Echange avec Alexis Legayet

Nous vous avons parlé il y a quelques jours de Bienvenue au paradis d’Alexis Legayet, aux éditions Aethalidès. Mêlant enquête policière, dans un monde où toute alimentation carnivore a disparu, nous sommes impliqués dans un nouveau combat, pour la prise en compte de la souffrance végétale.

Alexis a accepté de répondre à nos questions autour de ce texte notamment son rapport au vivant… Une interview riche et complète que nous vous invitons à lire !

Bonjour Alexis, et tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à nos quelques questions… Je commencerai par une terriblement d’actualité : comment ça va ?

Si je me laissais aller à la spontanéité, je dirais, comme ça, tout de go, que je vais bien – toi aussi, j’espère… – mais, comme ce serait profondément immoral, je dirais plutôt, pour faire bonne figure, que je souffre atrocement de la douleur du monde. C’est si insoutenable que, réduit à l’impuissance, je suis condamné à m’ouvrir régulièrement des bouteilles de Châteauneuf-du-Pape. C’est dire.

Professeur de philosophie au Lycée, essayiste / romancier en dehors, comment concilie-t-on ces deux aspects de la vie ?

Les deux sont imbriqués. Exception (heureusement) faite de mon premier livre (Métaphysique de l’astre noir, 2012), des thématiques que je développe et découvre en cours je fais matière à essais philosophico-comiques et, depuis 2016, à romans philosophiques. De l’utilisation de Tintin, accouplée à un cours sur l’art et les comédies musicales, est née Sidonie Tournesol (2014), de la fusion d’un cours classique sur le vivant, le transhumanisme et ce qu’on nomme « la domination masculine », le Greffon sacré (2016), d’un cours sur la nature, la religion et le véganisme, Dieu-Denis ou le divin poulet (2019) puis, enfin, en combinant à nouveau ce dernier thème à l’idée transhumaniste, Bienvenue au paradis (2020), ouvrage à propos duquel tu m’as si gentiment invité à discuter.

Tu mêles la fiction à tes essais et tu as notamment eu la parution l’année dernière de Dieu-Denis ou le divin poulet dans lequel, pour simplifier, Dieu revient sur Terre dans un poulet… Au vu de l’actualité plus récente, n’as-tu pas eu la crainte de te voir accuser de blasphème ? Est-ce que c’est un sujet qui t’inquiète ou t’interpelle ?

Évidemment, que Dieu s’incarne en poulet c’est légèrement sacrilège. Mais, ce ne l’est pas tellement plus, côté juif ou musulman, que le “scandale” du Dieu unique et transcendant s’incarnant en un homme, scandale que l’obscurantisme peut transformer en haine. Ce pour quoi d’ailleurs les chrétiens d’Orient sont opprimés et massacrés par les islamistes et que, depuis le père Hamel, on se met maintenant à égorger ceux d’Occident au sein de leurs églises. Le climat est incroyablement inquiétant. On pourrait penser que tant qu’on ne cite pas les noms d’Allah ou de Mahomet pour en rire et s’en moquer, on ne risque pas grand-chose, mais ce n’est même plus certain, tant, pour ces fous de Dieu, toute pensée libre est potentiellement blasphématoire. À quand l’égorgement d’un professeur de sciences, avec son Big-Bang, sa géologie sacrilège, son darwinisme, voire, pourquoi pas, sa gravité impie ? Nul doute que, dans ce contexte, le champ du rire autorisé ne se réduise comme une peau de chagrin. D’autant que, de l’autre côté de l’échiquier, pour de soi-disant « humanistes » et pour certains défenseurs des droits de l’homme « jusqu’au-boutistes », il ne faut pas s’essayer non plus à jouer avec les dogmes de l’époque (l’antiracisme, le néoféminisme, la pensée queer…), sous peine, non certes, et heureusement, de mort physique, mais, disons, de sacrifice médiatique et social. Certains en ont déjà fait amèrement les frais.
Maintenant, du point de vue du catholicisme contemporain, disons « ordinaire », en quel sens la forme d’humour que déploie Dieu-Denis est-elle « blasphématoire » ? Ce n’est pas, me semble-t-il, une bête provocation. Il a d’ailleurs été bien accueilli par la RCF (Radio Chrétienne Francophone). La morale chrétienne impose de sauver « les plus petits parmi les plus petits » de la domination des plus forts. D’un point de vue végan, si Dieu existait, il devrait s’incarner en poulet… C’est à la fois absurde et moralement exigible. Alors je demande : Dieu, s’il te plaît, pour le salut des bêtes, fais un petit effort… Rien de plus pieux, tu en conviens, non ?

D’ailleurs, dans un monde complètement enfermé / confiné, en quoi la philosophie peut-elle aider ?

De mon point de vue, à pas grand-chose ou, disons, à autant de choses que la passion des mathématiques, de la littérature ou que sais-je : du moment qu’on possède des espaces spirituels de voyage infini, la finitude du corps confiné nous est moins douloureuse. Mais je ne suis pas sectaire, une bonne bouteille de vin peut aussi parfois être infiniment utile…

Parlons maintenant de Bienvenue au Paradis : le roman tourne comme le précédent autour de la souffrance animale ou en tout cas de notre position par rapport au monde animal et végétal… On peut donc dire que c’est un sujet qui te tient à cœur ?

Le sujet est passionnant. Le véganisme n’est pas, à mon sens, un mouvement mineur, une simple mode qui passera. Voici, me semble-t-il, pourquoi :

  • La sensibilité à la cause animale croît. Il suffit de suivre les lignes de ce qui nous arrive et de les amplifier : l’évolution du droit français et européen, de plus en plus sensible aux souffrances animales ; la condamnation récente, en 2016, à une peine d’un an ferme d’un jeune homme pour avoir maltraité un chat ; les boucheries taguées ou attaquées par des militants ; les haut-le-cœur généraux devant la réalité des abattoirs et des élevages par des vidéos de L214… Tous ces exemples montrent qu’à l’évidence, il y a là quelque chose qui bouge. Même s’il y a (encore?) peu de végans, l’antispécisme végan apporte un discours cohérent pour donner un sens aux révoltes (partielles, locales, temporaires) de nos sensibilités. Comme le discours communiste hier, il peut être pensé comme le phare idéologique qui permet d’éclairer, en les globalisant, nos révoltes locales, nos haut-le-cœur ponctuels.
  • Ce discours apporte, de plus, une Cause pour laquelle combattre, ce qui n’est pas rien dans le vide ordinaire. Le véganisme dessine une utopie, un paradis, celui d’un monde libéré de l’exploitation de la bête par l’homme. Il participe ainsi de ce mouvement intellectuellement passionnant de renaissance des utopies. Après la chute du mur de Berlin, entérinant la mort sociale de l’utopie communiste, l’horizon s’est, pour tous, rétréci. Au début des années 90, il n’y avait plus en guise d’avenir que la démocratie libérale et le capitalisme, indéfiniment et sans voie de sortie. On peut penser que pour un désir humain carburant à la Totalité, l’Absolu et l’Infini, ce n’était pas possible. Aussi a-t-on rapidement vu fleurir ou refleurir des promesses de paradis : paradis écologique, paradis animaliste, paradis néoféministe, paradis queer, paradis transhumaniste, paradis islamiste… tous ayant en commun, malgré leur conflictualité évidente ou latente, leur caractère tantôt réactionnaire et tantôt progressiste, de proposer un contre-monde, un anti-monde promettant, si on les suit, un avenir heureux, de plénitude et de justice. Il y a dans ces révoltes-là une pépinière pour des récits d’anticipation.
  • Le mouvement de la libération animale se distingue, quant à lui, par la place particulière qu’il occupe dans notre histoire. Si on lit l’histoire moderne avec les yeux d’un Tocqueville, voyant s’insinuer peu à peu l’esprit d’égalité dans un univers structurellement hiérarchique, on peut grossièrement lire les choses ainsi : le XVIIIe siècle voit mourir la hiérarchie nobles / roturiers, le début du XXe siècle celle entre les civilisés et les sauvages (sur laquelle reposait la colonisation), puis dans les années 60 entre les hommes et les femmes et, enfin, aujourd’hui, celle entre les hétérosexuels et les homosexuels. À chaque fois une hiérarchie qui se disait et se croyait fondée en nature est convaincue d’illégitimité. Cette dite nature est alors pensée comme une idéologie masquant une oppression : celle des nobles sur les autres, des hommes sur les femmes, des blancs sur les noirs, etc. Le bouleversement du droit, avec, derniers en date, le mariage, l’adoption, la PMA et, bientôt, la GPA pour tous, montre que, dans les consciences, ces combats-là sont globalement gagnés. Ils le sont d’autant plus d’ailleurs qu’ils sont plus anciens, la pilule du mariage, et encore bien davantage, de la GPA pour tous restant pour beaucoup encore un peu dure à avaler (à la différence par exemple de l’abolition des privilèges ou de la hiérarchie des races qui font sens commun). On pourrait croire cette histoire terminée, l’humanité moderne communiant bientôt, après tous ces combats, dans la reconnaissance heureuse d’une égalité des droits et des sexualités. Et bien non ! Elle continue sur un autre front. Et voici celui de la libération animale ! La hiérarchie prétendument naturelle entre l’homme et les bêtes serait là aussi l’alibi d’une domination millénaire tissée de violence, de meurtre et d’exploitation, hiérarchie d’autant plus sournoise que, comme toutes celles d’hier, elle semble aller de soi. Mais les sensibilités se réveillent et les végans accusent ! Je fais ici l’hypothèse que les militants animalistes d’aujourd’hui pourraient bien être les précurseurs d’un bouleversement radical des mœurs et du droit, incarnant une nouvelle étape de ce travail de déconstruction des hiérarchies que Tocqueville lit dans notre histoire. Même si les crises écologiques, démographiques et géopolitiques présentes et à venir rendent hautement improbable une telle mutation, celle-ci n’appartient pas tout à fait au champ du délire. Allant au bout de ce possible, Dieu-Denis ou le divin poulet imagine que le 8 mai 2045 adviendra, en France, la première loi mondiale assurant la libération animale. Mais, pour cela, il faudra certainement que Dieu y mette un peu du sien…

Sera-ce enfin le paradis ? Bienvenue au paradis suggère que, ceci étant acquis, de nouveaux problèmes moraux pourraient bien se poser. Il y a d’autres candidats au statut de victime et d’autres hiérarchies « illégitimes » à déconstruire : d’un côté, d’abord, les proies assassinées par les prédateurs non humains, dont on ne sait actuellement que faire, les végétaux ensuite, exploités et meurtris par la voracité de nos frères animaux puis, davantage encore, la moindre cellule vivante, ce « plus petit parmi les plus petits », que l’on pensera peut-être, un jour, être elle aussi salement exploitée, digérée ou éliminée par les vilains organismes ; de l’autre côté, sur une ligne, elle, déjà largement développée par la science-fiction, il y aurait les robots ou les IA… IA outragées, IA brisées, IA martyrisées… mais IA libérées ! Bref, il y a encore du boulot avant qu’advienne, enfin, le paradis pour tous.

L’éditeur est orienté philosophie, poésie et ton récit flirte plus que sévèrement avec la Science-Fiction : quelle est la raison de ce choix ?

Les éditeurs publiant des récits mêlant la philosophie, l’humour et la fiction ne sont pas légion. François Bourin qui a édité Dieu-Denis était de ceux-là, mais, hélas, malgré son désir personnel de me suivre dans cette voie, il n’a pas été suivi par son groupe (qu’il a, au final, quitté). Il m’a donc fallu trouver un autre éditeur. Je connaissais Æthalidès pour avoir lu les cocasses Vingt leçons de philosophie par le meurtre de Jérôme Delclos, dont l’esprit correspondait assez bien à ce que j’écrivais, ainsi que l’éblouissant Hardcore de Wieselec. J’ai donc contacté Laurent Collin, l’éditeur d’Æthalidès, qui a été immédiatement intéressé par le texte. Que ce dernier soit un récit flirtant avec la science-fiction est, me semble-t-il, du point de vue de ces éditions, très secondaire, l’essentiel étant ce mélange d’humour et de réflexion philosophique que l’on retrouve chez les auteurs du catalogue.

Ce qui est intéressant, et plutôt que de dire que la thématique est la même que Dieu-Denis ou le divin poulet, c’est que tu vas au-delà de la thématique de la souffrance animale puisque dans Bienvenue au Paradis, nous passons à la discussion autour de la souffrance végétale : volonté de montrer l’absurdité de toute forme extrême ou de mettre en lumière l’importance des luttes pour faire avancer le monde ?

L’idée de souffrance végétale semble a priori une provocation. Qui y croit, sérieusement ? Ceux qui parlent aujourd’hui du « cri de la carotte » le font généralement pour se moquer des animalistes et s’exempter de l’accusation qui leur est faite d’être des agents du Mal, soit d’affreux carnivores. Ce n’est pas le cas dans le livre. Les végétalistes de Flower Power défendant l’idée de la souffrance végétale sont des animalistes voulant aller au-delà de la Bien-pensance des végans de l’époque (nous sommes en 2145), lesquels se croient naïvement libérés du Mal, à la fin de l’Histoire (pour reprendre un thème hégélien remis au goût du jour par Francis Fukuyama dans les années 90). Est-il totalement absurde de penser que, dans une telle existence luxueuse, où la violence et le meurtre envers les hommes et les bêtes ont disparu, et où la sensibilité à la souffrance est logiquement exacerbée, naisse un mouvement visant au respect de la vie végétale, et, plus avant, on le verra, de toute forme de vie ? De fait, lorsqu’on cherche des raisons actuelles pouvant justifier un tel respect, on trouve. Il y a un ensemble de productions scientifiques (Hallé, Mancuso…) mettant à jour l’intelligence cachée des plantes et quelques arguments (évidemment contestables, ce qui ne veut pas dire qu’ils sont faux) attestant d’une possible sensibilité. Pour juger de l’absurdité de tout cela, il me faudrait un point de vue ferme et définitif… que je ne possède pas. Je fais alors jouer le sens commun, que, comme tous, je partage spontanément, avec ces nouvelles positions pour le moins déroutantes. Dénoncer l’absurdité de ces mouvements dits « extrémistes » (c’est-à-dire, à leur manière, moralement et logiquement cohérents) n’est donc pas exactement mon propos, même s’il peut être légitime de conclure cela. Ce qui m’intéresse est de suivre leurs logiques, d’imaginer dans quels imbroglios ils peuvent entraîner mes personnages, imbroglios qu’il va leur falloir résoudre et dépasser, ceci dessinant comme une marche de l’Histoire. Car tout cela fait, en effet, « avancer le monde », comme tu dis. Malgré la bonne volonté des acteurs, il n’est toutefois pas certain que ce soit vers le Bien.

Ce monde dont toute consommation animale a été bannie a été plus loin puisque les prédateurs non humains eux-mêmes ont subi des modifications… transformant finalement les victimes d’hier en agresseurs d’aujourd’hui… Peut-on envisager une société sans violence ?

La quête du paradis c’est pour une part cela, la fin de la violence (l’autre c’est le bonheur) et il semblerait bien que la réalité du paradis promis fuie à mesure qu’on s’essaie à le réaliser, tout du moins dans le livre. Pourquoi ? Pour y répondre, permets-moi de faire un petit détour.
BAP (Bienvenue au paradis) semble montrer que la condition de la sortie de la violence est une artificialisation croissante du réel (projet qui culmine dans celui de Francis Zorb). On en relèverait déjà des indices aujourd’hui dans le fait que les végans doivent ingurgiter de la vitamine B12 de synthèse pour ne pas avoir de carence, ou bien dans l’engouement de nombre d’entre eux pour le projet de « viande artificielle » de synthèse, garantie 100 % sans meurtre ni violence. Dans BAP je fais l’hypothèse que s’il était possible de modifier le génome des prédateurs afin qu’ils laissent en paix les proies, l’animalisme suivrait cette voie. Ce lien a priori étrange entre la technicisation et la non-violence animaliste (puisque, pour le sens commun, les animalistes semblent précisément, en défendant les animaux, défendre la nature) s’expliquerait parce que :

  • à la différence des (vrais) écologistes, conservateurs d’un ordre naturel, l’animalisme antispéciste est un individualisme métaphysique, héritier athée du christianisme.
    Pour le christianisme, chaque homme, en relation directe à Dieu, a une valeur en soi, indépendamment de sa place dans la logique du monde. Lorsque, par exemple, Jésus se lie aux collecteurs d’impôts, aux prostituées, aux étrangers, aux impurs… c’est contre la logique d’un monde social, le monde juif de l’époque, qui les hiérarchise et les subordonne. Mais ils sont égaux aux yeux de Dieu. Notre morale ordinaire conserve cette position d’extériorité au monde – ainsi des droits universels de l’homme : il s’agit de penser la valeur de l’individu, seul, hors nature et société. La morale des antispécistes n’est, à son tour, que la généralisation de cette morale aux individus des autres espèces (avec des variantes et des nuances, bien entendu) : contre le discours qui englobe tous les renards comme « espèce nuisible », on pense à chaque petit renard, comme un individu ayant « le droit de vivre. »
  • une telle position morale est, par structure, antinaturelle (ce qui ne veut pas dire que c’est mal, c’est justement un problème).
    Par nature, l’individu (la partie) appartient au tout qui le précède et en détermine le sens et la place : la cellule à l’organisme, l’individu à l’espèce et à l’écosystème, l’homme à la société. Si l’écologie est un conservatisme, l’animalisme (comme le droitdel’hommisme, d’un côté, ou, de l’autre, le végétalisme puis le vitalisme, que j’invente dans BAP) est un progressisme visant ultimement à libérer les individus de leur subordination au Tout, subordination pensée comme une violence (par la domination, l’exploitation et, le cas échéant, l’élimination physique). Voilà pourquoi, si c’était possible, il me semble qu’un animaliste de l’avenir (ayant déjà remporté les combats du présent) choisirait de modifier le génome des prédateurs afin d’en éliminer la violence, et ce malgré les risques de déstructuration des écosystèmes, risques auxquels il faudrait faire face par davantage d’intervention technique. Peut-être quelques animalistes féministes voudraient-il aussi libérer les femelles (poules, chèvres, pingouins…) de leur subordination à la logique reproductrice de l’espèce ? Votre corps est à vous, les filles ! Vous n’êtes pas des pondeuses !
  • cette position morale antinaturelle impliquerait donc pour se réaliser de bouleverser les ordres établis par la nature et l’histoire.
  • la technique, enfin (avec, pour les hommes seulement, l’éducation et le droit), serait un des instruments majeurs de ce bouleversement.
    Ce pour quoi on peut jouer à faire en sorte que le projet animaliste, prenant conscience de soi, et sous les conditions luxueuses de BAP, se dépasse d’abord dans un végétalisme (les végétaux sont sacrés), puis dans un vitalisme (tout vivant est sacré), avant de fusionner dans un transvitalisme (la vie numérique 2.0), paradis numérique seul à même d’en réaliser intégralement la visée. Où l’antinaturalisme moral s’accomplirait logiquement dans l’abolition de la Nature 1.0, transfigurée en « de nouveaux cieux et une nouvelle terre » (Isaïe, 65 et Apocalypse, 21.1), une terre intégralement numérique. Telle serait, à suivre BAP, le chemin pour libérer les vivants de la violence et de la mort. Paradis ou enfer, c’est au lecteur de voir…

Donc Dan, un jeune garçon, va découvrir cette communauté de défense du végétal par amour : ah l’amour, toujours présent pour se dépasser ?

Dan se moque bien du végétalisme qui, à lui comme spontanément à nous tous, apparaît complètement fou, mais il y a Alice… les sublimes fesses d’Alice. Comment résister ? Ivre de désir, ivre d’amour, il va donc, en effet, se dépasser… pour accomplir, au final, un projet qui semble bien échapper aux deux amoureux. L’amour, pense Schopenhauer, est une illusion fomentée par l’espèce visant à faire servir l’individu, transi de désir, à un dessein collectif : la reproduction de l’espèce. Ici, il pourrait bien s’agir d’un projet plus vaste ayant à voir non plus avec la reproduction éternelle de notre espèce (l’humanité 1.0) mais avec sa transfiguration et son dépassement.

Plus sérieusement, le “cri de la carotte” envoyé comme une fin de non-recevoir par les adversaires à la cause végétale nous renvoie à une question fondamentale : une fois éliminée l’alimentation animale et végétale, que reste-t-il ?

Là je vais faire très vite : l’énergie électrique ! Je ne conseille pas vraiment de mettre les doigts dans la prise, mais enfin, la solution dernière proposée par le livre a tout de même un peu à voir avec ça.

Il est important, je pense, de préciser que l’humour est très présent au niveau de ton roman permettant, à mon sens, d’être plus percutant par rapport au message : c’est indispensable pour toi d’avoir cette légèreté lorsqu’on parle de sujets sérieux ?

L’humour a une fonction de vérité. Il permet d’éviter de « s’y croire », de libérer un espace de jeu au sein d’idées qui auraient trop tendance à se prendre au sérieux. En ce sens il introduit une distance salutaire face au dogmatisme naturel de la pensée. D’un autre côté, le danger de l’humour c’est de manquer de profondeur, profondeur qui ne se donne jamais qu’à la pensée attentive et aux sourcils froncés. Il faut donc faire les deux et introduire un mouvement allant de l’un à l’autre, puis de l’autre à l’un . Cela crée, me semble-t-il, un type d’humour particulier, où on ne sait jamais si on se moque du monde ou non. Tant mieux !

Et finalement, je me pose la question de ta position : pour ou contre le véganisme ?

Ni pour, ni contre – mais pas indifférent non plus. Comme beaucoup, ces questions-là me mettent dans l’embarras et ce serait trahir ce qui se révèle obscurément à travers ce sentiment que d’en tirer des jugements péremptoires (du point de vue de la pensée, j’entends, car, dans la pratique, il faut nécessairement trancher – « Tu le manges ou non, ce steak ? »). Cet embarras est un symptôme, le reflet en celui qui le vit d’un problème et de contradictions qui ne sont pas seulement les siens, mais, peut-on penser, de la société qui les a produits. Tâche alors d’en élucider la nature. C’est un travail pour la littérature.

Ton livre aborde des thématiques très contemporaines, concernant nos habitudes de consommation, le spécisme, notre rapport à l’animal et finalement à notre environnement, mais aussi (et je laisse les lecteurs découvrir comment) le transhumanisme : sont-ce des thèmes qui doivent alimenter les discussions philosophiques ?

De fait, elles le font. Il y a une foule de livres de grande qualité sur ces thèmes. Si la philosophie universitaire se cantonne souvent tantôt dans l’étude des grands problèmes intemporels, tantôt dans celle de sa propre histoire – ce qui est légitime et important – nombre de philosophes s’aventurent aujourd’hui sur les terres du présent. Notre temps (disais-je un peu plus haut) est riche d’utopies passionnantes à penser (animalistes, écologistes, transhumanistes, queer, religieuses…) qui sont autant d’options philosophiques sur ce qu’est le réel, le Bien et le Mal, l’homme, la nature, la machine, le vivant… Que valent ces utopies ? De quoi sont-elles le symptôme ou le signe ? D’un souci légitime de justice, de vérité, de bonheur ? Ou d’un délire maladif ? Dessinent-elles un avenir possible ? Et merveilleux ou terrifiant ? Concernant, par exemple, l’idée transhumaniste, ce projet de dépasser l’homme 1.0 pour un humain 2.0 hybridé avec les machines, il y a, parmi les philosophes contemporains (avec d’évidentes nuances) un camp des pro (L. Ferry, G. Hottois…) et un camp des anti (J.M Besnier, O. Rey…). De mon point de vue, la fiction littéraire a davantage qu’un petit quelque chose à ajouter à ces analyses philosophiques. La philosophie est un jeu de concepts auquel on a souvent reproché de manquer de chair, d’incarnation. « Je ne lis un philosophe que s’il est capable de donner des exemples » disait Nietzsche. Mieux qu’un exemple, toutefois, il y a la capacité de faire monde, j’entends monde fictionnel, de ces idées philosophiques. Est-ce que, confrontées à l’épreuve de leur incarnation dans un temps, un lieu, une société, des corps aimants et souffrants, ces idées peuvent tenir la route et dans quelles directions cette route nous conduit-elle ? Quels problèmes et contradictions sont-elles susceptibles d’engendrer ? Quels types de tensions générerait, par exemple, la libéralisation de la vente d’organes à des fins esthétiques (Le greffon sacré), le développement des techniques panoptiques mettant à nu nos corps pudiques (Le grand dévoilement), l’irruption d’un dieu poulet prenant au mot l’affirmation animaliste du caractère sacré de la chair des bêtes (Dieu-Denis), l’émergence d’un mouvement végétaliste puis transvitaliste visant à libérer tous les vivants du poids insupportable de la vie (BAP) ? Et comment résoudre ces tensions et ces contradictions dans un récit cohérent ? La forme du roman philosophique me semble ainsi un cadre idéal pour mettre au travail ces questions essentielles traversant notre temps.

As-tu un autre roman-essai en perspective ?

Une foule de projets attendent dans l’ombre, d’un (magnifique) opéra-comique écrit par Robert Valbon à partir de Dieu-Denis, à la mise en BD de mes derniers romans. Dieu sait s’ils sortiront un jour de l’ombre. Côté roman, deux nouveaux sont déjà écrits, dont l’un devrait paraître en mai 2021. Son titre est Délivrez-nous du mâle. Tout un programme… Il s’agit d’un roman comique sur la difficulté d’être homme au sein d’un monde à venir structuré par le néoféminisme. Compte tenu de l’ambiance actuelle, le propos est, disons, « médiatiquement téméraire ». C’est néanmoins ce que je crois avoir écrit de plus drôle. Bon, mais il arrive parfois que ça ne fasse rire que moi – et mon éditeur !

Je te laisse le mot de la fin 🙂

Eh bien, un grand merci à toi pour cette invitation et félicitations pour ce beau travail que tu produis sur Fantastinet !

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