-t-il pas un risque d’embouteillage ?

Le Covid-19 ne nous a, hélas, pas laissé le choix. Alors, comme tout le monde, on s’adapte, et on fait avec. On aura, quoi qu’il en soit, une belle édition, avec comme d’habitude des rencontres passionnantes et des livres magnifiques à découvrir.Et c’est, pour les lecteurs, les auteurs et les éditeurs, l’essentiel !

Nous espérons tous que cette période va bientôt se terminer, et je profite de ta connaissance du domaine pour poser une question qu’on m’a posé et pour laquelle je n’ai pas trouvé de réponse… As-tu en tête un titre qui aurait pu nous préparer à cette crise majeure ?

World War Z , le grand roman de la pandémie zombie de Max Brooks ! Pas pour la propagation ultra-rapide de la pandémie et son effrayant taux de contagion, moindre pour le Covid-19 que pour le virus zombie, heureusement pour nous, mais pour cette sorte de « sidération zombiesque » qui traverse le roman, et qui nous a frappés nous aussi avec le surgissement du Covid : réactions irrationnelles d’êtres humains paniqués, dans le roman comme dans nos vies, et incompétence, voire mensonges, de dirigeants politiques (exemple), des attitudes assez semblables dans la réalité et la fiction ! Je citerai aussi « Malaria », une nouvelle de SF de Loïc Henry dans « Nature(s), l’anthologie des Imaginales 2019 (Mnémos) ». Sinon, en règle générale, je préfère les romans post-apo qui nous offrent l’espoir d’une reconstruction à venir, comme « Le Facteur » de David Brin (J’ai lu), « Celle qui a tous les dons » de M. R. Carey (L’Atalante), ou Un éclat de givre d’Estelle Faye (Folio SF) et sa suite , « Un reflet de Lune » (ActuSF) (Même univers, même personnage principal, mais récit indépendant, à lire néanmoins après le premier volume des aventures de Chet).

J’ai vu aussi que tu étais critique à l’égard du passe sanitaire et de ce que cela peut impliquer pour certaines populations, déjà discriminées… Peux-tu nous expliquer le danger, pour ceux qui n’en ont pas conscience ?

Je suis avant tout pour le respect des gestes barrière (même si, comme tout le monde, je déteste ça), et pour la vaccination de masse : j’aurais d’ailleurs préféré que le gouvernement la rende obligatoire plutôt que l’imposer hypocritement, par le biais d’une restriction de fait de nos libertés les plus élémentaires. Le passe sanitaire pose des problèmes éthiques et pratiques (Je note d’ailleurs que l’excellent article de Slate.fr en faveur de la vaccination élude en trois lignes, et sans la traiter, la question du passe sanitaire, signe d’un malaise évident). Éthiquement, c’est, quoi qu’en dise, une discrimination en fonction de l’état de santé, réel ou supposé. Et il y a, de plus, beaucoup de loupés : j’ai été vaccinée en mars puis en avril, mais on me refuse le passe sanitaire parce que la seconde injection n’apparaît pas ! Ces incidents, non négligeables, concernent surtout des femmes mariées (nom de naissance, nom d’épouse), des Français d’origine étrangère (changement de prénom) et les personnes transgenres (problèmes récurrents de prénoms et de numéros de sécurité sociale). Sans oublier que cette dernière catégorie est répertoriée avec des prénoms qui, la plupart du temps, ne correspondent plus à leur apparence. D’où des incidents à répétition lors de l’accès aux lieux de convivialité et de culture. J’ajoute que nos données de santé ne sont pas aussi bien protégées qu’on l’a prétendu, ce que des médias sérieux commencent à signaler.

Maintenant, que peut-on te souhaiter pour les prochaines semaines, les prochains mois ?

D’avoir de l’énergie à revendre ! Je suis en train de corriger « Frontières », l’anthologie des Imaginales 2021 (Mnémos) ; pour Scrineo, je vais bientôt lire les épreuves du prochain roman de Floriane Soulas, puis le prochain roman de Pierre Bordage (oui, on les aura en avant-première aux Imaginales) ; et pour ActuSF, je prépare un essai fantasy (à paraître en avril ou mai 2022). Je me suis programmée un automne riche en travaux d’écriture, mais aussi en déplacements professionnels et en festivals dont, du 14 au 17 octobre, la 20ème édition des Imaginales, à Épinal ! Je vais malgré tout essayer de prendre une semaine de vacances début septembre…

C’est une tradition chez nous, le mot de la fin t’appartient 🙂

Un fan de SF me disait récemment qu’il avait du mal à comprendre certaines revendications émanant de femmes et de membres des minorités, ajoutant lucidement : « mon côté non victime de discrimination me rend la compréhension difficile. » C’est exactement le problème : pour un homme, c’est impossible de ressentir le sexisme, pour un blanc de ressentir le racisme, pour un hétérosexuel de ressentir le risque d’agression que prend une lesbienne, dans la rue, en tenant sa conjointe par la main… Ces problèmes, systémiques, n’épargnent pas le monde des littératures de l’imaginaire, comme une récente et lourde actualité sexiste l’a démontré. Pourtant, si on pouvait avancer ensemble vers plus de convivialité, en évitant les préjugés et les clichés, on s’enrichirait de nos différences, dans la vraie vie comme en littérature. C’est tout le mal que je nous souhaite, et les festivals, lieux de convivialité par excellence, doivent être, dans ce domaine, un modèle.

Laisser un commentaire