Et si Napoléon – Anthologie dirigée par Stéphanie Nicot

Napoléon est probablement un des personnages historiques les plus intriguant de notre histoire. Il fascine par ce qu’il a accompli et questionne par rapport à son poids dans l’histoire. Les décisions qu’il a prises – et celles qui n’a pas prises – trouvent des échos dans notre monde contemporain.

Loin de moi l’idée de vouloir mettre en avant les éléments positifs et négatifs de son règne mais dans notre ambiance de Cancel Culture, il y a fort à parier que le personnage fera partie des figures historiques qui se verront cancellés dans les prochaines années…

Des nouvelles sur fond historique

Pour ceux et celles qui ne seraient pas familier·e·s de l’uchronie, prenons le temps de repréciser.

L’Uchronie est la réécriture de l’histoire sur la base d’un événement déclencheur qui a changé… Cela permet donc de répondre à cette fameuse question de ce qu’aurait été le monde si…

Stéphanie Nicot a eu la très bonne idée, alors que nous célèbrons cette année les 200 ans de la mort du plus célèbre corse, de réunir 12 auteurs et 1 autrice pour réécrire l’histoire du Petit Caporal.

13 auteurs / autrices pour des nouvelles variées

Bien sûr, les visions et les ressentis sur le Premier Empire varieront d’une perception à l’autre et la première richesse de ce recueil est la variété du ton, en mode très “historique” pour certains, plus léger, tendance humoristique pour d’autres, mais surtout permettant de voir bien des aspects et différentes périodes de ce règne.

Deux axes principaux ont été retenus, l’un entraînant une persistance de l’Empire ou renversant certaines victoires, d’autres tuant un peu plus tôt, cette période qui marqua notre histoire.

La lutte contre l’Angleterre fut, comme beaucoup le savent, une épine dans le pied de Napoléon et c’est sur cette dimension, et notamment sur la suprématie de l’Angleterre sur l’Empire, que s’appuie Laurent Poujois dans Au Service Secret de l’Empereur pour tenter de soudoyer Fullon et redonne l’avantage au français.

Les combats aussi marquent bien sûr aussi cette anthologie et les batailles mythiques de cette période n’ont bien sûr pas été oubliées.. Celles de Fabien Cerutti La Nouvelle Campagne de Russie est en même temps la plus longue du recueil et une de celles que j’ai trouvé la plus intéressante. Pourquoi ? parce que Fabien réussi à faire dévier l’histoire en s’appuyant sur La Fayette et sa présence aux Etats-Unis mais surtout, parce que nous voyons Pauline Bonaparte revenir au centre de l’échiquier politique. Aussi, parce que la façon dont est racontée l’histoire va nous donner plus l’impression d’être au cœur d’un journal de campagne que dans un récit uchronique. Nous connaissons tous comment s’est terminée la bataille, mais il est intéressant de voir les différents acteurs et actrice et notamment les généraux russes, se dépatouiller d’une histoire qui tremblotte. La nouvelle (suivant celle de Fabien dans le recueil) L’Empereur d’un autre monde de Johan Heliot restera dans cette bataille mais l’abordera sur un angle, disons radicalement différent qui pourra expliquer bien des choses sur le personnage… Les batailles pourront aussi se situer dans un futur plus lointain de l’Empire comme le montre Jean-Philippe Jaworski et son Implacable Clio.

Les combats se retrouveront délocalisés au Mexique grâce à Arnaud Cabasson dans Dernier soleil et cette attaque se verra faite dans un village où un étrange vieillard va prendre de l’ampleur au fur et à mesure des attaques mexicaines.

Et si Napoléon n’est pas qu’un chef de guerre ?

Mais si Napoléon Bonaparte avait à un moment craqué face à la violence des combats ? C’est que présente Thibaud Latil-Nicolas dans sa nouvelle Crassus et Auguste, après le combat de Eylau. Bien sûr, cette paix signée aura des conséquences. Cet aspect “paisible” sera aussi le contexte de Cent-Jours sans lui de Victor Dixen où notre Bonaparte choisira la paix… C’est aussi un angle que prendra Ugo Bellagamba dans Le Mémorial de Philae ou l’Histoire de l’Empereur-Pharaon telle qu’elle n’a pas été, telle qu’elle aurait pu être et dans laquelle Napoléon Bonaparte est devenu le représentant des Dieux d’Egypte.

Il y avait un risque historique aussi (ou une chance, encore une fois, il ne s’agit pas de prendre position) : et si Napoléon n’était pas devenu l’Empereur que nous connaissons, si son ascension n’avait pas été possible ? C’est ce que Raymond Iss nous propose dans Le Dernier rêve de Napoléon avec un Napoléon qui tente de sauver la République. C’est aussi l’angle pris par Jean-Laurent Del Socorro dans L’Horatius Coclès du Tyrol où Napoléon se retrouve toujours derrière le Général Dumas.

J’ai une petite sympathie pour le texte de Michael Roch et Ils rêvent d’égalité nous plongeant dans les Antilles et les conséquences de l’esclavage

Le rôle d’autres personnages a aussi pesé dans l’histoire, par effet direct et/ou indirect et la deuxième nouvelle La Dynamique de la Révolution de Jean-Claude Dunyach va apporter une petite touche d’humour (de mon point de vue) en permettant à Lavoisier de survivre plus longtemps et d’apporter son expertise sur le terrain Militaire.

Vous l’avez compris, les autrices ont été moins présentes sur ce recueil, puisque seule Silène Edgar a répondu à l’appel de Stéphanie Nicot, et l’apport de cette nouvelle au recueil est importante : nous avons dans Tout se distille, une vision de ce qu’est la France soumise à la guerre et notamment ses conséquences sur les enfants, amenés à être enrôlés plus tard dans la grande armée.

Un ensemble équilibré et passionnant

Cet exercice autour de Napoléon est de mon point de vue une vraie réussite. Le travail menée par Stéphanie Nicot va vous permettre de redécouvrir le personnage et l’histoire de l’Empire par des déviations d’évènements mineurs ou moins mineurs. Pour ceux qui pourraient hurler à la manipulation de l’Histoire, sachez qu’à chaque nouvelle, l’élément disruptif est visible et permet finalement de mieux appréhender cette période d’histoire tout en sortant des habituelles batailles d’Iena, Warterloo et Ienau.

Comme il se doit, le recueil se termine par une postface de Karine Gobled et Bertrand Campéis, nos spécialistes ès-uchronies qui nous en apprennent un peu plus sur les uchronies napoléoniennes.

Mnemos (Mai 2021) – 251 pages – 19 € – 9782354089078
Couverture : Alexey Egoroz

Né le 15 août 1769 à Ajaccio et mort le 5 mai 1821 à Sainte-Hélène, Napoléon est une figure contestée, mais incontournable, de l’histoire de France. Douze auteurs et une autrice (les femmes ne lui ont pas pardonné leur statut d’éternelle mineure inscrit dans le Code civil !) ont donc relevé un défi digne du bicentenaire : raconter des histoires alternatives à celle que nous connaissons, qu’il s’agisse d’un Empire qui se survit un temps (« La Nouvelle campagne de Russie », « Crassus et Auguste », « Tout se distille », « Implacable Clio ») ou d’un songe qui passe (« L’Horatius Coclès du Tyrol », « Le dernier rêve de Napoléon », « Cent-Jours sans lui », « Dernier soleil »).

Adepte des armes de destruction massive (« Au Service Secret de l’Empereur », « La Dynamique de la révolution »), mais aussi pharaon d’Égypte (« Mémorial de Philæ »), fan de rencontre du troisième type (« L’Empereur d’un autre monde ») ou défenseur des droits humains (« Rêves d’égalité »), Napoléon est vraiment, grâce à la fine fleur de l’uchronie, dans tous ses états !

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